{"id":30338,"date":"2016-03-07T07:05:54","date_gmt":"2016-03-07T06:05:54","guid":{"rendered":"http:\/\/asile.ch\/?p=30338"},"modified":"2021-08-26T13:55:48","modified_gmt":"2021-08-26T11:55:48","slug":"le-courrier-engagees-aupres-des-migrants","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/asile.ch\/de\/2016\/03\/07\/le-courrier-engagees-aupres-des-migrants\/","title":{"rendered":"Le Courrier | Engag\u00e9es aupr\u00e8s des migrants"},"content":{"rendered":"<p><span class=\"accroche\">Deux Genevoises sont parties en Gr\u00e8ce pour se rendre utiles. Durant quinze jours, elles ont patrouill\u00e9 sur les c\u00f4tes de Chios. R\u00e9cits de volontaires autog\u00e9r\u00e9es.<\/span><\/p>\n<p><em>Article de Laura Hunter, publi\u00e9 dans Le Courrier, le 7 mars 2016. Cliquez <a href=\"http:\/\/www.lecourrier.ch\/137138\/engagees_aupres_des_migrants\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">hier<\/a> pour lire l&rsquo;article sur le site du Courrier.<\/em><\/p>\n<div class=\"c-block--box c-block--default\"><div class=\"c-block--box-inner\"><\/p>\n<blockquote><p>\u00abC\u2019est aux cris des passagers que nous d\u00e9tectons leur arriv\u00e9e sur les c\u00f4tes. Les bateaux voguent le plus souvent de nuit, sans lumi\u00e8res, et ils visent les coins les plus sombres.\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Carmen, \u00e9tudiante en sciences de l\u2019environnement, est de retour \u00e0 Gen\u00e8ve, mais une partie d\u2019elle semble \u00eatre rest\u00e9e en Gr\u00e8ce. Avec sa copine Sarah, ing\u00e9nieure en environnement \u00e2g\u00e9e comme elle de 27\u2008ans, elle a rejoint en d\u00e9cembre la multitude de volontaires occidentaux qui pallient au travail insuffisant des ONG, de l\u2019ONU et des autorit\u00e9s europ\u00e9ennes. Durant deux semaines, elles ont patrouill\u00e9 sur les c\u00f4tes de Chios pour rep\u00e9rer les arrivants et les aider.<\/p>\n<p>La d\u00e9cision de partir a \u00e9t\u00e9 prise \u00e0 la suite du retour des Balkans de leur amie Marie de Lutz (lire ci-dessous), \u00e0 l\u2019automne pass\u00e9. Ext\u00e9nu\u00e9e, la jeune volontaire leur raconte son voyage: les larmes, la peur, mais aussi les sourires reconnaissants. Carmen et Sarah, choqu\u00e9es par sa mine d\u00e9confite, r\u00e9alisent qu\u2019elles doivent agir. \u00abJusque-l\u00e0, on craignait d\u2019\u00eatre un poids. On voulait aider mais on ne savait pas comment.\u00bb<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019organisation <a href=\"http:\/\/www.refugeesmap.com\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Refugeesmap<\/a>, elles sont dirig\u00e9es vers Chios. Sur l\u2019\u00eele, les jeunes internationalistes constatent qu\u2019une structure spontan\u00e9e a \u00e9t\u00e9 mise sur pied. \u00abLes pirates\u00bb, deux jumeaux \u00e0 la retraite, parcourent l\u2019\u00eele sur leurs motos pour aider l\u00e0 o\u00f9 c\u2019est n\u00e9cessaire. Toula, propri\u00e9taire d\u2019un village touristique, loue ses chambres aux b\u00e9n\u00e9voles pour 4\u2008euros.<\/p>\n<blockquote><p>\u00abUn bungalow sert de buanderie et un autre d\u2019entrep\u00f4t d\u2019habits secs, propres et class\u00e9s o\u00f9 les volontaires peuvent se servir et remplir leurs v\u00e9hicules\u00bb, explique Carmen.<\/p><\/blockquote>\n<p><strong>Guid\u00e9es par les cris<\/strong><\/p>\n<p>Un b\u00e9n\u00e9vole leur indiquant qu\u2019il manque des patrouilleurs, les jeunes femmes louent une voiture. Munies de leurs gilets jaunes fluo et de lampes frontales, elles longent les c\u00f4tes, de jour comme de nuit. Conduire. Sortir de la voiture. Ecouter. Continuer. \u00abOn faisait des tranches de quatre heures, par \u00e9quipes de deux. On n\u2019avait pas le c\u0153ur \u00e0 dormir, on se couchait trois \u00e0 quatre heures et on y retournait\u00bb, raconte Sarah. Quand des cris se font entendre, la premi\u00e8re chose \u00e0 faire est de rep\u00e9rer le bateau et de pr\u00e9venir les autorit\u00e9s locales et les diff\u00e9rents organismes. Drop in the Ocean, Wahal, Spanish Rescue Team&#8230; autant d\u2019organisations qui d\u00e9tiennent le mat\u00e9riel et le personnel n\u00e9cessaires pour des op\u00e9rations plus complexes.