{"id":3716,"date":"2011-10-01T20:28:39","date_gmt":"2011-10-01T20:28:39","guid":{"rendered":"http:\/\/asile.ch\/wp\/?p=3716"},"modified":"2021-08-29T22:34:00","modified_gmt":"2021-08-29T20:34:00","slug":"et-si-javais-ete-a-leur-place","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/asile.ch\/de\/2011\/10\/01\/et-si-javais-ete-a-leur-place\/","title":{"rendered":"Et si j&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 \u00e0 leur place?"},"content":{"rendered":"<p><span class=\"accroche\">Linda Lahotte a effectu\u00e9, du 6 d\u00e9cembre 2010 au 6 juin 2011, un stage d\u2019assistante sociale au secteur r\u00e9fugi\u00e9s du Centre social protestant de Gen\u00e8ve (CSP). Lors des entretiens individuels qu\u2019elle a men\u00e9s et auxquels elle a assist\u00e9, elle a \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9e par la force et les ressources qu\u2019ont d\u00fb mobiliser ces femmes et ces hommes pour arriver en Suisse. Quid de notre capacit\u00e9 \u00e0 en faire autant? Quid, surtout de la capacit\u00e9 de notre soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 valoriser ces ressources ou du moins \u00e0 en tenir compte. Linda Lahotte nous livre ses r\u00e9flexions. (r\u00e9d.)<\/span><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2011\/10\/Klimt_Tree_of_Life_1909.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3742 alignleft\" title=\"Klimt_Tree_of_Life_1909\" src=\"http:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2011\/10\/Klimt_Tree_of_Life_1909-300x160.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"160\" \/><\/a>Sur territoire helv\u00e9tique, il existe un \u00e9cart consid\u00e9rable entre le minimum vital d\u2019une personne suisse, ou d&rsquo;un \u00e9tranger qui d\u00e9tient un permis B ou C et celui d\u2019une personne au b\u00e9n\u00e9fice d\u2019une admission provisoire (permis F) ou qui attend patiemment que l\u2019Office f\u00e9d\u00e9ral des migrations (<abbr class='c2c-text-hover' title='Bundesamt f\u00fcr Migration'>ODM<\/abbr>) statue sur son sort (permis N). Chiffres \u00e0 l\u2019appui, dans le canton de Gen\u00e8ve, le bar\u00e8me pour un individu seul assist\u00e9 par l\u2019Hospice g\u00e9n\u00e9ral est de CHF 977.- par mois. En comparaison, il est de CHF 451.- pour un demandeur d\u2019asile &#8211; permis N ou F .<\/p>\n<p><span class=\"intertitre\">Des comp\u00e9tences inestimables<\/span><\/p>\n<p>Il est tout de m\u00eame assez d\u00e9rangeant de consid\u00e9rer que l\u2019une de ces personnes doit subvenir \u00e0 ses propres besoins en ayant re\u00e7u moiti\u00e9 moins uniquement en raison de son statut. Cette personne vaut-elle moins qu&rsquo;une autre? Non. Combien de comp\u00e9tences a-t-elle mobilis\u00e9 pour fuir son pays!<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab Nous avons quitt\u00e9 le Congo par l\u2019Ouganda gr\u00e2ce \u00e0 un pr\u00eatre. (&#8230;) J\u2019ai march\u00e9 pendant plus de 420 kilom\u00e8tres car les a\u00e9roports \u00e9taient bloqu\u00e9s\u00bb, raconte une r\u00e9fugi\u00e9e, qui a accept\u00e9 de t\u00e9moigner. Pour elle, \u00ab l\u2019instinct de survie multiplie les forces: on a d\u00fb tout abandonner sur le chemin car les valises devenaient trop lourdes. Alors on utilisait\u00a0les feuilles de bananier comme assiettes, on se servait des affaires laiss\u00e9es dans des maisons abandonn\u00e9es, on se nourrissait avec de la canne \u00e0 sucre\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>Aurais-je moi-m\u00eame \u00e9t\u00e9 capable d&rsquo;en faire autant? Aurais-je moi-m\u00eame eu la force de tout abandonner, de tout perdre et de risquer ma vie? Les dangers sont r\u00e9els, tout au long du parcours migratoire: \u00abUne arme sur la tempe, ligot\u00e9, c\u2019est d\u2019avoir spontan\u00e9ment parl\u00e9 dans ma langue maternelle qui m\u2019a sauv\u00e9&#8230; \u00bb, explique cet autre interlocuteur, qui a \u00abfui la C\u00f4te d\u2019Ivoire par le Mali par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019une connaissance dans la police\u00bb, et qui s\u2019est retrouv\u00e9 \u00abseul dans la for\u00eat en d\u00e9bardeur et sans chaussures\u00bb.<\/p>\n<p>Ces exp\u00e9riences de vie me renvoient \u00e0 une certaine humilit\u00e9 apparent\u00e9e \u00e0 une prise de conscience de ma propre chance. Il faut sans doute n\u2019avoir plus rien \u00e0 perdre pour entamer cet exil vers une destination bien souvent non choisie voire inconnue.