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Témoignages | COVID-19: étudiant·es réfugié·es et enseignement à distance. Le double enfermement.

En ligne depuis le 28 mai 2021 et publié dans

Stress, dépression, perte de sens dans les études, solitude ou sentiment d’abandon : les signes d’une détresse psychologique liée à la crise sanitaire transparaissent via les micros tendus aux jeunes en formation universitaire. Qu’en est-il des personnes réfugiées qui réalisent un parcours au sein des hautes écoles ? Les récits d’Eren, Reza et Ali, tous étudiants en Suisse romande, témoignent de la puissance démultiplicatrice du contexte pandémique sur la santé mentale. La crise ne fait qu’amplifier l’impact psychologique des enjeux administratifs, économiques et linguistiques.

Santé mentale estudiantine

Les études des différentes universités suisses sur la santé mentale en temps de pandémie des étudiant·es sont sans appel. L’Université de Bâle [1] mesure que les symptômes dépressifs graves concernent 29% des 14-24 ans et touchent deux fois plus les individus qui ont des difficultés économiques. De son côté, l’Université de Genève [2] dévoile que le dispositif de cours en ligne accroît de 5% les inégalités entre les étudiant·es. Quid des personnes réfugiées?

Incarner le rôle de l’étudiant

Ali, étudiant afghan

Reza et Ali, respectivement étudiants afghans en génie civil et en HEC, ont pu «goûter» à la vie pré-COVID: soutiens pluriels, solidarité entre pairs, joies des découvertes des campus universitaires. Ali soulève, cependant, des complications préexistantes. «Je ne suis pas issu du système suisse, ne savais pas comment il fonctionnait. Le plus difficile pour moi était de me mettre dans la peau d’un étudiant. La première année n’a pas été une bonne expérience, entre la pression des études et la solitude qui pèse lourdement. Cela a changé en septembre 2019, lorsque j’ai intégré une association qui s’occupe des étudiants en échange». L’étudiant souligne «qu’en tant que réfugié, on ne commence pas à 0, on commence à -100. Ce n’est pas qu’une question de langue. Il manque toute la connaissance structurelle, associative et administrative de la Suisse, de sa culture, de la logique du travail acharné, où il faut se caser le plus rapidement possible et travailler pour réussir. C’est un défi quotidien».

Le statut administratif du séjour et sa précarité ne font qu’accroître la pression. Reza et Ali, titulaires d’une admission provisoire, partagent leur volonté de devenir indépendants de l’aide sociale: «Quand on a un permis F, on veut passer le plus rapidement possible dans la vie professionnelle, car c’est un moyen d’accéder au permis B, plus stable. Et je préfère travailler qu’être toujours sous la menace d’un renvoi. Il faut, donc, réussir à tout prix».

«En tant que réfugié, on ne commence pas à 0, on commence à -100»

Isolement et coûts psychologiques

Eren, étudiant turc

Eren, étudiant turc, a démarré ses études en Relations internationales à la rentrée 2020. «Je ne connaissais aucun autre étudiant: les soirées et moments de rencontres étaient déjà terminés. Avec l’enseignement en ligne, ma vie se résume à rester à la maison, suivre les cours, manger, jouer aux jeux vidéo et faire les devoirs». Reza renchérit: «En tant que réfugié, c’est d’autant plus difficile de suivre les cours en ligne que je ne vois personne. Je n’ai pas de famille ici. Quand tout est fermé, je ne sors pas. Je ne sais pas vers qui me tourner pour m’aider. Mon assistant social ne peut rien faire, je ne connais pas beaucoup d’associations qui peuvent m’apporter du soutien…» L’acquisition de la langue, normalement facilitée par l’immersion dans le melting pot estudiantin, est aussi rendue plus difficile: «Je ne comprends pas tout ce que l’enseignant dit, je cherche constamment dans le dictionnaire la signification des mots. Et en plus, l’école reste très exigeante en termes de contenu».

