{"id":28401,"date":"2015-12-11T08:17:51","date_gmt":"2015-12-11T07:17:51","guid":{"rendered":"http:\/\/asile.ch\/?p=28401"},"modified":"2021-08-26T13:57:07","modified_gmt":"2021-08-26T11:57:07","slug":"la-liberte-de-mouvement-vue-par-stefan-zweig-juste-avant-sa-mort","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/asile.ch\/de\/2015\/12\/11\/la-liberte-de-mouvement-vue-par-stefan-zweig-juste-avant-sa-mort\/","title":{"rendered":"La libert\u00e9 de mouvement, vue par Stefan Zweig juste avant sa mort"},"content":{"rendered":"<p><span class=\"accroche\">Juste avant de se suicider en 1942, Zweig d\u00e9crit dans un mouvement d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 le monde d&rsquo;avant l&rsquo;av\u00e8nement des folies meurtri\u00e8res du XX\u00e8 si\u00e8cle. Ce passage donne, \u00e0 rebours, le vertige sur ce que nous avons perdu, aujourd&rsquo;hui o\u00f9 le consensus de l&rsquo;Europe s&rsquo;\u00e9tablit sur les bases de la peur et du rejet des \u00e9trangers.<\/span><\/p>\n<p><em>Extrait publi\u00e9 sur le blog de Eric111, le 17 ao\u00fbt 2015 et h\u00e9berg\u00e9 sur le site de Mediapart. Cliquez <a href=\"https:\/\/blogs.mediapart.fr\/eric111\/blog\/170815\/la-liberte-de-mouvement-vue-par-stefan-zweig-juste-avant-sa-mort\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">ici<\/a> pour lire l&rsquo;extrait sur le blog.<\/em><\/p>\n<div class=\"c-block--box c-block--default\"><div class=\"c-block--box-inner\"><\/p>\n<p>[caption id=\"attachment_3888\" align=\"alignright\" width=\"299\"]<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-3888\" src=\"http:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2011\/12\/affiche135-722x1024.jpg\" alt=\"VE 135\" width=\"299\" height=\"424\" \/> <span style=\"color: #000000;\">Cet extrait a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 dans notre \u00e9dition de d\u00e9cembre 2011 (<a href=\"http:\/\/asile.ch\/sommaire\/ve-135-decembre-2011\/\"><abbr class='c2c-text-hover' title='Revue Vivre Ensemble'>VE<\/abbr> 135<\/a>)<\/span>[\/caption]<\/p>\n<p>&#8230;\u00a0Et de fait, rien peut-\u00eatre ne rend plus sensible le formidable recul qu&rsquo;a subi le monde depuis la Pre\u00admi\u00e8re Guerre mondiale que les restrictions apport\u00e9es \u00e0 la libert\u00e9 de mouvement des hommes et, de fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, \u00e0 leurs droits. Avant 1914, la terre avait appartenu \u00e0 tous les hommes. Chacun allait o\u00f9 il voulait et y demeurait aussi longtemps qu&rsquo;il lui plaisait. Il n&rsquo;y avait point de permissions, point d&rsquo;autori\u00adsations, et je m&rsquo;amuse toujours de l&rsquo;\u00e9tonnement des jeunes, quand je leur raconte qu&rsquo;avant 1914 je voya\u00adgeais en Inde et en Am\u00e9rique sans poss\u00e9der de passe\u00adport, sans m\u00eame en avoir jamais vu un. On montait dans le train, on en descendait sans rien demander, sans qu&rsquo;on vous demand\u00e2t rien, on n&rsquo;avait pas \u00e0 rem\u00adplir une seule de ces mille formules et d\u00e9clarations qui sont aujourd&rsquo;hui exig\u00e9es. Il n&rsquo;y avait pas de per\u00admis, pas de visas, pas de mesures tracassi\u00e8res, ces m\u00eames fronti\u00e8res qui, avec leurs douaniers, leur police, leurs postes de gendarmerie, sont transfor\u00adm\u00e9es en un syst\u00e8me d&rsquo;obstacles ne repr\u00e9sentaient rien que des lignes symboliques qu&rsquo;on traversait avec autant d&rsquo;insouciance que le m\u00e9ridien de Greenwich. C&rsquo;est seulement apr\u00e8s la guerre que le national-socialisme se mit \u00e0 bouleverser le monde, et le pre\u00admier ph\u00e9nom\u00e8ne visible par lequel se manifesta cette \u00e9pid\u00e9mie morale de notre si\u00e8cle fut la x\u00e9nophobie: la haine ou, tout au moins, la crainte de l&rsquo;autre. Partout on se d\u00e9fendait contre l&rsquo;\u00e9tranger, partout on l&rsquo;\u00e9cartait. Toutes les humiliations qu&rsquo;autrefois on n&rsquo;avait inven\u00adt\u00e9es que pour les criminels on les infligeait