{"id":18009,"date":"2014-08-30T06:40:21","date_gmt":"2014-08-30T06:40:21","guid":{"rendered":"http:\/\/asile.ch\/wp\/?p=18009"},"modified":"2021-08-31T12:18:54","modified_gmt":"2021-08-31T10:18:54","slug":"samir-portrait-dun-enfant-deboute","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/asile.ch\/de\/2014\/08\/30\/samir-portrait-dun-enfant-deboute\/","title":{"rendered":"Samir, portrait d&rsquo;un enfant d\u00e9bout\u00e9"},"content":{"rendered":"<div class=\"page\" title=\"Page 4\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p><span class=\"accroche\">Vivre sa vie d\u2019enfant lorsque l\u2019on est demandeur d\u2019asile suppose une capacit\u00e9 d\u2019adaptation et de r\u00e9sistance que l\u2019entourage, et la soci\u00e9t\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral, ont tendance \u00e0 minimiser, voire \u00e0 nier. Philippe Klein, psychologue \u00e0 Appartenances-Gen\u00e8ve, rencontre dans le cadre de ses consultations ces jeunes \u00eatres en construction, dont on peine \u00e0 voir et \u00e0 entendre les souffrances, les peurs, mais aussi la force et le courage. A partir de ces rencontres multiples, il a dress\u00e9 un portrait imaginaire. Le choix de la fiction plut\u00f4t que de l\u2019anonymat, pour prot\u00e9ger l\u2019identit\u00e9 de ses patients. Un choix permettant de mieux faire ressortir les enjeux dans lesquels les enfants se trouvent entra\u00een\u00e9s. (r\u00e9d.)<\/span><\/p>\n<div class=\"page\" title=\"Page 4\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<figure id=\"attachment_18010\" aria-describedby=\"caption-attachment-18010\" style=\"width: 215px\" class=\"wp-caption alignright\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-18010\" src=\"http:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2014\/08\/bogovadja_05042014_600-200x300.jpg\" alt=\"Photo : Alberto Campi\" width=\"215\" height=\"323\" srcset=\"https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2014\/08\/bogovadja_05042014_600-200x300.jpg 200w, https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2014\/08\/bogovadja_05042014_600-100x150.jpg 100w, https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2014\/08\/bogovadja_05042014_600.jpg 1000w\" sizes=\"auto, (max-width: 215px) 100vw, 215px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-18010\" class=\"wp-caption-text\">Photo : Alberto Campi<\/figcaption><\/figure>\n<p>Depuis trois ans je rencontre Samir chaque semaine \u00e0 la consultation d\u2019Appartenances. C\u2019est un gar\u00e7on de 12 ans dont les grands yeux noirs \u00e0 l\u2019air inquisiteur et m\u00e9fiant contrastent avec le sourire presque omnipr\u00e9sent. Il est arriv\u00e9 en Suisse il y a quatre ans avec ses parents et son grand fr\u00e8re. Samir est un enfant qui souffre de traumatismes. Il a \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin de plusieurs passages \u00e0 tabac dont son p\u00e8re a \u00e9t\u00e9 victime au pays. Comme dans de tr\u00e8s nombreux cas, Samir a appris \u00e0 vivre avec ce qu\u2019il a vu en s\u00e9parant en deux son monde int\u00e9rieur afin de mettre de c\u00f4t\u00e9 ses souvenirs trop difficiles \u00e0 supporter. C\u2019est suite \u00e0 ces mauvais traitements que ses parents ont d\u00e9cid\u00e9 de fuir. Samir a alors perdu son foyer, sa famille \u00e9largie, ses copains&#8230; Enfin, tout ce qui constituait son monde personnel.<\/p>\n<p>L\u2019arriv\u00e9e en Suisse, bien qu\u2019elle ait \u00e9t\u00e9 source de s\u00e9curit\u00e9, a exig\u00e9 un intense travail d\u2019adaptation \u00e0 la langue, au nouveau mode de vie, \u00e0 la construction de liens sociaux. Le travail psychoth\u00e9rapeutique avec Samir a \u00e9t\u00e9 possible une fois qu&rsquo;un solide lien de confiance a pu se tisser entre nous deux. Nous avons alors visit\u00e9 les moments douloureux de son histoire pour tenter de leur donner un sens ou une place dans sa vie. Pour l&rsquo;aider \u00e0 surmonter les traumatismes et \u00e0 se reconstruire, nous nous sommes appuy\u00e9s sur des ressources ext\u00e9rieures puis\u00e9es dans les \u00e9l\u00e9ments agr\u00e9ables de son quotidien. Mais la part la plus importante du travail a \u00e9t\u00e9 de revaloriser ses ressources internes par la reconnaissance de son v\u00e9cu, de ses qualit\u00e9s, de la richesse de ses origines familiales et culturelles. Petit \u00e0 petit, son monde int\u00e9rieur a pu se r\u00e9unifier, des liens se recr\u00e9er entre son pass\u00e9 et son pr\u00e9sent, lui permettant de construire une continuit\u00e9 psychique, identitaire et de sens indispensable \u00e0 son bon d\u00e9veloppement.