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Politique | Criminalité et statistique: ces vérités que l’on tait

En ligne depuis le 10 septembre 2007 et publié dans - modifié le 15 mars 2016

L’actualité est plus que jamais marquée par le thème de la prétendue «délinquance des étrangers», comme le montre la dernière initiative «pour le renvoi des étrangers criminels», que l’UDC a lancée le 13 juillet dernier On agite des chiffres pour tenter de faire croire que notre pays s’effondre sous le poids de l’insécurité, et que les personnes étrangères sont particulièrement sujettes à commettre des infractions. Dans ce concert de croassements sinistres, une voix vient apporter un éclairage plus serein, d’autant plus précieux qu’il vient d’un responsable de police.

Olivier Guéniat est chef de la police judiciaire du canton de Neuchâtel. Il vient de publier un utile petit ouvrage «La délinquance des jeunes, l’insécurité en question*», et il s’exprime dans le récent livre d’Innocent Naki, «Sois parfait ou retourne chez toi, chronique d’une exploitation populiste des faits divers en Suisse*». Ses mises au point face à la surexploitation des faits divers dans les médias viennent ainsi à la fois de son ancrage professionnel et de son expérience. Première observation, la catégorie «étranger» ne veut rien dire. Dans un pays comme la Suisse qui se caractérise par un accès à la nationalité si difficile, on considère comme «étrangères» des personnes qui vivent souvent depuis des dizaines d’années, voire qui y sont nées et y ont fait toute leur scolarité. Dans les statistiques, on mélange toutes les catégories, des plus stables (permis C ou B) aux plus précaires (permis F ou N), y compris les personnes venant en Suisse pour y commettre des délits… Une telle approche gonfle artificiellement le taux de délits imputés aux «non-Suisses», ce qui finit par donner l’idée qu’il s’agit de comportements attachés à leur «nature étrangère». Or, dans les faits, ce sont surtout les titulaires de permis C et B qui sont concernés, autrement dit des personnes qui partagent pour l’essentiel, le même vécu que les Suisses.

Criminalité en baisse

Deuxième observation, selon la statistique fédérale de police, on constate une diminution de la criminalité au cours des vingt dernières années. Le taux de criminalité le plus bas a été atteint en 2000, avec 90’000 délits enregistrés de moins qu’en 1991! Il faut savoir en plus que cette statistique n’a été créée qu’en 1982: on ne dispose donc d’aucune donnée fiable permettant la comparaison pour les années antérieures. Autant dire que les références aux années 50 ou 60 sont totalement fallacieuses…

Vols par effraction en diminution

Si l’on prend l’exemple des vols par effraction, on constate aussi une diminution au fil des années, contrairement à l’image donnée dans les médias d’une recrudescence de cambrioleurs venant de l’Est. Autre exemple de manipulation médiatique, les gitans installés en Suisse ne présentent que de petits problèmes, et on ne signale pas de vols; quant aux quelques cambriolages commis par des jeunes gitans provenant de France voisine, ils n’ont strictement rien à voir avec une criminalité organisée.

Encore une illustration de cette diminution statistique: en 1982, 18’000 mineurs ont été dénoncés par les polices cantonales. En 2005, ils n’étaient plus que 10’000 ! C’est tout de même 44% de moins…

Sentiment d’insécurité

Troisième observation, dans ce contexte général plutôt encourageant, les personnes en procédure d’asile n’occupent qu’une place négligeable. En écho à la polémique stigmatisant la communauté kosovare pour un abus commis sur une fillette dans le canton des Grisons, on constate que l’implication des mineurs requérants d’asile dans les actes de violence sexuelle représente le 4% du total.

Par contre, il est certain que les politiques excessivement restrictives, comme l’interdiction de travailler ou l’exclusion de l’aide sociale, mises en place à l’encontre des réfugiés génèrent une criminalité «de survie». Face à la précarité sociale qu’elles entraînent, ces politiques sont aberrantes, puisque le système finit par… produire de l’insécurité ! Ce sont d’ailleurs ces aspects-là qui apparaissent dans les faits divers, qui se centrent sur les personnes dont la situation sociale est précaire.

