{"id":1867,"date":"2008-09-16T00:00:00","date_gmt":"2008-09-16T00:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/asile.ch\/wp\/2008\/09\/16\/reflexionhannah-arendt-une-pensee-contemporainerefugies-%c2%abla-lie-de-la-terre%c2%bb\/"},"modified":"2021-08-29T22:34:14","modified_gmt":"2021-08-29T20:34:14","slug":"reflexionhannah-arendt-une-pensee-contemporainerefugies-la-lie-de-la-terre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/asile.ch\/de\/2008\/09\/16\/reflexionhannah-arendt-une-pensee-contemporainerefugies-la-lie-de-la-terre\/","title":{"rendered":"R\u00e9flexion | Hannah Arendt: R\u00e9fugi\u00e9s, \u00abLa lie de la terre\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><span class=\"accroche\">En mai 2007, se tenait \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Lausanne un colloque interdisciplinaire sur l\u2019\u0153uvre de Hannah Arendt, \u00e0 l\u2019occasion du centenaire de sa naissance. La publication des actes de cette rencontre sont l\u2019occasion de revenir sur la pens\u00e9e d\u00e9velopp\u00e9e par la philosophe sur les r\u00e9fugi\u00e9s et autres apatrides au sortir de la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale. Le texte publi\u00e9 ci-dessous, extrait de l\u2019ouvrage qu\u2019a consacr\u00e9 Laure Adler \u00e0 Hannah Arendt, souligne l\u2019actualit\u00e9 de cette r\u00e9flexion. Une r\u00e9flexion qui doit \u00eatre un levier pour l\u2019action. (r\u00e9d.)<\/span><\/p>\n<p>\u00abDans le dernier chapitre de son livre Les Origines du totalitarisme, intitul\u00e9 Le d\u00e9clin de l\u2019Etat-nation et la fin des droits de l\u2019homme, Hannah Arendt (\u2026) met au jour, \u00e0 partir des faits, une th\u00e9orie sur les sans-droits, ceux qu\u2019elle appelle \u00abla lie de la terre\u00bb et qu\u2019elle place au centre de sa r\u00e9flexion politique.<\/p>\n<p>On ne peut qu\u2019\u00eatre boulevers\u00e9 et admiratif devant cette force de pens\u00e9e qui \u00e9claire si t\u00f4t dans l\u2019histoire de la pens\u00e9e politique un th\u00e8me devenu h\u00e9las central.<\/p>\n<p><span class=\"intertitre\">L\u2019effacement de l\u2019identit\u00e9<\/span><\/p>\n<p>En mettant au premier plan les oubli\u00e9s de l\u2019histoire contemporaine, ceux qui ne sont plus rien ni personne, ceux \u00e0 qui les guerres ont tout enlev\u00e9, patrie, nation, identit\u00e9, elle met en lumi\u00e8re un impens\u00e9 du politique: pourquoi les Etats modernes ont-ils accept\u00e9 que ces millions de r\u00e9fugi\u00e9s &#8211; <em>displaced persons<\/em> -, en marge de la soci\u00e9t\u00e9, vivent dans des camps, en attente de nulle part, d\u00e9sir\u00e9s par personne, surplus inutile, fardeau encombrant pour des pays qui s\u2019en d\u00e9barrassent en les envoyant chez leurs voisins, lesquels, \u00e0 leur tour, les enferment dans des camps de transit?<\/p>\n<p>Hannah met en exergue ce jeu pervers de trafic g\u00e9ographique et humain auquel se livrent les Etats pour mieux souligner ces sombres temps de la nouvelle modernit\u00e9, o\u00f9 l\u2019effacement m\u00eame de l\u2019identit\u00e9 devient la carte ma\u00eetresse du politique.<\/p>\n<p><span class=\"intertitre\">Entrechambres insalubres<\/span><\/p>\n<p>Ces r\u00e9fugi\u00e9s sont des hommes qu\u2019on ne traite plus comme tels. On leur propose les poubelles de l\u2019histoire comme salle d\u2019attente, en r\u00e9fl\u00e9chissant \u00e0 la meilleure mani\u00e8re de s\u2019en d\u00e9barrasser.