<\/p>\n<p>Pour les jeunes femmes, il s\u2019agit d\u2019aider \u00e0 rejoindre la c\u00f4te. Des femmes, des b\u00e9b\u00e9s, des jeunes hommes&#8230; \u00abNous accueillions toujours les migrants avec un sourire\u00bb, se souvient Carmen.<\/p>\n<p><strong>Travers\u00e9e p\u00e9rilleuse<\/strong><\/p>\n<p>La plupart du temps, ils avaient pris un avion jusqu\u2019en Turquie. Puis achet\u00e9 leur place sur un bateau \u00e0 des passeurs. \u00abLa travers\u00e9e co\u00fbte entre 1000 et 2000\u2008dollars pour huit kilom\u00e8tres et cinquante \u00e0 soixante personnes prennent place sur un zodiac.\u00bb D\u2019apr\u00e8s l\u2019\u00e9tudiante, la plupart ne savent pas nager et un gilet de sauvetage sur cent est aux normes. \u00abLes migrants racontent que quand ils sont sur le bateau, le passeur impartit un cours acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 de navigation \u00e0 l\u2019un d\u2019eux avant de d\u00e9guerpir.\u00bb<\/p>\n<p>Le voyage dure entre une et trois heures. Quand ils arrivent sur les c\u00f4tes grecques, les passagers sont souvent tremp\u00e9s. Hypothermie, \u00e9tat de choc, faim, soif&#8230;\u00a0 D\u00e8s l\u2019arriv\u00e9e du bateau, les volontaires s\u2019affairent. Elles aident les plus faibles \u00e0 se changer, soignent les pieds bless\u00e9s par des oursins ou des rochers et proposent \u00e0 boire ou \u00e0 manger. \u00abOn leur donne aussi des chaussettes et des sachets plastiques pour qu\u2019ils puissent remettre leurs chaussures mouill\u00e9es.\u00bb<\/p>\n<p>Des moments amusants surviennent parfois, comme lors du choix des habits. \u00abTout passe par le regard et les mimiques\u00bb, rel\u00e8ve Sarah. Des quiproquos aussi, certains passeurs turcs assurant aux migrants que le prix de la travers\u00e9e comprend l\u2019accueil assur\u00e9 par les volontaires!<\/p>\n<p>Autre partie du travail, le nettoyage des plages: gilets de sauvetage, habits, d\u00e9chets&#8230; C\u2019est un point important pour garantir la bonne disposition des habitants de l\u2019\u00eele. Il y a parfois des sc\u00e8nes tragiques, comme cet homme qui a oubli\u00e9 son argent dissimul\u00e9 dans la doublure de ses v\u00eatements mouill\u00e9s, emport\u00e9s par des b\u00e9n\u00e9voles consciencieux.<\/p>\n<blockquote><p>\u00abIl s\u2019agit aussi d\u2019attendre avec eux que le bus vienne les chercher. Ils doivent payer 3\u2008euros pour \u00eatre men\u00e9s \u00e0 un port o\u00f9 ils se voient remettre un bracelet muni d\u2019une couleur sp\u00e9cifique et d\u2019un num\u00e9ro qui leur donne acc\u00e8s au camp de Tabakika, vieille usine d\u00e9saffect\u00e9e qui constitue un centre d\u2019enregistrement\u00bb, note Carmen.<\/p><\/blockquote>\n<p>L\u2019attente varie ensuite entre deux et vingt heures, durant lesquelles des tests pour identifier les \u00e9ventuels \u00abfaux r\u00e9fugi\u00e9s\u00bb sont men\u00e9s par la police grecque et par l\u2019agence europ\u00e9enne pour la gestion des fronti\u00e8res, FRONTEX, \u00abcette entreprise de s\u00e9curit\u00e9 priv\u00e9e qui sert d\u2019arm\u00e9e \u00e0 l\u2019Europe\u00bb. Les SIA (Syriens, Irakiens et Afghans) continueront leur route vers la terre promise tandis que les autres sont refoul\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>\u00abIls ont besoin de communiquer\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>Souvent, les deux jeunes femmes passaient ensuite par le centre d\u2019enregistrement. Pour retrouver les personnes accueillies pr\u00e9c\u00e9demment et pour aider avec la distribution de nourriture.