mainte\u00adnant \u00e0 tous les voyageurs, avant et pendant leur voyage. Il fallait se faire photographier de droite et de gauche, de profil et de face, les cheveux coup\u00e9s assez court pour qu&rsquo;on p\u00fbt voir l&rsquo;oreille, il fallait donner ses empreintes digitales, d&rsquo;abord celle du pouce seule\u00adment, plus tard celles des dix doigts, il fallait en outre pr\u00e9senter des certificats, des certificats de sant\u00e9, des certificats de vaccination, des certificats de bonnes vie et m\u0153urs, des recommandations, il fallait pouvoir pr\u00e9senter des invitations et les adresses de parents, offrir des garanties morales et financi\u00e8res, remplir des formulaires et les signer en trois ou quatre exem\u00adplaires, et s&rsquo;il manquait une seule pi\u00e8ce de ce tas de paperasses, on \u00e9tait perdu.<\/p>\n<p>Tout cela para\u00eet de petites choses sans importance. Et \u00e0 premi\u00e8re vue il peut sembler mesquin de ma part de les mentionner. Mais avec toutes ces absurdes \u00abpetites choses sans importance\u00bb, notre g\u00e9n\u00e9ration a perdu absurdement et sans retour un temps pr\u00e9\u00adcieux: quand je fais le compte de tous les formulaires que j&rsquo;ai remplis ces derni\u00e8res ann\u00e9es, des d\u00e9clara\u00adtions \u00e0 l&rsquo;occasion de chaque voyage, d\u00e9clarations d&rsquo;imp\u00f4ts, de devises, passages de fronti\u00e8res, permis de s\u00e9jour, autorisation de quitter le pays, annonces d&rsquo;arriv\u00e9e et de d\u00e9part, puis des heures que j&rsquo;ai pass\u00e9es dans les salles d&rsquo;attente des consulats et des adminis\u00adtrations, des fonctionnaires que j&rsquo;ai eus en face de moi, aimables ou d\u00e9sagr\u00e9ables, ennuy\u00e9s ou surme\u00adn\u00e9s, des fouilles et des interrogations qu&rsquo;on m&rsquo;a fait subir aux fronti\u00e8res, quand je fais le compte de tout cela, je mesure tout ce qui s&rsquo;est perdu de dignit\u00e9 humaine dans ce si\u00e8cle que, dans les r\u00eaves de notre jeunesse pleine de foi, nous voyions comme celui de la libert\u00e9, comme l&rsquo;\u00e8re prochaine du cosmopolitisme. Quelle part de notre production, de notre travail, de notre pens\u00e9e nous ont vol\u00e9e ces tracasseries impro\u00adductives en m\u00eame temps qu&rsquo;humiliantes pour l&rsquo;\u00e2me! Car chacun d&rsquo;entre nous, au cours de ces ann\u00e9es, a \u00e9tudi\u00e9 plus d&rsquo;ordonnances administratives que d&rsquo;ouvrages de l&rsquo;esprit; les premiers pas que nous fai\u00adsions dans une ville \u00e9trang\u00e8re, dans un pays \u00e9tranger, ne nous menaient plus, comme autrefois, aux mus\u00e9es, aux paysages, mais \u00e0 un consulat, \u00e0 un bureau de police, afin de nous procurer un \u00abpermis de s\u00e9jour\u00bb. Quand nous nous trouvions r\u00e9unis, nous qui commentions nagu\u00e8re les po\u00e8mes de Baudelaire ou discutions des probl\u00e8mes d&rsquo;un esprit passionn\u00e9, nous nous surprenions \u00e0 parler d&rsquo;autorisations et d&rsquo;affidavits, et nous nous demandions s&rsquo;il fallait sol\u00adliciter un visa permanent ou un visa touristique; durant ces dix derni\u00e8res ann\u00e9es, conna\u00eetre une petite employ\u00e9e d&rsquo;un consulat, qui abr\u00e9geait l&rsquo;attente, \u00e9tait plus important que l&rsquo;amiti\u00e9 d&rsquo;un Toscanini ou d&rsquo;un Rolland. Constamment, nous \u00e9tions cens\u00e9s \u00e9prouver, de notre \u00e2me d&rsquo;\u00eatres n\u00e9s libres, que nous \u00e9tions des objets, non des sujets, que rien ne nous \u00e9tait acquis de droit, mais que tout d\u00e9pendait de la bonne gr\u00e2ce des autorit\u00e9s. Constamment, nous \u00e9tions interrog\u00e9s, enregistr\u00e9s, num\u00e9rot\u00e9s, examin\u00e9s, estampill\u00e9s, et pour moi, incorrigible survivant d&rsquo;une \u00e9poque plus libre et citoyen d&rsquo;une r\u00e9publique mondiale r\u00eav\u00e9e, cha\u00adcun de ces timbres imprim\u00e9s sur mon passeport reste aujourd&rsquo;hui encore comme une fl\u00e9trissure, chacune de ces questions et de ces fouilles comme une humi\u00adliation. Ce sont de petites choses, je le sais, de petites choses \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 la valeur de la vie humaine s&rsquo;avilit encore plus rapidement que celle de toute monnaie. Mais c&rsquo;est seulement si l&rsquo;on fixe ces petits sympt\u00f4mes qu&rsquo;une \u00e9poque \u00e0 venir pourra d\u00e9terminer avec exactitude l&rsquo;\u00e9tat clinique des conditions et des perturbations qu&rsquo;a impos\u00e9es \u00e0 l&rsquo;esprit notre monde d&rsquo;entre les deux guerres.