<\/p>\n<p>Hannah Arendt r\u00e9ussit ainsi \u00e0 mettre \u00e0 nu la structure m\u00eame de la civilisation europ\u00e9enne. En enlevant \u00e0 certains apatrides, minorit\u00e9s, des droits qui, par d\u00e9finition, sont inviolables et universels, les Etats-nations ont commenc\u00e9 \u00e0 ne plus \u00eatre des Etats de droit.<\/p>\n<p>Les droits de l\u2019homme deviennent alors \u00able signe manifeste d\u2019un id\u00e9alisme sans espoir ou d\u2019une hypocrisie hasardeuse et d\u00e9bile\u00bb*. Il faut donc juger un r\u00e9gime \u00e0 l\u2019aune de sa capacit\u00e9 \u00e0 respecter les droits de l\u2019homme en leur donnant une signification politique.<\/p>\n<p><span class=\"intertitre\">Au-del\u00e0 de la marge<\/span><\/p>\n<p>Elle met au centre du d\u00e9bat politique, et elle est la seule \u00e0 le faire aussi radicalement \u00e0 cette \u00e9poque, l\u2019apatridie qui repr\u00e9sente, \u00e0 ses yeux, le ph\u00e9nom\u00e8ne le plus nouveau de l\u2019histoire contemporaine, le sympt\u00f4me le plus grave de toute la politique contemporaine.<\/p>\n<p>Apatrides des trait\u00e9s de paix de 1919, r\u00e9fugi\u00e9s des Etats-nations de la grande Europe, qui ne leur accordaient plus le statut de citoyens, rescap\u00e9s des camps, personnes d\u00e9plac\u00e9es, cette population sans droits qui, apr\u00e8s la Seconde Guerre mondiale, repr\u00e9sente plus de dix millions d\u2019\u00eatres dont personne n\u2019\u00e9voque le sort.<\/p>\n<p>Elle pointe l\u00e0 le cynisme des politiques, critique le fait que les droits de l\u2019homme ne sont jamais devenus des lois mais rev\u00eatent une signification floue qui r\u00e9pond au coup par coup \u00e0 des probl\u00e8mes individuels.<\/p>\n<p>Elle engage une r\u00e9flexion philosophique sur la signification de cette tribu de femmes et d\u2019hommes de trop, vivant en contrebande, dont on tol\u00e8re \u00e0 peine l\u2019existence aux marges de cette Europe d\u00e9chir\u00e9e, ruin\u00e9e \u00e9conomiquement et ayant abdiqu\u00e9 moralement.<\/p>\n<p><span class=\"intertitre\">Une pens\u00e9e neuve<\/span><\/p>\n<p>Certes, il y a du Flora Tristan &#8211; cette ardeur \u00e0 d\u00e9fendre les sans-droits et cette vision humaniste du politique &#8211; dans l\u2019enthousiasme de Hannah Arendt \u00e0 d\u00e9fendre la figure du paria, tout comme il y a du Bl\u00fccher dans sa vision de la haine de l\u2019homme pour l\u2019homme comme \u00e9l\u00e9ment contaminateur de la peste qu\u2019est le totalitarisme.<\/p>\n<p>Mais il y a surtout l\u00e0 l\u2019\u00e9mergence d\u2019une pens\u00e9e neuve, un pressentiment du dommage d\u00e9finitif subi par le concept d\u2019humanit\u00e9, une volont\u00e9 de penser la politique, en rappelant \u00e0 l\u2019\u00e9poque moderne la n\u00e9cessit\u00e9 du lien entre les hommes.<\/p>\n<p>L\u2019apatridie devient le probl\u00e8me de tout Etat-nation, qui porte en lui la ruine de son avenir s\u2019il c\u00e8de sur son principe d\u2019\u00e9galit\u00e9 devant la loi. Arendt pr\u00e9cise que, dans sa n\u00e9gation de l\u2019\u00e9galit\u00e9 entre citoyens, le nouvel Etat d\u2019Isra\u00ebl ne se distingue gu\u00e8re des autres. Au contraire, \u00abcette solution de la question juive n\u2019a r\u00e9ussi qu\u2019\u00e0 produire une nouvelle cat\u00e9gorie de r\u00e9fugi\u00e9s, les Arabes, accroissant ainsi le nombre des apatrides et des sans-droits de quelque sept cent \u00e0 huit cent mille personnes\u00bb.