<\/p>\n<blockquote><p>\u00abMais il y a aussi des migrants qui ont pr\u00e9vu galettes et houmous, et en proposent aux volontaires \u00e9puis\u00e9s!\u00bb se rappelle Sarah. \u00abAu d\u00e9but, on a peur de ne pas savoir r\u00e9agir. Et puis on se rend compte qu\u2019ils sont exactement comme nous. Ils ont besoin de communiquer\u00bb, ajoute Carmen.<\/p><\/blockquote>\n<p>Pessimistes par intelligence et optimistes par volont\u00e9, comme l\u2019\u00e9crivain Antonio Gramsci, les deux jeunes femmes ont fait le choix d\u2019agir. Mais elles sont lucides: \u00abNotre action est une goutte d\u2019eau, c\u2019est presque ridicule. On part par besoin, par urgence, on remplit le r\u00f4le des gouvernements europ\u00e9ens, qui engendrent eux-m\u00eames les probl\u00e8mes que fuient ces gens\u00bb, souligne Carmen.<\/p>\n<p>\u00abLa reprise d\u2019une vie normale est difficile. Le volontariat est comme une drogue, car on se sent utile\u00bb, confie Sarah qui envisage de rejoindre prochainement Calais. Carmen attendra ses prochaines vacances pour repartir. \u00abIl y a plein de choses \u00e0 faire ici, des r\u00e9coltes d\u2019habits, des vide-greniers&#8230; Et puis, on contamine d\u2019autres personnes. Le roulement de volontaires qui occupent les fronti\u00e8res \u00e0 court ou long terme est rassurant. On ne se rendait pas compte qu\u2019il y avait tant de gens pr\u00eats \u00e0 mettre de c\u00f4t\u00e9 leur vie.\u00bb Ainsi L\u00e9a, 20\u2008ans, en troisi\u00e8me ann\u00e9e de m\u00e9decine, qui a mis ses \u00e9tudes en suspens depuis six mois. Ou ce Syrien rest\u00e9 dans le centre de Chios pour servir de traducteur et qui a aid\u00e9 les Genevoises \u00e0 payer leur h\u00e9bergement.<\/p>\n<p><\/div><\/div>\n<blockquote>\n<h2>\u00abCela ne devrait pas \u00eatre notre job\u00bb<\/h2>\n<p>Elle a pris le parti de ne jamais filmer ou photographier le visage des migrants, \u00abcar on ne sait pas qui est menac\u00e9\u00bb. Ce choix \u00e9thique devenu esth\u00e9tique caract\u00e9rise le travail men\u00e9 sur les fronti\u00e8res des Balkans d\u2019ao\u00fbt \u00e0 octobre 2015 par Marie de Lutz, 27\u00a0ans, r\u00e9sidente \u00e0 Gen\u00e8ve. Loin de ceux qui r\u00e9fl\u00e9chissent \u00e0 la migration dans des bureaux, cette jeune Franco-Am\u00e9ricaine a fait le choix d\u2019embrasser dans une m\u00eame \u00e9treinte activisme, anthropologie et photographie. Munie de sa cam\u00e9ra 6D, d\u2019un micro, d\u2019un ordinateur et du gilet fluo des volontaires en guise de laissez-passer, elle joue de ses trois casquettes pour approfondir son action et sa r\u00e9flexion.<\/p>\n<p>En ao\u00fbt pass\u00e9, la jeune femme rejoint la Hongrie, puis le nord de la Serbie. Elle passe plus de deux mois \u00e0 la fronti\u00e8re mac\u00e9donienne de Presevo, o\u00f9 des r\u00e9fugi\u00e9s s\u2019amassent en grand nombre. \u00abEntre 7000 et 11&rsquo;000\u00a0personnes par jour, avant tout de nuit\u00bb, pr\u00e9cise-t-elle. C\u2019est dans ce cadre qu\u2019elle accorde une attention particuli\u00e8re \u00e0 ce ph\u00e9nom\u00e8ne de volontariat international spontan\u00e9, \u00e0 nouveau constat\u00e9 \u00e0 la fronti\u00e8re bulgare. \u00abCette structuration s\u2019est mise en place de mani\u00e8re autog\u00e9r\u00e9e et horizontale, entre des gens qui viennent avec du mat\u00e9riel, seuls, et d\u2019autres qui partent en camion \u00e0 plusieurs, ou qui se constituent en associations pour passer plus facilement les fronti\u00e8res. Il s\u2019agit d\u2019un milieu tr\u00e8s dynamique et diversifi\u00e9, un r\u00e9seau local, international et virtuel \u00e0 la fois.