{"id":29247,"date":"2016-01-13T17:23:24","date_gmt":"2016-01-13T16:23:24","guid":{"rendered":"http:\/\/asile.ch\/?p=29247"},"modified":"2021-08-26T13:56:13","modified_gmt":"2021-08-26T11:56:13","slug":"iheid-refugies-afghans-en-europe-il-faut-repenser-le-reglement-de-dublin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/asile.ch\/de\/2016\/01\/13\/iheid-refugies-afghans-en-europe-il-faut-repenser-le-reglement-de-dublin\/","title":{"rendered":"IHEID |\u00a0R\u00e9fugi\u00e9s afghans en Europe: \u00abIl faut repenser le r\u00e8glement de Dublin\u00bb"},"content":{"rendered":"<p><span class=\"accroche\">Le projet de recherche intitul\u00e9 <a href=\"http:\/\/graduateinstitute.ch\/fr\/home\/research\/centresandprogrammes\/global-migration\/ResearchProjects\/CurrentProjects\/afghan-asylum-seekers-and-refuge.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">\u00abReview of the Protection Situation of Afghan Asylum Seekers and Refugees in Europe\u00bb<\/a>\u00a0s\u2019est achev\u00e9 r\u00e9cemment. Mandat\u00e9 par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les r\u00e9fugi\u00e9s (<abbr class='c2c-text-hover' title='Hoher Fl\u00fcchtlingskommissar der Vereinten Nationen'>HCR<\/abbr>), il visait \u00e0 aider cette organisation \u00e0 \u00e9laborer des strat\u00e9gies de protection fond\u00e9es sur une bonne compr\u00e9hension des modes de mobilit\u00e9 des demandeurs d\u2019asile et des r\u00e9fugi\u00e9s afghans en Europe. <a href=\"http:\/\/graduateinstitute.ch\/directory\/_\/people\/monsutti\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Alessandro Monsutti<\/a>,\u00a0professeur adjoint d\u2019anthropologie et sociologie du d\u00e9veloppement \u00e0 l\u2019Institut et responsable du projet, livre les grandes conclusions de ces deux ann\u00e9es d\u2019enqu\u00eate men\u00e9es\u00a0\u2013\u00a0en\u00a0collaboration avec Antonio Donini et Giulia Scalettaris\u00a0\u2013\u00a0dans six pays europ\u00e9ens.<\/span><\/p>\n<p><em>Article paru sur le site de l&rsquo;Institut de Hautes \u00e9tudes internationales et du d\u00e9veloppement (IHEID). Cliquez ici pour lire l&rsquo;article sur le site de l&rsquo;IHEID.<\/em><\/p>\n<div class=\"c-block--box c-block--default\"><div class=\"c-block--box-inner\"><\/p>\n<p><strong>En 2011, la population afghane constituait le plus grand groupe de demandeurs d\u2019asile en Europe. La situation est-elle la m\u00eame aujourd\u2019hui?<\/strong><\/p>\n<p>La situation n\u2019a pas vraiment \u00e9volu\u00e9. Et elle n\u2019est pas pr\u00eate de changer. Il faut rappeler que les Afghans constituaient en 1990 la plus grande population d\u00e9plac\u00e9e au monde tombant sous le mandat du HCR (6 millions). Aujourd\u2019hui, ils sont un peu moins de 3 millions, ce qui en fait tout de m\u00eame encore le deuxi\u00e8me groupe apr\u00e8s les Syriens (plus de 4 millions). La raison en est \u00e9videmment la guerre et les multiples conflits qui ravagent ce pays depuis pr\u00e8s de quarante ans maintenant. Le coup d\u2019\u00c9tat communiste en 1978, l\u2019invasion sovi\u00e9tique en 1979, le retrait de l\u2019Arm\u00e9e rouge en 1989, la chute du r\u00e9gime de Kaboul en 1992, l\u2019apparition des talibans en 1994-1995, puis l\u2019intervention internationale en r\u00e9action aux attentats du 11 septembre 2001 et enfin le retrait \u2013 partiel toutefois \u2013 en 2014 des forces de la coalition dirig\u00e9e par les \u00c9tats-Unis sont autant d\u2019\u00e9tapes d\u2019une crise sans fin.