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En ligne depuis le 16 avril 2003 et publié dans - modifié le 23 juin 2017

Jérôme accomplit depuis plusieurs mois son service civil à la Maison de la Croisette à Genève, lieu d’accueil pour les requérants d’asile de l’Aumônerie œcuménique auprès des requérants d’asile (AGORA). Il nous fait part ici de son expérience et de la richesse de ses rencontres avec ces réfugiés déracinés nouvellement arrivés en Suisse. (Réd.)

A chacune de nos arrivées au «foyer» (abri de la protection civile) de Châtelaine, où, en tant que civilistes de l’AGORA, nous dispensons des cours de français, nous nous rappelons cette situation inextricable: coincés entre l’entrée du parking souterrain et un dépôt de matériel, nous pénétrons peu à peu dans les entrailles de cette terre inhospitalière. Qui voudrait venir vivre entre ces murs avachis, éclairés par des néons blafards et impersonnels, dans des chambres souterraines où une soixantaine de bonshommes se cherchent une intimité dans la promiscuité ambiante ? Et pourtant, au milieu de ce triste tableau, Kerim nous accueille rayonnant. Avec le français boiteux que nous lui apprenons patiemment depuis quelques mois, il écorche quelques sincères salutations qui nous mettent en selle pour le cours qui va suivre.

La leçon commence

Peu à peu, nos élèves se rassemblent, trop heureux de participer à une activité où ils sont des êtres humains à part entière, dans le respect de leur histoire et de leur dignité personnelle. Comme d’habitude, l’humeur est au beau fixe: quelques nouvelles têtes viennent de débarquer et montrent de l’intérêt à ce regroupement presque en effervescence. Évidemment, ils ne parlent pas un mot de français, n’ont qu’une connaissance sommaire de l’alphabet latin et notre seul espace linguistique commun se résume à quelques bribes d’un allemand hésitant. Cette nouvelle disparité de niveau ne va pas simplifier le déroulement de la leçon du jour.

Moment de partage

Mais qu’importe! Ici, l’apprentissage est un prétexte: les requérants viennent partager un moment, échanger quelques blagues et se détendre dans ce petit espace d’humanité que nous cherchons en permanence à recréer. Ces hommes déracinés, aux parcours chaotiques et aux vécus déstructurés mettent en commun leurs différences et rangent au placard les rancœurs du pays. Quand je regarde Boubakar, jeune guinéen jamais scolarisé se mettre au travail aux côtés d’Ali, ancien militaire turc et brillant universitaire, avec l’aide d’Imam, père de famille et paysan kurde, la cinquantaine bien sonnée, je m’enivre de la dynamique de ce véritable microcosme de la diversité.

La volonté d’apprendre

Le cours commence sous l’impulsion de Tekle, un talentueux garçon de la campagne éthiopienne, qui nous bombarde de questions. Les nouveaux ouvrent des yeux ronds: la conjugaison du verbe «chanter» les dépasse manifestement. Heureusement, Kerim, en tant que doyen des élèves, les prend sous son aile et joue à la perfection son rôle de vieux sage. La séance s’anime, comme mue par un esprit qui nous dépasse et nous transcende: pour aller du français vers le kurde, on prend la route de l’anglais avec quelques détours par le turc. Et, guettés par le regard inquisiteur de l’horloge du réfectoire, seul témoin du temps qui passe, cette ronde d’idiomes tisse entre nous un lien invisible qui nous unit, transportés en un lieu où chacun amène de soi et de son savoir.

La bonheur de comprendre

Kerim jubile: grâce au nouvel élève qui parle anglais et turc, il comprend pour la première fois la différence entre l’article défini et indéfini ! Sa joie fait drôlement plaisir à voir, il est ému comme un gamin qui vient de recevoir un cadeau qu’il n’attendait pas. Une flamme s’est allumée au fond de ses yeux et brille de bonheur. Du bonheur de celui qui a compris et qui a contenté cette soif humaine d’apprivoiser son environnement. De celui qui a fait un pas pour s’intégrer parmi les autres et qui n’est déjà plus un vulgaire étranger en terre inconnue… Nous, nous soufflons, soulagés d’avoir enfin pu dépasser cette difficulté grammaticale que nous désespérions de jamais pouvoir lui décrire gestuellement!

