{"id":63468,"date":"2021-01-28T14:05:00","date_gmt":"2021-01-28T13:05:00","guid":{"rendered":"http:\/\/stage.asile.ch\/?p=63468"},"modified":"2021-10-08T18:26:00","modified_gmt":"2021-10-08T16:26:00","slug":"temoignage-accepter-lautre-cest-accueillir-ses-choix-de-vie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/asile.ch\/de\/2021\/01\/28\/temoignage-accepter-lautre-cest-accueillir-ses-choix-de-vie\/","title":{"rendered":"T\u00e9moignage | Accepter l\u2019autre, c\u2019est accueillir ses choix de vie"},"content":{"rendered":"<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"2560\" height=\"1707\" src=\"https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/DSC02493-scaled.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-79886\" srcset=\"https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/DSC02493-scaled.jpg 2560w, https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/DSC02493-300x200.jpg 300w, https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/DSC02493-150x100.jpg 150w\" sizes=\"auto, (max-width: 2560px) 100vw, 2560px\" \/><\/figure>\n\n\n<p><strong><span class=\"accroche\">J\u2019ai rencontr\u00e9 Gis\u00e8le il y a trois ans, dans un centre de requ\u00e9rants d\u2019asile de l\u2019Arm\u00e9e du salut de Berne. J\u2019y pr\u00e9sentais un projet de danse qui allait avoir lieu dans le m\u00eame b\u00e2timent. Avec ma compagnie, nous souhaitions inviter les locataires \u00e0 se joindre \u00e0 notre performance.<\/span><\/strong><\/p>\n<p>Gis\u00e8le \u00e9tait l\u00e0, assise sur une chaise. Je m\u2019approche d\u2019elle apr\u00e8s la pr\u00e9sentation, et apprends qu\u2019elle vient de Douala, au Cameroun. Ayant pass\u00e9 six ans dans un village \u00e0 deux heures au nord de Douala dans ma petite enfance, je suis enchant\u00e9e. Nous parlons un peu, je lui donne mon num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone.<\/p>\n<p>On entre alors en contact r\u00e9gulier. Petit \u00e0 petit, car je dois me faire accepter. Ce n\u2019est que r\u00e9cemment que j\u2019ai compris sa m\u00e9fiance premi\u00e8re \u00e0 mon \u00e9gard. Une autre Camerounaise lui avait dit \u00e0 son arriv\u00e9e : \u00ab m\u00e9fie-toi des blancs, tu sais pas ce qu\u2019ils te veulent et s\u2019ils vont pas te d\u00e9noncer \u00bb.<\/p>\n<p>J\u2019entre dans la vie de Gis\u00e8le tout comme elle entre dans la mienne. Elle a dix ans de moins que moi. Je suis impressionn\u00e9e par sa maturit\u00e9, sa force et son courage. Entendre son parcours du Cameroun \u00e0 la Suisse par la terre, le d\u00e9sert et l\u2019eau me laisse sans voix : trois mois d\u2019ins\u00e9curit\u00e9, faits de pain et d\u2019eau. Je lui rends souvent visite dans sa chambre du centre qu\u2019elle partage avec dix autres filles qui viennent du Sri Lanka, de Turquie, d\u2019\u00c9thiopie. Je me demande bien comment elles peuvent se comprendre puisque personne ne parle vraiment anglais.<\/p>\n<p>Heureusement, elle peut prendre son ind\u00e9pendance en trouvant un studio, financ\u00e9 par l\u2019aide d\u2019accueil aux r\u00e9fugi\u00e9s. Elle finit par aller mieux, mentalement et \u00e9motionnellement. Son premier job lui donne une stabilit\u00e9 incroyable, malgr\u00e9 le maigre salaire de 200 francs par mois. Mais au moins, elle jouit d\u2019une ind\u00e9pendance et \u00e0 un semblant de vie normale. Je la vois revivre, puis se projeter dans des projets d\u2019avenir. En allant \u00e0 l\u2019\u00e9cole, elle commence \u00e0 nourrir le r\u00eave de devenir aide-infirmi\u00e8re. Elle s\u2019est m\u00eame mise \u00e0 l\u2019allemand.<\/p>\n<p>Puis elle tombe enceinte d\u2019un autre Camerounais, requ\u00e9rant d\u2019asile en France. Il lui avait cach\u00e9 son mariage et la laisse tomber. Seule, elle affronte sa grossesse, la naissance de sa fille et ses premiers pas en tant que jeune maman. Elle est brillante, intelligente comme elle sait rebondir dans chaque situation. Je suis impressionn\u00e9e. Gis\u00e8le et sa fille se portent tr\u00e8s bien, m\u00e8nent leur petite vie heureuse, jusqu\u2019au jour fatidique du refus de la Suisse de lui accorder un permis. Je l\u2019avais avertie d\u00e8s le d\u00e9part qu\u2019en venant du Cameroun, elle n\u2019avait que peu de chances, quoiqu\u2019elle fasse pour s\u2019int\u00e9grer rapidement.<\/p>\n<p>Elle fait recours. Je lui dis que c\u2019est peine perdue. Elle arrive \u00e0 trouver 600 francs pour les frais d\u2019avocat.<\/p>\n<p>Deux mois plus tard, c\u2019est un nouveau refus. En raison du Covid-19, l\u2019avocat n\u2019a pas relev\u00e9 son courrier, Gis\u00e8le n\u2019a donc pas pu faire un deuxi\u00e8me recours. Je lui dis qu\u2019il vaut mieux qu\u2019elle garde ses maigres \u00e9conomies pour la suite, car les difficult\u00e9s ne vont que commencer.