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, tous les indicateurs restent au rouge. Il est clairement impossible de parler de succ\u00e8s de l\u2019intervention; c\u2019est plut\u00f4t un enlisement, voire un \u00e9chec. L\u2019Afghanistan est livr\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame et les talibans restent plus agressifs que jamais. Par ailleurs, ce pays est une bombe d\u00e9mographique: la forte croissance de sa population contribue \u00e0 saturer les villes, et les campagnes sont incapables d\u2019absorber les \u00e9ventuels retours.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a donc aucune raison de penser que les Afghans vont cesser de migrer. Dans les ann\u00e9es 1980, ils se rendaient en Iran et au Pakistan, \u00e0 l\u2019\u00e9poque d\u00e9sireux de les accueillir pour des raisons d\u2019ailleurs diff\u00e9rentes. D\u00e9sormais ces deux pays les rejettent: la protection des r\u00e9fugi\u00e9s n\u2019est plus garantie et toute perspective d\u2019int\u00e9gration \u00e0 long terme n\u2019est pas possible. Le retour au pays \u00e9tant inimaginable, ils viennent en Europe. Cette situation r\u00e9sulte presque d\u2019une \u00e9quation.<\/p>\n<p>En 2015, le nombre d\u2019\u00abarrivants\u00bb en Europe par la mer a \u00e9t\u00e9 estim\u00e9 \u00e0 plus de 800&rsquo;000. Parmi ceux-ci, les Afghans constituaient le deuxi\u00e8me groupe d\u2019origine (plus de 150\u2019000 personnes, soit 19%) apr\u00e8s les Syriens (pr\u00e8s de 50%). Il y a toutefois une diff\u00e9rence entre ces deux sources de migrations. Alors que l\u2019arriv\u00e9e des Syriens est r\u00e9cente, les Afghans viennent en Europe depuis trente ans. Leur cas se distingue par son caract\u00e8re durable. Trois raisons permettent de contextualiser aujourd&rsquo;hui les d\u00e9parts. En premier lieu, les facteurs d\u00e9mographiques: de par la croissance de la population et le retour de millions de r\u00e9fugi\u00e9s, les campagnes sont pleines et les villes d\u00e9gorgent. Ensuite, le retrait de la communaut\u00e9 internationale a laiss\u00e9 un vide pour les membres d\u2019une classe moyenne en devenir et les jeunes, qui se sont retrouv\u00e9s du jour au lendemain sans emploi. En clair, l\u2019\u00e9conomie artificielle li\u00e9e \u00e0 l\u2019effort de reconstruction s\u2019est \u00e9croul\u00e9e en 2014, donnant lieu \u00e0 un d\u00e9part massif des jeunes vers l\u2019Occident. Le troisi\u00e8me facteur est \u00e9videmment le niveau toujours tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9 de la violence en Afghanistan. Depuis six ans, le pays est syst\u00e9matiquement class\u00e9 parmi les moins pacifiques au monde par le Global Peace Index. Et ce triste cocktail ne devrait pas changer dans les mois et les ann\u00e9es qui viennent.<\/p>\n<p><strong>Ce projet est un mandat du HCR. Il n\u2019est pas fr\u00e9quent de voir une organisation internationale financer une recherche en sciences sociales\u2026<\/strong><\/p>\n<p>En effet, ce n\u2019est pas commun, c\u2019est m\u00eame tr\u00e8s rare. Le postulat du HCR \u00e9tait que seul quelqu\u2019un ayant \u00e9tudi\u00e9 les Afghans dans leurs pays d\u2019origine et de premier accueil \u00e9tait capable de re-contextualiser ce qui se passait en Europe. