{"id":1898,"date":"2009-12-18T00:00:00","date_gmt":"2009-12-18T00:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/asile.ch\/wp\/2009\/12\/18\/reflexionlapprentissage-du-francais-en-questionfaire-son-deuil-pour-apprendre\/"},"modified":"2021-08-29T22:34:00","modified_gmt":"2021-08-29T20:34:00","slug":"reflexionlapprentissage-du-francais-en-questionfaire-son-deuil-pour-apprendre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/asile.ch\/de\/2009\/12\/18\/reflexionlapprentissage-du-francais-en-questionfaire-son-deuil-pour-apprendre\/","title":{"rendered":"R\u00e9flexion | L&rsquo;apprentissage du fran\u00e7ais en question"},"content":{"rendered":"<p><span class=\"accroche\">Pour des personnes en situation de rupture culturelle, l\u2019effort \u00e0 fournir pour p\u00e9n\u00e9trer dans l\u2019univers langagier de l\u2019autre est tr\u00e8s important. Il peut s\u2019av\u00e9rer insurmontable en cas d\u2019exil forc\u00e9, ou apr\u00e8s de graves traumatismes. Encourager et soutenir ces individus \u00e0 apprendre la langue du pays d\u2019accueil est n\u00e9cessaire. Mais faut-il faire de cet apprentissage une exigence syst\u00e9matique et, surtout, un crit\u00e8re incontournable de preuve d\u2019int\u00e9gration? Bien des professionnels et personnes actives sur le terrain de la migration s\u2019interrogent. R\u00e9flexions et t\u00e9moignage. <\/span><\/p>\n<p>Enseignants, psychologues, mandataires, th\u00e9rapeutes,&#8230; Nous sommes beaucoup \u00e0 observer chez certaines personnes migrantes des blocages massifs face \u00e0 l\u2019apprentissage du fran\u00e7ais. C\u2019est souvent le cas de femmes r\u00e9fugi\u00e9es dont l\u2019int\u00e9gration psychosociale est extr\u00eamement difficile en raison d\u2019un cumul de facteurs \u00abhandicapants\u00bb: \u00e2ge, manque de scolarisation, analphab\u00e9tisme, exil forc\u00e9, traumatismes, statut pr\u00e9caire dans le pays d\u2019accueil.<\/p>\n<p><span class=\"intertitre\">Une paralysie psychique<\/span><\/p>\n<p>Nous ressentons chez ces personnes une vie psychique comme \u00abfig\u00e9e\u00bb. L\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 progresser en fran\u00e7ais en est un sympt\u00f4me. Cet \u00e9tat de \u00abparalysie\u00bb, fr\u00e9quent chez des victimes de crimes de guerre, a \u00e9t\u00e9 largement d\u00e9crit et \u00e9tudi\u00e9 par Jean-Claude <a href=\"https:\/\/ladispute.atheles.org\/individualitepsychologie\/deuilscollectifsetcreationsociale\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright wp-image-41141 size-full\" src=\"https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2009\/12\/livre-Metraux.jpg\" alt=\"\" width=\"156\" height=\"250\" srcset=\"https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2009\/12\/livre-Metraux.jpg 156w, https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2009\/12\/livre-Metraux-94x150.jpg 94w\" sizes=\"auto, (max-width: 156px) 100vw, 156px\" \/><\/a>M\u00e9traux, p\u00e9dopsychiatre et cofondateur de l\u2019association Appartenances. Dans son ouvrage <a href=\"https:\/\/ladispute.atheles.org\/individualitepsychologie\/deuilscollectifsetcreationsociale\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><em>Deuils collectifs et cr\u00e9ation <\/em><em>sociale<\/em><\/a> (1), il parle des \u00abtemps du d\u00e9gel\u00bb, d\u2019un processus d\u2019une \u00abextr\u00eame lenteur et paresse\u00bb, de l\u2019importance de respecter ce temps pour qu\u2019un jour, un travail de deuil puisse commencer. Le deuil des pertes individuelles et personnelles subies. Mais aussi le deuil de blessures collectives ayant touch\u00e9 l\u2019ensemble de la communaut\u00e9. Selon les cultures, le sentiment d\u2019appartenance \u00e0 la communaut\u00e9 occupe parfois une place pr\u00e9pond\u00e9rante. Il est donc essentiel que les liens d\u2019appartenance au groupe puissent se reconstruire, simultan\u00e9ment \u00e0 un travail sur soi, plus individualis\u00e9. Ce double travail de deuil n\u00e9cessitera donc du temps. Et ce n\u2019est qu\u2019en pansant ses blessures int\u00e9rieures que la personne a des chances de retrouver progressivement confiance en elle et en l\u2019existence. Une assise qui seule lui permettra de renouer avec son potentiel cr\u00e9atif et donc sa capacit\u00e9 \u00e0 apprendre.