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"column\">\n<p>Mais un jour, tout bascule. Ses parents re\u00e7oivent une lettre de l\u2019<abbr class='c2c-text-hover' title='Bundesamt f\u00fcr Migration'>ODM<\/abbr> refusant leur demande d\u2019asile par manque de preuves fournies. Samir ne comprend pas bien ce qui se passe mais voit ses parents de plus en plus nerveux. La vie est devenue encore plus dure, car chaque membre de la famille ne re\u00e7oit plus que l\u2019aide d\u2019urgence, soit moins de 7 francs par jour pour vivre. Il continue d\u2019aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole et de voir ses amis mais il sent bien que quelque chose ne va pas. Apr\u00e8s quelques mois, malgr\u00e9 leur recours contre la d\u00e9cision de l\u2019ODM, on lui annonce qu\u2019ils doivent quitter leur foyer pour rejoindre celui des d\u00e9bout\u00e9s. Pour Samir cela veut dire un changement d\u2019\u00e9cole, d\u2019amis, de points de rep\u00e8res. Quant au foyer, il ressemble plus \u00e0 une cour des miracles qu\u2019\u00e0 un lieu de vie adapt\u00e9 \u00e0 une famille. Outre l\u2019insalubrit\u00e9 et la v\u00e9tust\u00e9 des locaux communs, il faut ajouter l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 qui y r\u00e8gne. Dans les couloirs il y a des hommes qui discutent fort, fument et boivent de l\u2019alcool. Par moment il y a des bagarres. La police intervient souvent. Samir a de nouveau peur et les cauchemars refont leur apparition. Sa m\u00e8re va mal, elle est souvent triste et ne fait presque rien de la journ\u00e9e, elle ne va m\u00eame plus \u00e0 ses cours de fran\u00e7ais. Son p\u00e8re est nerveux, il crie parfois pour un rien, ne prend plus le temps de sortir jouer au ballon avec lui. Son grand fr\u00e8re passe son temps \u00e0 tra\u00eener avec des grands autour du foyer. Il avait trouv\u00e9 une place d\u2019apprentissage pour l\u2019ann\u00e9e prochaine mais on lui a dit qu\u2019il ne pourra pas le faire car le droit de travailler lui a \u00e9t\u00e9 retir\u00e9. Il est d\u00e9gout\u00e9 et d\u00e9motiv\u00e9.<\/p>\n<div class=\"page\" title=\"Page 6\">\n<div class=\"section\">\n<div class=\"layoutArea\">\n<div class=\"column\">\n<p>Deux ans ont pass\u00e9. Samir et sa famille sont toujours dans l\u2019attente d\u2019une r\u00e9ponse \u00e0 leur recours. Ses parents vont plus mal qu\u2019\u00e0 leur arriv\u00e9e en Suisse. A la maison il ne se passe pas grand-chose. Tout le monde est fatigu\u00e9 d\u2019attendre et tout le monde a peur de l\u2019arriv\u00e9e d\u2019une r\u00e9ponse n\u00e9gative. Samir est le seul \u00e0 avoir des obligations: tous les jours, il va \u00e0 l\u2019\u00e9cole et c\u2019est souvent difficile pour lui de ne pas baisser les bras. Heureusement, il s\u2019est fait de nouveaux amis, il est appr\u00e9ci\u00e9 des autres mais n\u2019ose pas les inviter au foyer, c\u2019est trop diff\u00e9rent, trop bizarre et trop sale, il a honte.<\/p>\n<p>Cette fois, c\u2019est le monde ext\u00e9rieur qui s\u2019est fissur\u00e9 en deux. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e9cole, on lui r\u00e9p\u00e8te qu\u2019il est comme les autres, qu\u2019il a sa place ici en Suisse. De l\u2019autre, la r\u00e9alit\u00e9 du foyer, reflet de la place que l\u2019on donne \u00e0 sa famille, synonyme de rejet et d\u2019exclusion. Ses parents et son fr\u00e8re, qui avaient fait des efforts pour s\u2019int\u00e9grer, se retrouvent priv\u00e9s de pou- voir d\u2019action et de d\u00e9cision. Cette situation est un non-sens. Samir n\u2019y comprend rien. Par moment, il ressent de la col\u00e8re contre \u201cla Suisse\u201d. Mais aussi contre ses parents, incapables de le sortir de ce bourbier, et contre ses copains qui semblent tout avoir. Le plus souvent, il se sent triste et d\u00e9motiv\u00e9 mais ne le montre pas: il serait incompris de ses amis, et face \u00e0 ses parents, il doit se montrer fort pour leur donner du courage.