Population ciblée

Quatrième observation, en guise de rappel, les statistiques de police ne sont que le reflet… de l’activité policière. Exemple: à Neuchâtel, on se concentre sur le trafic de cocaïne en mains de ressortissants d’Amérique du Sud, et les chiffres font apparaître un taux important de Sud Américains impliqués; ce n’est pas le cas ailleurs, à Lausanne ou à Bienne notamment, où l’on vise le trafic des ressortissants d’Afrique noire. Cela étant, les Africains de l’Ouest ne contrôlent pas – et de loin ! – la totalité de la cocaïne vendue en Suisse, sans même mentionner le fait qu’ils sont absents du trafic d’autres substances (héroïne, amphétamines, etc.) contrôlé par d’autres communautés. Conséquence ? Les chiffres recueillis sur le trafic de stupéfiants ne reflètent qu’une petite partie de la réalité.

On oublie aussi trop souvent que, sur le marché de la drogue, c’est la demande qui influe sur l’offre. Or, cette demande existe parce qu’il y a des consommateurs, souvent suisses, qui viennent s’approvisionner. Supprimer tous les revendeurs «non-suisses» n’y changera rien.

Attention aux conclusions hâtives

Cinquième observation, il faut se méfier des conclusions hâtives à partir d’apparences trompeuses. Les policiers sont confrontés à des listes de personnes recherchées dont la majorité est de nationalité étrangère. Mais cela est tout simplement dû au fait que les Suisses ont un domicile connu: on sait où les trouver et il n’y a donc nul besoin de les faire figurer sur ces listes ! On ne saurait en tirer comme conclusion que les uns sont «naturellement» plus enclins à commettre des délits que les autres.

Infractions à la LSEE

Sixième observation, en guise de rappel là aussi, certains délits ne peuvent être commis que par des étrangers. C’est le cas de manière frappante pour le séjour illégal. C’est un délit qui peut se répéter facilement, surtout lorsqu’on est clandestin ou victime de non-entrée en matière (NEM). Malgré le fait qu’il n’y a dans ce genre de situation ni victime ni lésé, le fait de se trouver en état de récidive conduit de nombreuses personnes à purger des peines de détention fermes. Là aussi, le système de mise à la rue des victimes de NEM inauguré en 2004 conduit à une augmentation des infractions à la loi sur le séjour et l’établissement des étrangers (LSEE) et des condamnations. On fait vite déborder les prisons, en donnant une idée complètement fausse de la soi-disant «nature» criminelle des étrangers. Une étude récente de l’Office fédéral de la statistique a d’ailleurs montré qu’en 2005, dans les cantons de Genève, Bâle-Ville et Zurich, plus de la moitié des étrangers condamnés l’ont été pour une infraction à la LSEE.

Prudence requise

Conclusion: il faut être prudent lorsqu’on manie les chiffres et se méfier comme de la peste des affirmations fracassantes qu’affectionne l’UDC et que relaient les médias. La réalité est que les polices communiquent très peu sur leurs activités, et surtout de manière tronquée. Lorsqu’elles le font, c’est le plus souvent dans un but politique, jouant sur le sentiment d’insécurité pour obtenir plus de moyens ou éviter que leurs budgets ne soient revus à la baisse. Pendant ce temps, depuis 1982, la criminalité ne cesse de diminuer.

Christophe Tafelmacher

* «La délinquance des jeunes, l’insécurité en question». Olivier Guéniat, Collection «Le savoir suisse», Presses polytechniques et universitaires romandes, Lausanne, 2007.

* «Sois parfait ou retourne chez toi, chronique d’une exploitation populiste des faits divers en Suisse». Innocent Naki, Editions Swiss Métis, Marly, 2007.

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