{"id":14764,"date":"2014-02-25T13:17:55","date_gmt":"2014-02-25T13:17:55","guid":{"rendered":"http:\/\/asile.ch\/wp\/?p=14764"},"modified":"2021-08-26T14:08:22","modified_gmt":"2021-08-26T12:08:22","slug":"temoignages-capsules-de-retention","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/asile.ch\/de\/2014\/02\/25\/temoignages-capsules-de-retention\/","title":{"rendered":"T\u00e9moignages | Capsules de r\u00e9tention"},"content":{"rendered":"<h3 id=\"Newsitem1_caption\">Un projet impuls\u00e9 par <a href=\"http:\/\/www.lacimade.org\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">la Cimade<\/a>, avec le webzine <a href=\"http:\/\/www.terristoires.info\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Terri(s)toires<\/a> und <a href=\"http:\/\/www.jetfm.asso.fr\/site\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Jet fm<\/a>. T\u00e9moignages des militant(e)s b\u00e9n\u00e9voles au coeur du Centre de R\u00e9tention Administrative de Rennes.<\/h3>\n<div class=\"c-block--box c-block--default\"><div class=\"c-block--box-inner\"><\/p>\n<p>Jour gris. Le berlingo blanc de la Cimade tourne \u00e0 droite au rond-point, direction \u00ab parc des expositions \u00bb. Presque une route de campagne, un de ces non-lieux en p\u00e9riph\u00e9rie rennaise o\u00f9 d\u2019immenses hangars attendent une prochaine manifestation pour reprendre vie.<\/p>\n<p>Quelques centaines de m\u00e8tres plus loin, un panneau discret indique le Centre de r\u00e9tention administrative sur la gauche. Nous nous engageons au milieu de nulle part ; des roseaux ont pouss\u00e9 sur ce qui \u00e9tait un bassin d\u2019\u00e9puration. \u00c0 l\u2019arri\u00e8re-plan, un avion abandonn\u00e9 d\u2019Air Inter rappelle l\u2019existence d\u2019un a\u00e9roport qui para\u00eet sans activit\u00e9. Puis c\u2019est une \u00e9tendue de terrains militaires qui avoisinent les constructions de logements neufs, aux portes de la ville.<\/p>\n<p>Au bout du chemin, le <abbr class='c2c-text-hover' title='Commission suisse de recours en mati\u00e8re d\u2019asile remplac\u00e9e par le TAF'>CRA<\/abbr> ; ses b\u00e2timents massifs, emmur\u00e9s de grillages et barbel\u00e9s. Caravanes et camping-car des gens du voyage jouxtent le parking du lieu d\u2019enfermement. Insolite clich\u00e9 de l\u2019hospitalit\u00e9 fran\u00e7aise\u2026 \u00c0 travers les barreaux, les v\u00e9hicules de la police nationale font \u00e9cho aux couleurs du drapeau fran\u00e7ais qui flotte, ridiculement seul parmi rien, dans la cour d\u2019accueil du centre. \u00c0 ses pieds, un monospace Citro\u00ebn gris de la PAF est gar\u00e9. Celui qui am\u00e8ne les migrants sans papiers ici.<\/p>\n<p>Un camion-poubelles approche, qui porte un slogan : \u00ab\u00a0Nous veillons sur la propret\u00e9, veillez sur notre s\u00e9curit\u00e9.\u00a0\u00bb PROPRET\u00c9, S\u00c9CURIT\u00c9\u2026 Pourquoi ces deux mots r\u00e9sonnent-ils si singuli\u00e8rement\u2026 \u00e0 ce moment-l\u00e0, \u00e0 cet endroit-l\u00e0 ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Absurdit\u00e9 ! Que font les gens du voyage ici, aux portes du CRA ? Comment peuvent-ils supporter cette provocante menace de l\u2019enfermement \u00e0 la porte de leurs caravanes ? Absurdit\u00e9 encore, les symboles de la R\u00e9publique ne cr\u00e2nent que de l\u2019ordre et du pouvoir qu\u2019ils repr\u00e9sentent. Pas de quoi \u00eatre fier, au contraire ; j\u2019ai honte pour la France.<\/p>\n<p>Nous continuons timidement le tour des lieux, roulons au pas devant le b\u00e2timent qui servait auparavant d\u2019h\u00e9bergement aux escadrons de CRS, aujourd\u2019hui remplac\u00e9s par des policiers de passage. \u00c0 leur disposition, un terrain de basket, ce jour-l\u00e0 \u2013 comme beaucoup d\u2019autres ? &#8211; d\u00e9sert\u00e9. Double enfermement au sein du CRA, l\u2019aire de sport est d\u00e9limit\u00e9e par une deuxi\u00e8me grille, int\u00e9rieure, celle-ci, derri\u00e8re laquelle sont cantonn\u00e9s les \u00e9trangers. Deux pauvres jeux pour enfants mont\u00e9s sur ressorts rappellent que les familles y ont droit de s\u00e9jour. La cour, tout aussi vide, accentue l\u2019impression de d\u00e9solation.