Ali pointe du doigt le corps professoral: «Certains profs, j’ai l’impression, ne revoient pas leur manière d’enseigner, ni d’évaluer, du fait que les cours sont en ligne. Cette période, c’est comme une séance de gymnastique: essayez de soulever un poids de 15 kilos, c’est facile. Après deux heures d’entraînement, ce poids va vous sembler beaucoup plus lourd. Or, il n’a pas changé, c’est vous qui êtes fatigué. Et ça, l’université et la plupart des profs n’en ont pas conscience. Ils pensent qu’on est dans une situation normale, qu’ils peuvent mettre la même pression en termes de poids, que nous allons pouvoir le soulever même après 6h devant notre ordinateur. Mais comme à la fin d’un entraînement, on n’en peut plus».

Problèmes institutionnels et logistiques

Reza, étudiant afghan

Reza a rencontré un certain nombre de problèmes logistiques, exigeant parfois des moyens financiers, difficiles à mobiliser lorsqu’on ne dispose que d’une aide sociale réduite parfois de moitié face à l’aide sociale ordinaire. «Passer ma journée devant un écran a beaucoup fatigué mes yeux, me faisait mal à la tête. J’ai, du coup, acheté des lunettes filtrant les lumières bleues. De plus, la caméra de l’ordinateur prêté par la Haute école ne fonctionnait pas. Je n’avais pas de sous pour en acheter une nouvelle, alors que les examens nécessitaient l’activation de la caméra et l’école ne pouvait m’aider. Trouver une solution acceptable a été stressant ».

Les étudiant·es réfugié·es ont, en plus du reste, un devoir de réussite aux examens. Reza en témoigne: « Depuis ce semestre de printemps, je paye moi-même mes frais semestriels. L’ORS [3] n’a plus voulu me soutenir [4], car j’avais raté trois examens en juin 2020 [5] . Je dois me débrouiller pour payer mes études, en plus du confinement, des cours en ligne, de la difficulté de la langue. Je n’ai pas de soutien, pas de sécurité financière de la part de l’ORS ». Reza reste néanmoins motivé à poursuivre ses études.

Sensibiliser et soutenir

Il existe, toutefois, des formes de soutien. Dans le VE n°179, nous avions souligné la nécessité de conserver les liens de solidarité en temps de crise. Eren évoque ainsi l’aide reçue par le programme Horizon académique, à Genève [6] . «En cas de problèmes académiques, d’inscriptions, ou si on n’a pas beaucoup le moral, ils nous offrent une écoute et des conseils! Grâce à nos mentors, je suis sorti quelques fois durant le confinement [universitaire], dans un café, dans un restaurant, on a parlé, on a mangé, c’était une manière de déstresser». L’investissement de l’université dans l’accueil est donc primordial pour le bien-être des étudiant·es exilé·es et de leur réussite [7]. Cette aide se couple avec un tissu associatif nécessaire au sein de la plupart des hautes écoles universitaires, permettant à ces étudiant·es de rencontrer leurs pairs et de se créer une place au sein des études.

JULIEN NORBERG

[1] De Quervain et al., « The Swiss Corona Stress Study : second pandemic wave », 2020

[2] Cacault, P. et al., «Distance learning in higher education : evidence from a randomized experiment », Journal of the European Economic Association, 2021

[3] Entreprise zurichoise privée mandatée pour gérer et encadrer certains centres collectifs d’hébergements. À propos d’ORS, voir VE 180 / déc. 2020.

[4] Une aide annuelle de 1000 frs est allouée pour payer les taxes d’études et les fournitures. D’après l’Office fédérale de la statistique, ce coût pour un étudiant indépendant avoisine les 2000 frs.

[5] Et pourtant, lors de la session d’examen d’été 2020, la plupart des institutions ont considéré l’échec à un examen comme non éliminatoire. Diverses associations estudiantines ont demandé la reconduction de cette mesure pour la session d’hiver de 2021, sans succès.

[6] À l’origine destiné aux étudiants·es réfugié·es, ce service de l’Université de Genève a élargi son aide à l’intégration académique et sociale dans les hautes écoles aux personnes issues de la migration et aux Suisses revenant de l’étranger.

[7] La Liberté, « Étudiants exilés, le casse-tête », Samar Ayachi, 22 février 2021.


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