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 contact\u00e9 au printemps 2014 par le Bureau Europe, qui souhaitait avoir une meilleure connaissance de la situation des Afghans. Celle-ci se caract\u00e9risait par la profondeur historique de la migration et une forte disparit\u00e9 de pratiques entres pays europ\u00e9ens dans la d\u00e9termination du statut de r\u00e9fugi\u00e9, autrement dit dans l\u2019octroi ou non de l\u2019asile. Aujourd\u2019hui, si tout le monde est d\u2019accord pour consid\u00e9rer les Syriens comme des r\u00e9fugi\u00e9s vu le conflit aigu qui d\u00e9chire leur pays, ce consensus n\u2019existe pas pour les Afghans. Et la disparit\u00e9 dans la fa\u00e7on de manier ce statut a cr\u00e9\u00e9 des tensions entre les pays europ\u00e9ens. C\u2019est donc pour lancer une discussion transversale et r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 une unification \u00e9ventuelle des pratiques en mati\u00e8re de droit d\u2019asile concernant les Afghans que le HCR, disposant d\u00e9j\u00e0 des donn\u00e9es quantitatives, voulait avoir des informations de nature qualitative. Mes interlocuteurs de l\u2019agence onusienne s\u2019int\u00e9ressaient aux aspirations et aux motivations des Afghans qui viennent en Europe. Un autre int\u00e9r\u00eat portait sur les raisons de gagner certains pays plut\u00f4t que d\u2019autres. Il fallait aussi comprendre leurs canaux d\u2019information et la mani\u00e8re dont ils prennent des d\u00e9cisions concernant les parcours migratoires.<\/p>\n<p><strong>Comment avez-vous travaill\u00e9 en termes de m\u00e9thodologie?<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019enqu\u00eate a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e en collaboration avec deux coll\u00e8gues, Antonio Donini et Giulia Scalettaris, qui avaient une excellente connaissance pr\u00e9alable de l\u2019Afghanistan et des questions de r\u00e9fugi\u00e9s. Commenc\u00e9e en \u00e9t\u00e9 2014, elle a dur\u00e9 une ann\u00e9e enti\u00e8re au cour de laquelle nous avons visit\u00e9 six pays (Serbie, Su\u00e8de, Gr\u00e8ce, Bulgarie, Italie et Hongrie), y passant chaque fois entre une et deux semaines. L\u2019id\u00e9e \u00e9tait de travailler dans les pays d\u2019entr\u00e9e comme la Gr\u00e8ce et l\u2019Italie jusqu\u2019aux destinations id\u00e9ales que sont les pays scandinaves. Nous avons conduit des entretiens avec trois types de personnes: les acteurs gouvernementaux (police, garde-c\u00f4tes, juges, etc.), les acteurs non gouvernementaux (ONG, soci\u00e9t\u00e9 civile, d\u00e9fenseurs des droits de l\u2019homme, etc.) et, enfin, les demandeurs d\u2019asile et les r\u00e9fugi\u00e9s eux-m\u00eames. Nous avons mobilis\u00e9 les outils classiques de l\u2019anthropologie comme les histoires de vie, l\u2019observation participante ou encore les entretiens semi-directifs, m\u00eame si les interviews des deux premi\u00e8res cat\u00e9gories \u00e9taient plus structur\u00e9es. Le HCR a facilit\u00e9 notre acc\u00e8s aux autorit\u00e9s comp\u00e9tentes en mati\u00e8re d\u2019asile, alors que nous avons le plus souvent contact\u00e9 les Afghans \u00e0 travers nos propres r\u00e9seaux.<\/p>\n<p><strong>Pouvez-vous partager les principales conclusions de cette enqu\u00eate de terrain?