<\/p>\n<p><span class=\"intertitre\">La fonction psychique de la langue<\/span><\/p>\n<p>Moyen d\u2019expression, de communication et d\u2019\u00e9change avec l\u2019autre, la langue (principalement la langue maternelle) remplit aussi une fonction de protection, d\u2019\u00abenveloppement\u00bb, de rep\u00e8re identitaire. Citons Claude Mesmin, psychologue clinicienne, chercheuse au Centre Georges Devreux \u00e0 Paris: \u00abParler fran\u00e7ais (ou toute autre langue d\u2019accueil) veut dire accepter d\u2019entrer dans la relation avec les autres syst\u00e8mes de vie, de pens\u00e9es, stock\u00e9s dans cette langue. Si certaines m\u00e8res n\u2019apprennent jamais le fran\u00e7ais, c\u2019est justement pour rester au foyer, le garant de la tradition. Par la cuisine, la d\u00e9coration de la maison, le rappel des traditions, elles gardent vivant un morceau du pays,&#8230;\u00bb (2) Nous sommes bien l\u00e0 au c\u0153ur de la probl\u00e9matique d\u2019int\u00e9gration: comment s\u2019ouvrir -\u2009par n\u00e9cessit\u00e9 et\u2009\/ou obligation\u2009- \u00e0 une nouvelle culture sans se sentir d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de sa propre culture? Un ressenti \u00e9motionnel qui s\u2019av\u00e8re d\u2019autant plus dramatique lorsqu\u2019il touche une personne qui a d\u00fb fuir son pays et a probablement tout perdu, jusqu\u2019\u00e0 son int\u00e9grit\u00e9 d\u2019elle-m\u00eame selon les violences subies. Sa langue reste son seul rep\u00e8re\u2009; s\u2019y accrocher, son r\u00e9flexe de survie. D\u00e8s lors, on comprend qu\u2019il ne suffit pas d\u2019inciter une telle personne \u00e0 s\u2019inscrire \u00e0 un cours de fran\u00e7ais. Tout un travail de pr\u00e9paration en amont doit pouvoir se faire.<\/p>\n<p><span class=\"intertitre\">Ecouter, expliquer, collaborer<\/span><\/p>\n<p>Bas\u00e9 sur une enqu\u00eate et une s\u00e9rie d\u2019entretiens, un r\u00e9cent travail de dipl\u00f4me men\u00e9 dans le cadre de la HEVs le d\u00e9montre (3). Il conclut \u00e0 l\u2019importance de tenir compte de l\u2019\u00e9tat \u00e9motionnel de la personne et d\u2019avoir des moyens suffisants pour adapter l\u2019enseignement aux r\u00e9alit\u00e9s des gens. Il insiste surtout sur la n\u00e9cessit\u00e9, avant tout commencement d\u2019apprentissage, de d\u00e9velopper des entretiens individuels de m\u00e9diation ou de sensibilisation. Ceci, afin de mieux conna\u00eetre la personne, ses besoins, ses potentialit\u00e9s; de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 l\u2019enseignement le plus appropri\u00e9, d\u2019en expliquer le contenu et l\u2019objectif.<\/p>\n<p><span class=\"intertitre\">Donner du sens \u00e0 l\u2019apprentissage<\/span><\/p>\n<p>Mais \u00e9galement d\u2019aider la personne \u00e0 s\u2019exprimer librement sur ce que signifie pour elle \u00abr\u00e9apprendre, ou simplement apprendre\u00bb, \u00e0 oser dire ce dont elle se sent capable et \u00e0 choisir le moment favorable pour d\u00e9marrer un tel apprentissage Un protocole que ne renierait aucun p\u00e9dagogue, quel que soit le public d\u2019apprenants. Dans quelle mesure une telle d\u00e9marche aurait \u00e9t\u00e9 b\u00e9n\u00e9fique pour la femme bosniaque dont nous traduisons ci-dessous le t\u00e9moignage? Celle-ci s\u2019est retrouv\u00e9e enferm\u00e9e dans une exigence de cours qui la d\u00e9passait totalement. Sa participation \u00e0 un processus de m\u00e9diation aurait pourtant pu avoir valeur d\u2019effort d\u2019int\u00e9gration. La d\u00e9marche l\u2019aurait du moins aid\u00e9e \u00e0 surmonter ses blocages et \u00e0 \u00eatre disponible \u00e0 apprendre des rudiments de la langue de Moli\u00e8re. Certes, cette femme poss\u00e8de aujourd\u2019hui un permis B. \u00abMais, regrette Madame J., il me reste le go\u00fbt amer de n\u2019avoir pas r\u00e9pondu \u00e0 certaines exigences\u00bb. Une r\u00e9flexion \u00e0 poursuivre.