<\/p>\n<p>\u00c0 plusieurs reprises, je lui conseille de retourner \u00e0 Douala. Elle pourrait revoir sa famille, sa m\u00e8re en fin de vie, elle aurait un vol pay\u00e9, un petit budget pour d\u00e9marrer un business local, et surtout je m\u2019engage \u00e0 la soutenir pour qu\u2019elle finisse sa formation sur place.<\/p>\n<p>Non, c\u2019est exclu. Elle ne retournera pas en Afrique, qu\u2019elle me dit de mani\u00e8re tr\u00e8s d\u00e9termin\u00e9e. Sa vie est maintenant ici. Je lui demande comment elle va faire pour survivre sans statut l\u00e9gal. \u00c7a me para\u00eet de la folie, surtout avec sa fille. Je tente de la dissuader.<\/p>\n<p>Je l\u2019invite pour un repas d\u2019adieu \u00e0 la maison, sachant qu\u2019elle va devoir faire face \u00e0 une rude pr\u00e9carit\u00e9, seule, dans les rues, avec son enfant. C\u2019est peut-\u00eatre leur dernier plat de viande avant longtemps. Je cuisine des spaghettis pour la petite, qui mange sur mes genoux avec les mains, badigeonnant son pull blanc de sauce tomate.<a href=\"https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/Capture-9.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright wp-image-62930\" src=\"https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/Capture-9.jpg\" alt=\"\" width=\"431\" height=\"290\"><\/a><\/p>\n<p>J\u2019ai pleur\u00e9 deux heures avant leur arriv\u00e9e, r\u00e9alisant mon impuissance, et l\u2019injustice des lois de mon pays. Ce pays qui pour moi signifiait refuge, ne l\u2019\u00e9tait pas pour mon amie. Je suis presque n\u00e9e au Cameroun. Ce pays m\u2019a accept\u00e9 comme un de ses enfants. Je me suis pens\u00e9e africaine avant de d\u00e9couvrir la Suisse \u00e0 sept ans. Mais j\u2019\u00e9tais n\u00e9e du bon c\u00f4t\u00e9 de la barri\u00e8re : mon passeport me donnait l\u2019acc\u00e8s au monde entier. Je n\u2019ai aucune restriction de d\u00e9placement, je peux aller librement l\u00e0 o\u00f9 je le veux avec mon passeport rouge. Gis\u00e8le, elle, est n\u00e9e du mauvais c\u00f4t\u00e9. Ni elle ni moi n\u2019avons pu choisir notre pays d\u2019origine. C\u2019est une in\u00e9galit\u00e9 de d\u00e9part.<\/p>\n<p>Je demande \u00e0 Gis\u00e8le comment elle va s\u2019en sortir. Je me rends compte qu\u2019elle a ses strat\u00e9gies. Elle a acc\u00e8s \u00e0 un r\u00e9seau souterrain, dont je n\u2019ai pas la moindre id\u00e9e. Elle a acc\u00e8s \u00e0 des informations que je ne ma\u00eetrise pas. Son plan ? Aller \u00e0 Paris. Elle y a une amie qui va l\u2019h\u00e9berger ill\u00e9galement dans le galetas du centre de requ\u00e9rants. Je lui dis encore que c\u2019est de la folie. Je lui demande comment elle va se nourrir. Elle me dit que tant que sa fille a \u00e0 manger, il n\u2019y a pas de probl\u00e8me. Elle, elle attendra. Elle va se chercher un mari. Elle me demande si c\u2019est possible de se marier avec une lesbienne.<\/p>\n<p>Bref, elle sait ce qu\u2019elle a \u00e0 faire. Je lui rappelle les accords de Schengen. Je lui rappelle qu\u2019elle n\u2019a pas de passeport. Elle sait que la voie officielle n\u2019est pas possible. Elle s\u2019en sortira, qu\u2019elle me dit. Dieu l\u2019aidera. Elle est d\u00e9termin\u00e9e. Elle n\u2019a pas fait tout \u00e7a pour en finir l\u00e0. Je tente une derni\u00e8re fois de la r\u00e9sonner : rentre \u00e0 Douala, tu y seras s\u00fbre. Non, c\u2019est impossible qu\u2019elle me r\u00e9pond. Tu sais que je n\u2019ai pas de futur l\u00e0-bas. Je la vois s\u2019en aller, sentant mon c\u0153ur se d\u00e9chirer face \u00e0 mon impuissance dans cette situation. Et surtout, d\u2019\u00eatre forc\u00e9e \u00e0 accepter son choix. Je ne peux la comprendre, je ne peux entendre cette logique de raisonnement qui pour moi signifie ins\u00e9curit\u00e9 et pr\u00e9carit\u00e9. C\u2019est peut-\u00eatre \u00e7a le plus difficile : accepter une logique de pens\u00e9e et de comportement de celles et ceux qu\u2019on aime, sans juger leurs actes. Alors je la laisse partir \u00e0 la rue, me r\u00e9voltant int\u00e9rieurement contre les lois de mon pays.<\/p>\n<p>Une violence silencieuse.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><strong>CLAIRE VIONNET<\/strong><br>Chercheuse en danse et anthropologie<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019ai rencontr\u00e9 Gis\u00e8le il y a trois ans, dans un centre de requ\u00e9rants d\u2019asile de l\u2019Arm\u00e9e du salut de Berne. J\u2019y pr\u00e9sentais un projet de danse qui allait avoir lieu dans le m\u00eame b\u00e2timent. Avec ma compagnie, nous souhaitions inviter les locataires \u00e0 se joindre \u00e0 notre performance. 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