<\/strong><\/p>\n<p>Le premier constat est que la population afghane dans son ensemble est concern\u00e9e par ces ph\u00e9nom\u00e8nes de d\u00e9placements forc\u00e9s. Pour autant, nous avons distingu\u00e9 trois cat\u00e9gories principales, ou quatre selon la mani\u00e8re de les regrouper. La premi\u00e8re est constitu\u00e9e par les mineurs non accompagn\u00e9s, qui sont majoritairement des jeunes Hazaras originaires du centre de l\u2019Afghanistan. Beaucoup sont pass\u00e9s par l\u2019Iran et le Pakistan, o\u00f9 ils ont d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu comme r\u00e9fugi\u00e9s. Ils partent car ils sont condamn\u00e9s \u00e0 l\u2019exclusion. N\u2019ayant plus rien \u00e0 perdre, ils tentent leur chance en Europe. Sans argent ni r\u00e9seau, ils constituent une population vuln\u00e9rable. La deuxi\u00e8me cat\u00e9gorie concerne les ruraux du Sud, venant de r\u00e9gions o\u00f9 les combats font rage entre l\u2019insurrection et le gouvernement. Ces gens fuient un conflit dans lequel ils ne se reconnaissent pas ou plus; \u00abcette guerre n\u2019est pas la n\u00f4tre\u00bb, r\u00e9p\u00e8tent-ils. Peu prot\u00e9g\u00e9e par le gouvernement et surtout enr\u00f4l\u00e9e de force par l\u2019insurrection, cette population en fuite a entre 20 et 35 ans en moyenne. Il s\u2019agit en majeure partie d\u2019hommes, tr\u00e8s souvent p\u00e8res de famille, voyageant seuls. Ils partent avec l\u2019espoir de faire venir femme et enfants dans un deuxi\u00e8me temps. La troisi\u00e8me cat\u00e9gorie rassemble des citadins dont le mode de vie \u00e9tait li\u00e9 \u00e0 la pr\u00e9sence militaire ou humanitaire internationale: ils travaillaient comme comptables, traducteurs, chauffeurs, gardiens pour des organisations internationales ou non gouvernementales ou \u00e9taient fonctionnaires du gouvernement. Ils avaient de bons salaires, qu\u2019ils ont perdus, et craignent d\u00e9sormais d\u2019\u00eatre victimes d\u2019actes de vengeance par le reste de la population. Voyageant g\u00e9n\u00e9ralement en famille, ils ont de l\u2019argent, ce qui les rend paradoxalement aussi vuln\u00e9rables. C\u2019est le principal groupe o\u00f9 l\u2019on trouve des femmes, et parfois m\u00eame des familles sans homme. La quatri\u00e8me cat\u00e9gorie est en fait une sous-cat\u00e9gorie de la pr\u00e9c\u00e9dente. Elle regroupe tous les jeunes citadins partiellement form\u00e9s dans le cadre de la pr\u00e9sence internationale. Ils ont suivi des formations et se retrouvent en Afghanistan devant un march\u00e9 du travail incapable de les int\u00e9grer. C\u2019est un groupe dont les r\u00e9f\u00e9rences culturelles et esth\u00e9tiques ont \u00e9t\u00e9 format\u00e9es par l\u2019exp\u00e9rience de voisinage avec le monde ext\u00e9rieur. Ils utilisent les m\u00e9dias sociaux en permanence et sont souvent les enfants de la cat\u00e9gorie pr\u00e9c\u00e9dente. Cette jeunesse-l\u00e0 aspire \u00e0 vivre dans un monde cosmopolite, diff\u00e9rent et ouvert. Il faut pr\u00e9ciser que d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, tous les Afghans que nous avons pu rencontrer au cours de la recherche s\u2019efforcent de rester connect\u00e9s et que le t\u00e9l\u00e9phone est un \u00e9l\u00e9ment central de leur voyage. Il constitue le seul lien avec leurs parent\u00e9s et leurs pairs.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me constat que nous avons fait est que, pour les migrants afghans, la situation de leur pays n\u2019est pas la seule source de traumatisme. Le voyage lui-m\u00eame et les conditions d\u2019accueil en Europe le sont tout autant. Les exp\u00e9riences lors de la travers\u00e9e de la mer, par exemple, ont \u00e9t\u00e9 des \u00e9preuves tr\u00e8s fortes et parfois tragiques. Force est de constater que l\u2019exil les transforme par suite des pi\u00e8ges et souffrances qu\u2019ils n\u2019avaient pas anticip\u00e9s. A Lesbos, dans un centre de r\u00e9ception que tout faisait ressembler \u00e0 une prison, j\u2019ai rencontr\u00e9 des jeunes qui r\u00e9p\u00e9taient comme pour s\u2019en convaincre: \u00abCe n\u2019est pas l\u2019Europe ici!