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><strong>Danielle Othenin-Girard<\/strong><\/p>\n<p>(1) Jean-Claude M\u00e9traux, <em>Deuils <\/em><em>collectifs et cr\u00e9ation sociale\u2009<\/em>, La Dispute, 2004<\/p>\n<p>(2) Claude Mesmin, <em>La prise en charge <\/em><em>ethnoclinique de l\u2019enfant de migrants<\/em>, Editions Dunod, 2001<\/p>\n<p>(3) Richard Barendregt, <em>Migrants des Balkans et <\/em><em>apprentissage du fran\u00e7ais<\/em>, Haute \u00e9cole Sant\u00e9 et Social (HEVs), f\u00e9vrier 2009<\/p>\n<div class=\"c-block--box c-block--default\"><div class=\"c-block--box-inner\"><\/p>\n<h2>TEMOIGNAGE<\/h2>\n<p>Mme J., r\u00e9fugi\u00e9e de la guerre de Bosnie, est venue seule en Suisse avec ses quatre enfants. Le corps de son mari disparu a \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9 il y a peu.<\/p>\n<p><strong>A votre arriv\u00e9e en Suisse, avez-vous essay\u00e9 d\u2019apprendre le fran\u00e7ais<\/strong><strong>? Etait-ce un besoin pour vous<\/strong><strong>? <\/strong><\/p>\n<p>Nous sommes arriv\u00e9s en 1994, fuyant la Bosnie au pire moment de la guerre. En Suisse, nous avons \u00e9t\u00e9 admis provisoirement. Aussi je n\u2019avais aucun espoir de pouvoir rester ici. J\u2019ai toujours pens\u00e9 qu\u2019on allait nous renvoyer d\u00e8s que la guerre serait finie. Je ne voyais donc pas l\u2019utilit\u00e9 d\u2019apprendre le fran\u00e7ais. Surtout, j\u2019\u00e9tais envahie par les images de la guerre qui continuait en Bosnie. Je pensais aux gens qui vivaient dans cet enfer, qui mouraient massacr\u00e9s. Mon mari avait disparu. J\u2019\u00e9tais comme paralys\u00e9e. Physiquement, j\u2019\u00e9tais ici, mais ma t\u00eate \u00e9tait l\u00e0-bas.<\/p>\n<p><strong>Quand s\u2019est cr\u00e9\u00e9e l\u2019association des femmes <\/strong><strong>veuves bosniaques, que vous avez pu vous regrouper, vous entraider, sentir aussi le soutien de personnes suisses, cela vous a-t-il encourag\u00e9e \u00e0 apprendre un peu de fran\u00e7ais? <\/strong><\/p>\n<p>J\u2019ai essay\u00e9, mais ce que j\u2019apprenais ne se fixait pas dans ma t\u00eate. Depuis longtemps, j\u2019allais tr\u00e8s mal, j\u2019avais des cauchemars, des pertes de m\u00e9moire, des vertiges. Me concentrer, \u00e9tudier exigeait de moi un effort surhumain. D\u2019autant plus qu\u2019en Bosnie je ne suis jamais all\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Je vivais \u00e0 la campagne, et d\u00e9j\u00e0 enfant je travaillais aux champs. Je suis analphab\u00e8te, et durant toute ma vie, je me suis d\u00e9brouill\u00e9e sans savoir lire et \u00e9crire. Ici aussi, j\u2019arrive \u00e0 me d\u00e9brouiller. J\u2019ai pu \u00e9lever mes quatre enfants. Tous ont bien \u00e9volu\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Quelques ann\u00e9es plus tard, pour votre <\/strong><strong>demande de permis B, on vous a demand\u00e9, avec insistance, de suivre un cours de fran\u00e7ais. Comment avez-vous v\u00e9cu cela?<\/strong><\/p>\n<p>Je suis all\u00e9e m\u2019inscrire, car je savais que c\u2019\u00e9tait important. Les enseignantes \u00e9taient tr\u00e8s gentilles, mais je rencontrais toujours d\u2019\u00e9normes difficult\u00e9s. J\u2019apprenais quelques mots, puis j\u2019oubliais. Cela me fatiguait beaucoup et je vivais un sentiment de honte. J\u2019avais envie d\u2019apprendre mais je n\u2019arrivais pas. Dans le groupe, je souffrais du regard des autres. A chaque fois, j\u2019\u00e9tais en pleurs quand je rentrais \u00e0 la maison.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><strong>Propos recueillis par Danielle Othenin-<\/strong><strong>Girard<\/strong><\/p>\n<p><\/div><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour des personnes en situation de rupture culturelle, l\u2019effort \u00e0 fournir pour p\u00e9n\u00e9trer dans l\u2019univers langagier de l\u2019autre est tr\u00e8s important. Il peut s\u2019av\u00e9rer insurmontable en cas d\u2019exil forc\u00e9, ou apr\u00e8s de graves traumatismes. Encourager et soutenir ces individus \u00e0 apprendre la langue du pays d\u2019accueil est n\u00e9cessaire. 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