<\/p>\n<p>Elle d\u00e9crit en termes philosophiques cette longue travers\u00e9e de l\u2019apprentissage de la perte du monde: \u00eatre priv\u00e9 des droits de l\u2019homme, c\u2019est d\u2019abord et avant tout \u00eatre priv\u00e9 d\u2019une place dans le monde. De cette m\u00eame place dans le monde dont il est sans cesse question chez elle, depuis sa th\u00e8se sur saint Augustin, son portrait de Rahel Varnhagen et ses articles sur l\u2019\u00e9dification de l\u2019Etat d\u2019Isra\u00ebl. Ce tourment, cette obsession, cette difficult\u00e9 \u00e0 la fois existentielle, psychologique et intellectuelle, la tarauderont jusqu\u2019\u00e0 la fin de sa vie.\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><strong>Laure Adler<\/strong><\/p>\n<p>Laure Adler, <a href=\"http:\/\/www.gallimard.fr\/Catalogue\/GALLIMARD\/Hors-serie-Connaissance\/Dans-les-pas-de-Hannah-Arendt\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><em>Dans les pas de Hannah Arendt<\/em><\/a>, Gallimard, 2005, p 323 et ss.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.gallimard.fr\/Catalogue\/GALLIMARD\/Hors-serie-Connaissance\/Dans-les-pas-de-Hannah-Arendt\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-41066 size-full\" src=\"https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2008\/09\/Livre_LaureAdler.jpg\" alt=\"\" width=\"195\" height=\"299\" srcset=\"https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2008\/09\/Livre_LaureAdler.jpg 195w, https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2008\/09\/Livre_LaureAdler-98x150.jpg 98w\" sizes=\"auto, (max-width: 195px) 100vw, 195px\" \/><\/a><\/p>\n<hr \/>\n<p><strong>R\u00e9sister en politique, r\u00e9sister en philosophie, c\u2019est sur cette invitation que Marie-Claire Caloz-Tschopp, philosophe, professeure \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Lausanne et membre de Solidarit\u00e9 sans fronti\u00e8res, publie les actes du colloque qu\u2019elle a mis sur pied l\u2019an pass\u00e9 . L\u2019ouvrage est disponible depuis le 6 septembre en librairie.<\/strong><\/p>\n<p>Caloz-Tschopp Marie-Claire, <em><a href=\"https:\/\/ladispute.atheles.org\/philosopher\/resisterenpolitiqueresisterenphilosophie\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">R\u00e9sister en politique. R\u00e9sister en philosophie avec Arendt, Castoriadis, Ivekovic<\/a>, <\/em>La Dispute, Paris, 2008.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/ladispute.atheles.org\/philosopher\/resisterenpolitiqueresisterenphilosophie\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter wp-image-41067 size-full\" src=\"https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2008\/09\/LivreCalozTschopp_ResisterPolitique.jpg\" alt=\"\" width=\"157\" height=\"250\" srcset=\"https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2008\/09\/LivreCalozTschopp_ResisterPolitique.jpg 157w, https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2008\/09\/LivreCalozTschopp_ResisterPolitique-94x150.jpg 94w\" sizes=\"auto, (max-width: 157px) 100vw, 157px\" \/><\/a><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En mai 2007, se tenait \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Lausanne un colloque interdisciplinaire sur l\u2019\u0153uvre de Hannah Arendt, \u00e0 l\u2019occasion du centenaire de sa naissance. 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