\u00bb Ce d\u00e9ni venait du fait que la r\u00e9alit\u00e9 rencontr\u00e9e ne correspondait pas \u00e0 leur imaginaire, d\u2019autant qu\u2019ils ne comprenaient pas l\u2019exclusion et la m\u00e9fiance dont ils faisaient l\u2019objet.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me constat est qu\u2019il y a un classement entre les destinations. Bien que fuyant la violence et la guerre, on est l\u00e0 dans ce que j\u2019appelle l\u2019\u00e9conomie morale de la migration. En effet, il faut comprendre que le statut des familles rest\u00e9es au pays est li\u00e9 \u00e0 la destination des membres partis vers l\u2019Europe. Autrement dit, \u00eatre accept\u00e9 en Gr\u00e8ce ne repr\u00e9sente pas la m\u00eame valeur sociale qu\u2019\u00eatre accept\u00e9 en Su\u00e8de. Les jeunes que nous avons rencontr\u00e9s savent que tous ne pourront r\u00e9ussir le parcours migratoire id\u00e9al. Il y a beaucoup de solidarit\u00e9, mais aussi beaucoup de comp\u00e9tition et donc de m\u00e9fiance entre les uns et les autres.<\/p>\n<p><strong>Mais on peut se dire aussi qu\u2019il y a un int\u00e9r\u00eat objectif \u00e0 aller en Su\u00e8de plut\u00f4t qu\u2019en Gr\u00e8ce.<\/strong><\/p>\n<p>Oui, c\u2019est vrai. L\u2019obtention en Gr\u00e8ce du statut de r\u00e9fugi\u00e9 ou de la protection subsidiaire ne s\u2019accompagne d\u2019aucune mesure d\u2019insertion sociale et professionnelle. A Patras, j\u2019ai vu des jeunes qui se regroupaient dans des lieux sordides comme des fabriques abandonn\u00e9es. Ils me disaient qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas venus en Europe pour cela et que le plus dur \u00e9tait de parler de cette r\u00e9alit\u00e9 avec la famille rest\u00e9e au pays. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, dire que tout allait bien cr\u00e9ait des attentes (envoi d\u2019argent). De l\u2019autre, s\u2019ils disaient la v\u00e9rit\u00e9, la famille serait morte d\u2019inqui\u00e9tude. Beaucoup vivent ainsi dans le mensonge, condamn\u00e9s qu\u2019ils sont \u00e0 r\u00e9ussir sous la pression sociale de la famille et donc \u00e0 taire la r\u00e9alit\u00e9 des circonstances de leur arriv\u00e9e sur le sol europ\u00e9en. La qu\u00eate qui est la leur doit \u00eatre comprise en fonction de leur conception de l\u2019honneur, des m\u00e9rites personnels et de ce que signifie r\u00e9ussir sa vie. Mais elle les isole psychologiquement de leurs proches rest\u00e9s en Afghanistan, au Pakistan ou en Iran.<\/p>\n<p>Pour atteindre le but qu\u2019elles se sont fix\u00e9, les familles se s\u00e9parent parfois dans un dessein strat\u00e9gique. Une option consiste \u00e0 envoyer en avant le membre le plus vuln\u00e9rable pour parier ensuite sur un regroupement familial; on paiera par exemple un billet d\u2019avion \u00e0 une jeune fille de 7 ans en la faisant voyager avec des passeurs. C\u2019est la carte de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 en r\u00e9ponse \u00e0 ce que qu\u2019on per\u00e7oit comme une attente des r\u00e9gimes d\u2019asile. Une autre strat\u00e9gie est d\u2019envoyer le membre le plus capable, le plus fort, celui ayant le plus de chance de franchir les \u00e9preuves et donc de parvenir en Allemagne ou en Su\u00e8de.