\u00bb<\/p>\n<p>Le site Refugeemap.com, aliment\u00e9 par un mouvement d\u2019activistes, propose une carte mettant en \u00e9vidence les fronti\u00e8res et localisant les besoins (volontaires, logistique&#8230;) en fonction du degr\u00e9 d\u2019urgence. \u00abLes volontaires peuvent ainsi juger o\u00f9 ils seront le plus utiles.\u00bb La carte montre que les besoins s\u2019accumulent la semaine, quand les locaux travaillent. \u00abIl y a un roulement\u00bb, explique Marie de Lutz, qui a retrouv\u00e9 les m\u00eames gens \u00e0 des fronti\u00e8res diff\u00e9rentes. Des retrait\u00e9s, des \u00e9tudiants, des ch\u00f4meurs, des familles new age, des anarchistes: l\u2019\u00e9ventail est large.<\/p>\n<p>S\u2019\u00e9loignant de tout sensationnalisme, la photographe suit les volontaires plus que les migrants. \u00abJe ne veux pas documenter la mis\u00e8re. Ce qui m\u2019int\u00e9resse, c\u2019est comment nous, Occidentaux, g\u00e9rons nos probl\u00e8mes \u00e9thiques et nos consciences,\u00bb insiste-t-elle. L\u2019anthropologue plante sa tente dans les camps, aupr\u00e8s des migrants et des volontaires. Cela lui donne un point de vue privil\u00e9gi\u00e9 pour ses publications dans le magazine collectif en ligne Gauge. Pas question pour elle d\u2019oublier que toute une partie de l\u2019Occident s\u2019enrichit aux d\u00e9pens des r\u00e9fugi\u00e9s. \u00abChauffeurs de taxis, commer\u00e7ants, autorit\u00e9s corrompues&#8230;Les crises et les guerres ont toujours profit\u00e9 aux finances des plus riches ou des moins sensibles. M\u00eame l\u2019aide humanitaire devient un n\u00e9goce \u00e0 privatiser&#8230;\u00bb.<br \/>\nLa jeune femme se souvient d\u2019une nuit d\u2019inondation \u00e0 Presevo. La panique \u00e9tait totale \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du centre d\u2019enregistrement. \u00abQuand une gamine de 4\u00a0ans est toute bleue, devant toi, tu poses ta cam\u00e9ra, tu changes ses habits et tu la prends dans tes bras. Il n\u2019y a pas \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir.\u00bb A la suite de ce probl\u00e8me, elle-m\u00eame et d\u2019autres volontaires demandent \u00e0 l\u2019ONU de s\u2019asseoir autour d\u2019une table pour \u00e9tablir un syst\u00e8me de coordination entre les ONG travaillant \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du centre et le personnel de l\u2019institution onusienne. \u00abCela peut sembler \u00e9tonnant, mais il n\u2019existait pas de protocole clair. Les volontaires ont pris les devants. En deux semaines, les t\u00e9l\u00e9phones \u00e9taient centralis\u00e9s, avec des contacts et des horaires d\u00e9finis. Comment r\u00e9agit l\u2019ONU \u00e0 ce travail men\u00e9 hors des cadres institutionnels? Bien, selon l\u2019anthropologue. \u00abIls se rendent compte qu\u2019ils ne suffisent pas.\u00bb<\/p>\n<p>Marie de Lutz n\u2019est pas dupe: \u00abCela ne devrait pas \u00eatre notre job, mais nous ne pouvons pas pour autant ne rien faire. Il faut se poser des questions, toujours, sur nos syst\u00e8mes, leurs cons\u00e9quences et leur p\u00e9rennit\u00e9.\u00bb Si la jeune femme met en valeur le fait que tous ces gens d\u2019horizons divers arrivent \u00e0 coop\u00e9rer et s\u2019organiser, elle pointe aussi la particularit\u00e9 de ce travail: \u00abLes actions sont revues au jour le jour en fonction des d\u00e9cisions politiques, des coordinations mises sur pied et des initiatives spontan\u00e9es.\u00bb Elle insiste aussi sur la pr\u00e9carit\u00e9 du statut de volontaire: \u00abD\u2019un c\u00f4t\u00e9, il aide, et ceci est positif et bien per\u00e7u. Mais s\u2019il ne fait pas attention, il peut \u00eatre vu comme un complice de la traite d\u2019humains.\u00bb<\/p><\/blockquote>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Deux Genevoises sont parties en Gr\u00e8ce pour se rendre utiles. Durant quinze jours, elles ont patrouill\u00e9 sur les c\u00f4tes de Chios. 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