Alors que Chan Li montre quelques signes de lassitude du fait de son avance impressionnante sur les autres élèves, Imam se lève et nous explique à sa façon que, fatigué mais content, il en a assez pour aujourd’hui. Le bonnet enfoncé sur le crâne, il se dirige donc vers la cuisine pour préparer le thé pendant que nous terminons tranquillement. Quelques minutes après, il revient des tasses plein les mains et le sourire jusqu’aux oreilles. Le partage du thé, un rituel riche en échanges durant lequel notre statut de professeur de français se métamorphose magiquement en celui d’hôte de la «maison». Nous ne sommes plus des étrangers pour eux, ils nous permettent de pénétrer dans leur quotidien et leur réalité.

Un véritable échange

En nous laissant guider par cette hospitalité mise à nu, nous saisissons la main qu’ils nous tendent: aussi précaires soient leurs conditions, ils nous offrent d’eux-mêmes, nous reçoivent chez eux et parviennent ainsi à susciter la relation. Le rapport n’est plus asymétrique et, cahin-caha, nous parlons de nos vécus et nous créons du sens à être ensemble. Face à leur générosité, je ne peux m’empêcher d’avoir honte de mon pays: pourquoi ce désir de rencontre et d’intégration, ce besoin de réconfort et d’humanité est-il accueilli par le rejet et la méfiance ? Pourquoi tant d’incompréhension ? Je vois encore l’angoisse de cette interrogation sans réponse dessinée sur le visage de Kerim. Mais, je garde aussi en mémoire son message à notre attention: «Merci, avec vous on se sent bien.»

Les joies de la neige

Tandis que l’intendant social du lieu se joint à nous et que nous entamons un débat politique sur la situation en Irak, Nazim s’interroge: quand sera la prochaine sortie à la montagne ? Rien n’est fixé, mais nous nous remémorons ensemble cette journée inoubliable. Armés de luges et de sandwichs, nous nous étions entassés dans le vieux bus de l’AGORA qui, après quelques toussotements inquiétants, s’était épuisé à nous emmener le long des lacets montant sur St-Cergue. Le soleil, complice, se détachait de l’horizon azur et avait permis de libérer nos esprits pollués par la grisaille accumulée au fil des mois. Peu à peu, les visages aux traits tirés par l’inactivité se recomposaient, de larges sourires prenant la place des masques d’infortune. J’entends encore résonner en moi les éclats de rires qui fusaient à chaque chute de luge. Bien sûr nous n’avions pas échappé aux aboiements énervés de quelques skieurs de fond importunés par ces «vandales» qui piétinaient la piste sans s’en rendre compte. Mais les chaleureuses salutations lancées à tue-tête par notre troupe bigarrée n’allaient pas tarder à restaurer la bonne humeur que méritait cette journée qui, d’aveu de requérant, avait été «la plus belle passée en Suisse».

Une expérience forte

Non sans avoir remercié nos compères de ce moment chaleureux de discussion en leur compagnie, nous ramassons nos cahiers et rentrons chez nous, avec l’évocation de ces souvenirs de neige et de bonheur plein la tête. Bien sûr les interrogations ne sont pas résolues, bien sûr les questions restent ouvertes. Mais cette confiance qui jour après jour nous est témoignée n’est-elle pas un élément de réponse ? Ces balbutiements de convivialité ne portent-ils pas en eux une force indestructible ? La force de l’espérance, faite d’une simple parole ou d’une tape amicale sur l’épaule, et qui peut transmettre un immense courage, le courage de se reconstruire. Même déchirés, même disloqués.

Jamais je n’oublierai le timide sourire de Nicole sur le quai de la gare Cornavin, où, frigorifiés, nous la laissions prendre le train pour le Centre d’enregistrement de Vallorbe. Quelques heures plus tôt, nous l’avions recueillie, désemparée, après avoir été parachutée en Suisse par des passeurs peu scrupuleux, des larmes plein les yeux et la peur au ventre. Ce sourire était alors le plus beau cadeau qu’elle pouvait nous offrir. Humble et sincère remerciement de notre accompagnement jusqu’à la gare et de notre modeste soutien moral. Un sourire tourné vers l’espoir et l’avenir, vers un monde de compréhension et de réciprocité.