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"column\">\n<p>C\u2019est avec ces sentiments confus et cette situation pleine d\u2019incertitude que Samir va entrer dans l\u2019adolescence, passage d\u00e9licat de remaniement identitaire. Les conditions pour que ce processus se passe sans trop d\u2019\u00e9cueils ne sont de toute \u00e9vidence pas remplies.<\/p>\n<p>L\u2019histoire de Samir et de sa famille illustre parfaitement \u00e0 quel point le syst\u00e8me de l\u2019asile, par la mani\u00e8re dont il exclut et d\u00e9shumanise les personnes, est un formidable \u00abvecteur de maladies\u00bb.<\/p>\n<p>La perte de place au niveau social, l\u2019expulsion dans les marges de notre soci\u00e9t\u00e9, l\u2019incertitude quant \u00e0 un avenir, la mise en \u00e9chec des processus de reconstruction ont des r\u00e9percussions tant sur le plan psychique que physique. Ironie du syst\u00e8me, ce sont souvent des probl\u00e8mes de sant\u00e9 (l\u2019\u00e9tat de sant\u00e9 ne fait que se d\u00e9t\u00e9riorer pendant l\u2019attente) qui permettent en dernier recours aux familles d\u2019obtenir le droit de rester en Suisse. Cette logique a un co\u00fbt humain dont les enfants payent un lourd tribut.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><span style=\"font-weight: 800;\">Philippe Klein<br \/>\npsychologue \u00e0 Appartenances-Gen\u00e8ve<\/span><\/p>\n<div class=\"c-block--box c-block--default\"><div class=\"c-block--box-inner\"><\/p>\n<h2><strong>Bibliographie<\/strong><\/h2>\n<p>Cyrulnik , B. (2001) <em>Les vilains petits canards<\/em>, Paris, Odile Jacob<\/p>\n<p>Hauswirth, M., Canellini A. M., Bennoun N. (2004) Un improbable refuge. Les r\u00e9percussions sur la sant\u00e9 mentale des proc\u00e9dures en mati\u00e8re d\u2019asile. <em>Psychoth\u00e9rapies<\/em>, vol. 24, n\u00b04, pp.215-222.<\/p>\n<p>M\u00e9traux,J-C. (2008) Du m\u00e9pris \u00e0 la reconnaissance. R\u00e9flexions sur la psychoth\u00e9rapie des familles migrantes. <em>Le Divan familial. Revue de th\u00e9rapie familiale psychanalytique<\/em>. n\u00b0 21,pp. 137-153.<\/p>\n<p>Roussillon R. (2005) Les situations extr\u00eames et la clinique de la survivance psychique, in Jean Furtos et Christian Laval,\u00a0 <em>La sant\u00e9 mentale en actes<\/em>, ERES, 2005 pp. 221 \u00e0 238.<\/p>\n<p>Ryan D., Benson\u00a0 C. , Dooley B. (2008) Psychological distress and the asylum process. A longitudinal study of forced migrants in Ireland. The journal of nervous and mental disease196 ,1 ,pp.37-45<\/p>\n<p>Sironi, F. (1995). Les grands m\u2019ont trop mentis. Traumatismes des enfants expos\u00e9s \u00e0 la violence politique et \u00e0 la torture in Mesmin C. et all<em>, Psychoth\u00e9rapie des enfants de migrants<\/em> (pp.117-137), Paris\u00a0, la Pens\u00e9e sauvage.<\/p>\n<p>Von Overbeck Ottino S., Ottino J. (2001) Avoir ou \u00eatre: tribulations identitaires chez les adolescents migrants, <em>L\u2019autre, Cliniques, cultures et soci\u00e9t\u00e9s<\/em>, Vol 2, n\u00b01, pp. 95-108.<\/p>\n<p><\/div><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vivre sa vie d\u2019enfant lorsque l\u2019on est demandeur d\u2019asile suppose une capacit\u00e9 d\u2019adaptation et de r\u00e9sistance que l\u2019entourage, et la soci\u00e9t\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral, ont tendance \u00e0 minimiser, voire \u00e0 nier. Philippe Klein, psychologue \u00e0 Appartenances-Gen\u00e8ve, rencontre dans le cadre de ses consultations ces jeunes \u00eatres en construction, dont on peine \u00e0 voir et \u00e0 entendre les souffrances, les peurs, mais aussi la force et le courage. A partir de ces rencontres multiples, il a dress\u00e9 un portrait imaginaire. 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