<\/p>\n<p>Rappelons que la plupart des Afghans que nous avons rencontr\u00e9s ont une exp\u00e9rience n\u00e9gative de l\u2019\u00c9tat. Ils ont d\u00e9velopp\u00e9 une d\u00e9fiance fondamentale envers les organisations qui les accueillent, que ce soient les ONG ou les structures gouvernementales et internationales. Du coup, ils choisissent parfois de se d\u00e9tourner des structures d\u2019aide mises \u00e0 leur disposition. Ils pr\u00e9f\u00e8rent la libert\u00e9 et la vie dans des situations difficiles \u00e0 la possibilit\u00e9 d\u2019aller dans un centre, car \u00eatre nourri et log\u00e9 revient \u00e0 \u00eatre enferm\u00e9 par un Etat qu\u2019ils ne per\u00e7oivent pas comme bienveillant.<\/p>\n<p><strong>Comment ces conclusions peuvent-elles \u00eatre utilis\u00e9es pour \u00e9tablir une strat\u00e9gie de protection du HCR?<\/strong><\/p>\n<p>De ces conclusions scientifiques, en effet, que peut-on faire concr\u00e8tement? Je dirais en priorit\u00e9 que, d\u2019un point de vue politique, nous avons observ\u00e9 le sentiment partag\u00e9 par tous les interlocuteurs (des garde-c\u00f4tes aux militants des droits de l\u2019homme, des juges aux demandeurs d\u2019asile) que le r\u00e8glement de Dublin, qui d\u00e9termine le r\u00e9gime d\u2019asile entre pays europ\u00e9ens, \u00e9tait inefficace et in\u00e9quitable. Le cadre actuel ne satisfait plus personne. Les mesures d\u2019exception se sont multipli\u00e9es devant le caract\u00e8re massif de l\u2019immigration et \u00abDublin\u00bb n\u2019est plus appliqu\u00e9. Il y a d\u00e9sormais un vide juridique avec une n\u00e9cessit\u00e9 urgente de r\u00e9inventer le cadre d\u2019action. Mais cette r\u00e9invention doit reposer sur une compr\u00e9hension de ce qui se passe, m\u00eame si cette compr\u00e9hension est fortement hypoth\u00e9qu\u00e9e aujourd\u2019hui par un climat social et politique d\u00e9l\u00e9t\u00e8re. Le HCR est conscient de cela mais reste tr\u00e8s d\u00e9pendant des \u00c9tats.<\/p>\n<p>En r\u00e9sum\u00e9, il n\u2019y a aucune raison de penser que les flux des personnes venues d\u2019Afghanistan \u2013 mais aussi de Syrie, d\u2019Irak, d\u2019\u00c9rythr\u00e9e ou d\u2019Afrique subsaharienne \u2013 vont se tarir. Aujourd\u2019hui, nous sommes devant une sorte d\u2019implosion du syst\u00e8me existant, qui doit \u00eatre repens\u00e9. Mais le climat g\u00e9n\u00e9ral est hostile. Cette r\u00e9invention doit aussi prendre en compte le fait qu\u2019aucune solution ne peut \u00eatre apport\u00e9e au niveau des pays. Elle doit \u00eatre globale. Les flux migratoires d\u00e9rivent des asym\u00e9tries d\u00e9mographiques autant que des conflits. Nous sommes face \u00e0 une Europe vieillissante qui a besoin de sang neuf. Ces migrants tr\u00e8s jeunes, motiv\u00e9s et voulant travailler pourraient apporter beaucoup \u00e0 l\u2019\u00e9conomie et \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 europ\u00e9ennes. Mais il faut beaucoup de courage politique pour le dire. Et on n\u2019en prend pas le chemin.<\/p>\n<p>Ce travail fera l\u2019objet d\u2019un rapport publi\u00e9 prochainement par le Global Migration Centre. Des compl\u00e9ments d\u2019information sont d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 consultables:<\/p>\n<ul>\n<li>Monsutti, Alessandro. <a href=\"https:\/\/www.law.ox.ac.uk\/research-subject-groups\/centre-criminology\/centreborder-criminologies\/blog\/2015\/07\/moral-economy\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">\u00abThe Moral Economy of Migration among Migrants in Europe\u00bb<\/a>, sur le blog du r\u00e9seau Border Criminologies (Facult\u00e9 de droit de l&rsquo;Universit\u00e9 d&rsquo;Oxford), 16 juillet 2015.