<\/p>\n<p>[caption id=\"attachment_28402\" align=\"alignright\" width=\"213\"]<a href=\"http:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/12\/StefanZweig.jpg\" rel=\"attachment wp-att-28402\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-28402\" src=\"http:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/12\/StefanZweig.jpg\" alt=\"Buste de Stefan Zweig. Photo: Wally Gobetz \/ flickr\" width=\"213\" height=\"321\" srcset=\"https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/12\/StefanZweig.jpg 425w, https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/12\/StefanZweig-199x300.jpg 199w, https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/12\/StefanZweig-100x150.jpg 100w\" sizes=\"auto, (max-width: 213px) 100vw, 213px\" \/><\/a> Buste de Stefan Zweig. Photo: Wally Gobetz \/ flickr[\/caption]<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre avais-je \u00e9t\u00e9 trop g\u00e2t\u00e9 auparavant. Peut-\u00eatre aussi les trop brusques changements de ces derni\u00e8res ann\u00e9es ont-ils peu \u00e0 peu surexcit\u00e9 ma sensibi\u00adlit\u00e9. Toute forme d&rsquo;\u00e9migration produit d\u00e9j\u00e0 par elle-m\u00eame, in\u00e9vitablement, une sorte de d\u00e9s\u00e9quilibre. Quand on n&rsquo;a pas sa propre terre sous ses pieds \u2014 cela aussi, il faut l&rsquo;avoir \u00e9prouv\u00e9 pour le comprendre \u2014 on perd quelque chose de sa verticalit\u00e9, on perd de sa s\u00fbret\u00e9, on devient plus m\u00e9fiant \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de soi-m\u00eame. Et je n&rsquo;h\u00e9site pas \u00e0 avouer que depuis le jour o\u00f9 j&rsquo;ai d\u00fb vivre avec des papiers ou des passeports v\u00e9ritable\u00adment \u00e9trangers, il m&rsquo;a toujours sembl\u00e9 que je ne m&rsquo;appartenais plus tout \u00e0 fait. Quelque chose de l&rsquo;identit\u00e9 naturelle entre ce que j&rsquo;\u00e9tais et mon moi primitif et essentiel demeura \u00e0 jamais d\u00e9truit. Je suis devenu plus r\u00e9serv\u00e9 que ma nature ne l&rsquo;e\u00fbt comport\u00e9, et moi, le cosmopolite de nagu\u00e8re, j&rsquo;ai sans cesse le sentiment aujourd&rsquo;hui que je devrais t\u00e9moigner une reconnaissance particuli\u00e8re pour chaque bouff\u00e9e d&rsquo;air qu&rsquo;en respirant je soustrais \u00e0 un peuple \u00e9tranger. Avec ma pens\u00e9e lucide, je vois naturellement toute l&rsquo;absurdit\u00e9 de ces lubies, mais notre raison a-t-elle jamais quelque pouvoir contre notre sentiment pro\u00adpre? Il ne m&rsquo;a servi \u00e0 rien d&rsquo;avoir exerc\u00e9 pr\u00e8s d&rsquo;un demi-si\u00e8cle mon c\u0153ur \u00e0 battre comme celui d&rsquo;un \u00ab<i>citoyen du monde\u00bb. <\/i>Non, le jour o\u00f9 mon passeport m&rsquo;a \u00e9t\u00e9 retir\u00e9, j&rsquo;ai d\u00e9couvert, \u00e0 cinquante-huit ans, qu&rsquo;en perdant sa patrie on perd plus qu&rsquo;un coin de terre d\u00e9limit\u00e9 par des fronti\u00e8res.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><strong>Stefan ZWEIG (1942). <i>Le monde d\u2019hier, souvenirs d\u2019un Europ\u00e9en<\/i> (trad. S. Ni\u00e9metz, 1993)<\/strong><\/p>\n<p><\/div><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Juste avant de se suicider en 1942, Zweig d\u00e9crit dans un mouvement d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 le monde d&rsquo;avant l&rsquo;av\u00e8nement des folies meurtri\u00e8res du XX\u00e8 si\u00e8cle. 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