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, je pense qu\u2019il serait dangereux voire d\u00e9vastateur de taire les traumatismes et les souffrances li\u00e9s \u00e0 la mobilisation excessive et \u00e9puisante de leurs ressources personnelles. Je suis m\u00eame convaincue que, d\u00e8s leurs premi\u00e8res foul\u00e9es sur le sol helv\u00e9tique, les demandeurs d\u2019asile ont avant tout besoin de se sentir en s\u00e9curit\u00e9 dans un environnement empreint de stabilit\u00e9 pour lib\u00e9rer leur parole. Et qu\u2019il nous revient, \u00e0 nous, travailleurs sociaux, de leur faciliter la t\u00e2che.<\/p>\n<p><span class=\"intertitre\">Du r\u00f4le des travailleurs sociaux<\/span><\/p>\n<p>En revanche, je ne suis pas certaine que, dans la proc\u00e9dure d&rsquo;asile, le d\u00e9roulement des auditions soit favorable \u00e0 l&rsquo;expression et \u00e0 la\u00a0reconnaissance des violences subies par les personnes en exil. Pire encore, il me semble que, sur le plan des conditions d&rsquo;accueil, la mani\u00e8re dont sont trait\u00e9s les demandeurs d&rsquo;asile en Suisse nuit \u00e0 leur sant\u00e9. Quand la d\u00e9marche de l\u2019autorit\u00e9, qui cherche \u00e0 v\u00e9rifier\u00a0la validit\u00e9 de la demande d\u2019asile, consiste \u00e0 nier et mettre en doute les violences subies et les causes de l\u2019exil, c\u2019est l\u2019int\u00e9grit\u00e9 de la victime qui est une nouvelle fois bless\u00e9e.<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, comment est-il possible d\u2019attendre qu\u2019une personne se projette dans ce nouvel environnement? Une int\u00e9gration\u00a0qui a des chances de r\u00e9ussir est un processus qui commence par reconna\u00eetre l\u2019autre dans on identit\u00e9, pour lui permettre de faire le deuil de toutes ses pertes individuelles et collectives li\u00e9es \u00e0 l\u2019abandon de son pays, voire de sa famille: \u00abEn plus de difficult\u00e9s li\u00e9es \u00e0 l\u2019int\u00e9gration, je suis rest\u00e9e trois ans ans savoir qui j\u2019\u00e9tais\u00bb, rel\u00e8ve une de mes\u00a0interlocutrices. Elle explique:<\/p>\n<blockquote><p>\u00abJe suis arriv\u00e9e en Suisse malade, vid\u00e9e et compl\u00e8tement d\u00e9sorient\u00e9e. J\u2019avais besoin de prendre du temps pour \u00e0 nouveau m\u2019approprier ma situation. J\u2019\u00e9tais \u00e0 la fois choqu\u00e9e, mais je devais aussi pouvoir m\u2019adapter \u00e0 ce nouveau syst\u00e8me\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>Ces propos montrent \u00e0 la fois une perte d\u2019identit\u00e9 profonde, un besoin de panser &#8211; et de penser &#8211; ses blessures pour se r\u00e9approprier son existence (3).<\/p>\n<p>Les dispositifs actuels ne permettent pas aux personnes r\u00e9fugi\u00e9es en Suisse de mobiliser leurs ressources. De surcro\u00eet, ils coupent notre soci\u00e9t\u00e9 de comp\u00e9tences inestimables que ces femmes et ces hommes sont pr\u00eats \u00e0 offrir \u00e0 leur pays d\u2019accueil.<\/p>\n<p>Les demandeurs d\u2019asile ne manquent pas de ressources, c\u2019est la proc\u00e9dure d\u2019asile qui manque cruellement d\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><strong>Linda Lahotte<\/strong><\/p>\n<hr \/>\n<p>Notes:<\/p>\n<p>(1) A noter que les personnes d\u00e9bout\u00e9es ou victimes d&rsquo;une Non-entr\u00e9e en mati\u00e8re (<abbr class='c2c-text-hover' title='Das SEM erl\u00e4sst einen Nichteintretensentscheid (NEE), wenn einer der im Asylgesetz (AsylG) festgelegten Nichteintretensgr\u00fcnde vorliegt (z. B. gem\u00e4\u00df der Dublin-Verordnung).'>NEM<\/abbr>) sont cantonn\u00e9es \u00e0 une aide d&rsquo;urgence \u00e9quivalente \u00e0 CHF 10.- par jour par personne \u2013 un montant qui se r\u00e9duit \u00e0 mesure que la famille grandit.<\/p>\n<p>(2) \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/asile.ch\/de\/2011\/04\/05\/sante-un-abandon-deliberettroubles-psychiques-pas-de-soins-pour-les-sous-hommes\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Troubles psychiques: pas de soins pour les sous-hommes<\/a>\u00ab\u00a0, Yves Brutsch, <em>Zusammenleben<\/em>, n\u00b0131, f\u00e9vrier 2011.<\/p>\n<p>(3) \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/asile.ch\/de\/2009\/12\/18\/reflexionlapprentissage-du-francais-en-questionfaire-son-deuil-pour-apprendre\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">R\u00e9flexion | L\u2019apprentissage du fran\u00e7ais en question<\/a>\u00ab\u00a0, Danielle Othenin- Girard,<em> Zusammenleben<\/em> n\u00b0123, juin 2009.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Linda Lahotte a effectu\u00e9, du 6 d\u00e9cembre 2010 au 6 juin 2011, un stage d\u2019assistante sociale au secteur r\u00e9fugi\u00e9s du Centre social protestant de Gen\u00e8ve (CSP). 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