<\/li>\n<li>Monsutti, Alessandro.\u00a0<a href=\"http:\/\/www.iwm.at\/read-listen-watch\/transit-online\/lets-go-england-multiple-facets-of-the-jungle-of-calais\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">\u00ab\u201cLet\u2019s Go England!\u201d: Multiple Facets of the Jungle of Calais\u00bb<\/a>, <em>Transit Online<\/em> (Institute for Human Sciences),\u00a016 d\u00e9cembre 2015.<\/li>\n<\/ul>\n<p><\/div><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le projet de recherche intitul\u00e9 \u00abReview of the Protection Situation of Afghan Asylum Seekers and Refugees in Europe\u00bb s\u2019est achev\u00e9 r\u00e9cemment. Mandat\u00e9 par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les r\u00e9fugi\u00e9s (<abbr class='c2c-text-hover' title='Hoher Fl\u00fcchtlingskommissar der Vereinten Nationen'>HCR<\/abbr>), il visait \u00e0 aider cette organisation \u00e0 \u00e9laborer des strat\u00e9gies de protection fond\u00e9es sur une bonne compr\u00e9hension des modes de mobilit\u00e9 des demandeurs d\u2019asile et des r\u00e9fugi\u00e9s afghans en Europe. Alessandro Monsutti, professeur adjoint d\u2019anthropologie et sociologie du d\u00e9veloppement \u00e0 l\u2019Institut et responsable du projet, livre les grandes conclusions de ces deux ann\u00e9es d\u2019enqu\u00eate men\u00e9es \u2013 en collaboration avec Antonio Donini et Giulia Scalettaris \u2013 dans six pays europ\u00e9ens.<\/p>","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[155,162],"tags":[1159],"ve_numero":[],"pays":[228],"ve_type":[1073],"ve_action":[1050],"class_list":["post-29247","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-documentation","category-publications","tag-documentation","pays-afghanistan","ve_type-rapport-recherche","ve_action-documentation"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/asile.ch\/de\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/29247","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/asile.ch\/de\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/asile.ch\/de\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/de\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/de\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=29247"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/asile.ch\/de\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/29247\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/asile.ch\/de\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=29247"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/de\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=29247"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/de\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=29247"},{"taxonomy":"ve_numero","embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/de\/wp-json\/wp\/v2\/ve_numero?post=29247"},{"taxonomy":"pays","embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/de\/wp-json\/wp\/v2\/pays?post=29247"},{"taxonomy":"ve_type","embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/de\/wp-json\/wp\/v2\/ve_type?post=29247"},{"taxonomy":"ve_action","embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/de\/wp-json\/wp\/v2\/ve_action?post=29247"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}