<\/p>\n<p>Nous sonnons \u00e0 l\u2019interphone et demandons \u00e0 rencontrer Ali. Une voix nous invite \u00e0 attendre l\u2019arriv\u00e9e d\u2019un policier. Nous attendons. Le dessin d\u2019une cam\u00e9ra barr\u00e9e signale que toutes les images sont ici soumises \u00e0 autorisation de la PAF. Un agent vient nous chercher. La lourde porte claque dans notre dos. Nous traversons la cour d\u2019accueil jusqu\u2019\u00e0 une seconde grille. Encore quelques m\u00e8tres pour atteindre le b\u00e2timent des intervenants ext\u00e9rieurs, o\u00f9 la Cimade et l\u2019Ofii (Office fran\u00e7ais de l&rsquo;immigration et de l&rsquo;int\u00e9gration) ont leur bureau. Deux salles de visite permettent des \u00e9changes avec les retenus, normalement r\u00e9glement\u00e9s \u00e0 30 minutes. Nous laissons notre carte d\u2019identit\u00e9, nos sacs dans un casier, et allons nous installer dans une pi\u00e8ce froide de tristesse : une table, cinq chaises, des murs blanc-sale d\u00e9fra\u00eechis, un carrelage gris. \u00c0 travers la fen\u00eatre nous parviennent les plaisanteries des policiers qui s\u2019ennuient. Des \u00ab\u00a0youhou\u00a0\u00bb, des rires gras, une pesanteur\u2026<\/p>\n<p>La lumineuse arriv\u00e9e d\u2019Ali fait un instant oublier le d\u00e9cor. Sa jeunesse d\u00e9tonne. Fins cheveux bruns et courts, teint mat, regard malicieux, sourire jovial, l\u00e9g\u00e8re pilosit\u00e9 juv\u00e9nile, il porte un mince bracelet en argent aux g\u00e9om\u00e9tries traditionnelles, mais une montre suisse \u2013 \u00ab\u00a0l\u00e0-bas, c\u2019est l\u2019Europe !\u00a0\u00bb. N\u00b0 542, c\u2019est son num\u00e9ro au CRA, qu\u2019il doit rappeler souvent, pour les repas, pour tout. \u00ab\u00a0Ici c\u2019est la prison : tu manges, tu dors\u00a0\u00bb. Ali a la parole facile\u2026<\/p>\n<p>Et il sait de quoi il parle ; en prison, il avait pr\u00e9par\u00e9 son sac et s\u2019\u00e9tait dit : \u00ab\u00a0demain je sors !\u00a0\u00bb Sauf que le lendemain, la PAF l\u2019attendait devant la porte\u2026 Depuis 3 mois qu\u2019il \u00e9tait enferm\u00e9, il pensait pourtant avoir pay\u00e9. Mais le juge des libert\u00e9s et de la d\u00e9tention lui a ajout\u00e9 20 jours, au minimum. Il en est \u00e0 son 10e. Et \u00ab\u00a0une journ\u00e9e ici, c\u2019est long !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Le matin, on tape \u00e0 la porte : \u00ab\u00a0Debout les gars ! c\u2019est l\u2019heure du m\u00e9nage ! Dehors !\u00a0\u00bb Alors il sort, il s\u2019\u00e9tire au grand air, il allume une cigarette et tout \u00e0 coup, et \u00e0 chaque fois, il voit cet avion d\u2019Air Inter et il se demande : \u00ab\u00a0mais qu\u2019est-ce que je fais ici ! \u00a0\u00bb L\u2019apr\u00e8s-midi, il pourrait rattraper le manque de sommeil dans la cellule, mais le probl\u00e8me c\u2019est qu\u2019en r\u00e9tention, \u00ab\u00a0tu peux pas dormir, tu penses\u00a0\u00bb. Il pr\u00e9f\u00e8re donc parler avec son copain turc, rencontr\u00e9 dans le centre. De toute fa\u00e7on, il n\u2019y a rien d\u2019autre \u00e0 faire qu\u2019attendre, attendre encore, attendre toujours.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La t\u00e9l\u00e9, c\u2019est une t\u00e9l\u00e9 pour deux personnes : on voit rien d\u00e8s qu\u2019il y a quelqu\u2019un devant, on entend mal le son\u00a0\u00bb. Cha\u00eene d\u2019infos en continu, t\u00e9l\u00e9vision en cage, il faut n\u00e9gocier la t\u00e9l\u00e9commande avec les policiers. Le chauffage aussi marche sur t\u00e9l\u00e9commande. Ou devrait marcher. Alors c\u2019est plus facile de demander une couverture suppl\u00e9mentaire. Pourtant, \u00ab\u00a0si tu regardes la couverture, t\u2019es malheureux !\u00a0\u00bb Dans leur cellule de 9m2 partag\u00e9e \u00e0 deux, ils ont froid. \u00c7a, et les probl\u00e8mes pour laver les v\u00eatements, au fond, Ali s\u2019en moque.<\/p>\n<p>Ce qui lui fait mal, c\u2019est quand ils arrivent \u00e0 6 ou 8 policiers \u00e0 4 h du matin dans une chambre pour emmener un retenu. \u00ab\u00a0M\u00eame les mecs forts, ils pleurent\u00a0\u00bb. \u00c7a lui rappelle la prison, les coups, l\u2019injustice du 10 contre un. Et la m\u00eame perte de contr\u00f4le sur la suite. \u00c0 sa sortie, on lui a juste dit : \u00ab\u00a0il faut que tu signes pour aller au centre de r\u00e9tention ; si tu signes pas, tu vas au centre de r\u00e9tention\u00a0\u00bb. La diff\u00e9rence, c\u2019est qu\u2019en prison, \u00ab\u00a0il y a une date. Ici, on ne sait pas. Tu dors, et la police arrive\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ali est d\u00e9sorient\u00e9 ; il ne reconna\u00eet rien de ce qu\u2019il a connu \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du CRA. Il vit en France depuis deux ans. Il a 17 ans et demi (mais a \u00e9t\u00e9 jug\u00e9 sur la base d\u2019une majorit\u00e9 assur\u00e9e par des tests osseux). Il a appris les r\u00e8gles, les codes. Et il ne saisit pas pourquoi ici, entre migrants, \u00ab\u00a0s\u2019il te pla\u00eet, pardon, \u00e7a n\u2019existe pas\u00a0\u00bb. Pour taxer une cigarette, un geste de la main \u00e0 la bouche suffit. \u00c0 quoi bon la politesse\u2026 Les mots sont r\u00e9serv\u00e9s aux hommes ; mais est-on toujours un homme quand on n\u2019a pas un papier qui atteste une identit\u00e9 ?<br \/>\nAlors quand la parole vient \u00e0 manquer, l\u2019\u00e9tat de nature peut reprendre le dessus. Il reste encore la violence des gestes, la loi du plus fort, le chacun-pour-soi. Pr\u00eater un objet personnel peut devenir source de probl\u00e8me. Une recharge de t\u00e9l\u00e9phone, par exemple. On veut bien rendre service, on la c\u00e8de pour un moment, on en a besoin, on voudrait la r\u00e9cup\u00e9rer, mais on peut se heurter \u00e0 l\u2019indiff\u00e9rence ironique de l\u2019emprunteur, voire aux coups si on n\u2019a pas encore compris\u2026<\/p>\n<p>Ali a compris ; il reste en dehors des conflits et tente de garder des rapports courtois, avec les policiers autant qu\u2019avec les autres retenus. Il pr\u00e9f\u00e8re penser aux filles, aux bo\u00eetes de nuit qui l\u2019attendent dehors, aux vacances qu\u2019il prendra peut-\u00eatre au bled si on l\u2019expulse, avant de revenir &#8211; en Angleterre cette fois. Il a les r\u00eaves de son \u00e2ge en somme. \u00c0 ceci pr\u00e8s qu\u2019il a d\u00fb int\u00e9grer l\u2019id\u00e9e de se marier plus t\u00f4t que pr\u00e9vu. Pour les papiers. Il ne cherchera plus une fille, il cherchera sa femme. Et \u00e0 continuer dans son domaine, le tourisme.<\/p>\n<p>Il avait appris les langues \u00e9trang\u00e8res parce qu\u2019il fantasmait l\u2019Europe, qu\u2019il aspirait aux rencontres. Tout lui semblait possible et ouvert ici. Alors \u00e0 15 ans, il a pris le bateau, malgr\u00e9 les remous et les dangers, et, comme les autres, pendant la travers\u00e9e, il a imagin\u00e9 avec enthousiasme ce qu\u2019il allait faire sur le continent&#8230; Ali a esp\u00e9r\u00e9, avec toute la fougue de l\u2019adolescence. Cette soif de l\u2019inconnu le prive aujourd\u2019hui de sa libert\u00e9 de mouvement&#8230;<br \/>\nEst-ce ainsi qu\u2019on accueille celui qui a os\u00e9 tout quitter pour r\u00e9aliser son r\u00eave ? Est-ce ainsi que notre vieux continent salue le courage des migrants ? &#8211; Ne parlons pas de ceux qui ont d\u00fb fuir &#8211; N\u2019avons-nous que paperasseries, sanctions et entraves \u00e0 proposer au pays de la libert\u00e9, de l\u2019\u00e9galit\u00e9 et de la fraternit\u00e9 ?<\/p>\n<p>Pourquoi faut-il que les r\u00eaveries du promeneur m\u00e8nent \u00e0 l\u2019errance subie, au lieu d\u2019une errance choisie ?<\/p>\n<p><\/div><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un projet impuls\u00e9 par la Cimade, avec le webzine Terri(s)toires et Jet fm. 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