{"id":13716,"date":"2014-01-21T18:53:53","date_gmt":"2014-01-21T18:53:53","guid":{"rendered":"http:\/\/asile.ch\/wp\/?p=13716"},"modified":"2021-08-26T14:08:38","modified_gmt":"2021-08-26T12:08:38","slug":"lecture-le-miel-gris","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/asile.ch\/en\/2014\/01\/21\/lecture-le-miel-gris\/","title":{"rendered":"Livre | Le miel gris"},"content":{"rendered":"<h3>Recension du livre <a href=\"http:\/\/www.gallimard.fr\/Catalogue\/GALLIMARD\/Blanche\/Le-miel\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><em>Le Miel<\/em><\/a> de Slbodan Despot par Sylvain Th\u00e9voz, publi\u00e9 sur le <a href=\"http:\/\/commecacestdit.blog.tdg.ch\/archive\/2014\/01\/21\/le-miel-252105.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">blog<\/a> de la <em>Geneva Tribune<\/em>, le 21 janvier 2014.<\/h3>\n<div class=\"c-block--box c-block--default\"><div class=\"c-block--box-inner\"><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/miel.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-13717 alignright\" src=\"http:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/miel.jpg\" alt=\"miel\" width=\"195\" height=\"288\" srcset=\"https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/miel.jpg 195w, https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2014\/01\/miel-102x150.jpg 102w\" sizes=\"auto, (max-width: 195px) 100vw, 195px\" \/><\/a>Le Miel est un roman intense et sensuel, dot\u00e9 d&rsquo;une langue riche qui raconte les p\u00e9r\u00e9grinations d&rsquo;une famille serbe d\u00e9plac\u00e9e de sa r\u00e9gion de la Krajina durant la guerre d&rsquo;ex-Yougoslavie. La famille fuit devant les combats, mais le p\u00e8re Nikola reste \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re refusant de quitter ses ruches et sa terre. Les fils ne s&rsquo;aper\u00e7oivent que tardivement de l&rsquo;absence du paternel; un des fils, Vesko, d\u00e9cide alors, dans un road-r\u00e9cit haletant d&rsquo;aller le rechercher derri\u00e8re les lignes croates, utilisant pour cela l&rsquo;appui d&rsquo;un russe. Plong\u00e9s dans ces pages dans la guerre, avec la peur, la violence, sa dimension ethnique, voyant le conflit \u00e0 travers les yeux du fils Vesko, on y d\u00e9couvre de l&rsquo;int\u00e9rieur un paysage chang\u00e9, trouble, aux fronti\u00e8res mouvantes. Le Miel est un roman habit\u00e9 d&rsquo;une dimension spirituelle, mystique presque mais\u00a0 tr\u00e8s&#8230; politique aussi.<\/p>\n<p>Que le Miel soit un roman r\u00e9ussi et fort, c&rsquo;est certain. Qu&rsquo;il soit un chef d&rsquo;oeuvre comme le glisse Jean-Michel Olivier, peu importe&#8230; d&rsquo;ailleurs qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un chef d&rsquo;oeuvre? Je ne serai pour ma part pas aussi neutre qu&rsquo;Isabelle R\u00fcff dans sa critique du Temps du 11 janvier qui rel\u00e8ve que \u00ab\u00a0les guerres ne font que des victimes, dans tous les camps, c\u2019est une des morales du Miel, avec sa fin ambigu\u00eb. Il y a une dizaine d\u2019ann\u00e9es encore, le r\u00e9cit de Slobodan Despot aurait \u00e9t\u00e9 irrecevable.\u00a0\u00bb Mais en quoi ce r\u00e9cit est-il recevable aujourd&rsquo;hui, m\u00eame \u00ab\u00a010 ans apr\u00e8s\u00a0\u00bb? Isabelle R\u00fcff ne le dit pas. Si le livre de Slobodan Despot rel\u00e8ve en effet que toutes les guerres font des victimes dans tous les camps, il raconte beaucoup plus que cela et a r\u00e9solument choisi son camp. Que dit donc politiquement ce roman, \u00e0 travers son narrateur ? C&rsquo;est l\u00e0 que les choses se compliquent&#8230;<\/p>\n<p><strong>Un g\u00e9nocide du bout des l\u00e8vres<\/strong><\/p>\n<p>Dans l&rsquo;\u00e9mission de radio du 21 janvier \u00ab\u00a0la librairie Francophone\u00a0\u00bb sur France Inter, interpel\u00e9 par l&rsquo;animateur qui rappelle \u00e0 Slobodan Despot son pass\u00e9 de nationaliste serbe et le fait qu&rsquo;il ait ni\u00e9 le g\u00e9nocide de Srebrenica, l&rsquo;auteur est rappel\u00e9 \u00e0 ses d\u00e9clarations : \u00ab\u00a0on ne peut dire qu&rsquo;il y ait eu g\u00e9nocide du moment qu&rsquo;il n&rsquo;y ait eu que des hommes qui ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9\u00a0\u00bb. Il louvoie, nie avoir dit cela, avant, accul\u00e9, de le reconna\u00eetre du bout des l\u00e8vres tout en ajoutant qu&rsquo;il faut \u00e9viter de r\u00e9pondre au g\u00e9nocide par le g\u00e9nocide, et que cela ne servirait \u00e0 rien&#8230; tout en en profitant imm\u00e9diatement pour rappeler qu&rsquo;il poss\u00e8de une liste de plus de 3000 serbes supprim\u00e9s, des vieillards et des femmes. Alors : g\u00e9nocide? Nettoyage ethnique? Despot, contre la communaut\u00e9 internationale, laisse entendre qu&rsquo;il y a eu g\u00e9nocide de tous c\u00f4t\u00e9, et pr\u00e9tend \u00e0 une sorte de neutralit\u00e9 dans l&rsquo;horreur. 1-1 au G\u00e9nocide, balle (ou roman?) au centre. Autant dire que les serbes \u00e9taient des victimes comme tant d&rsquo;autres, faisant fi qu&rsquo;au d\u00e9but de toute guerre il y a un agresseur et un agress\u00e9 et que n&rsquo;est pas g\u00e9nocide tout crime de guerre. Non, on ne s&rsquo;en sortira pas en se jetant un g\u00e9nocide \u00e0 la gueule l&rsquo;un contre l&rsquo;autre dit Slobodan. Et pourtant, que fait ce livre concr\u00e8tement, si ce n&rsquo;est affirmer clairement, contre les croates, les souffrances du peuple serbe et les violences des croates contre les serbes, des tueurs djihadistes musulmans contre les femmes et enfants serbes se cachant sous le voile pudique du \u00ab\u00a0roman\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><strong>P\u00e8re et fils<br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>Le narrateur, s&rsquo;il cherche son papa de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 des lignes, est surtout habit\u00e9 par le d\u00e9sir de r\u00e9tablir l&rsquo;\u00e9quilibre macabre, niveler les compteurs; c&rsquo;est-\u00e0-dire, d&rsquo;une mani\u00e8re unilat\u00e9rale, et par une sorte d&rsquo;inversion, de renverser le fait que les serbes \u00e9taient les agresseurs \u00e0 l&rsquo;origine de ce conflit. Le h\u00e9ros roule avec le regard riv\u00e9 dans le r\u00e9troviseur, dans une voiture qui semble avancer vers un impossible retour, vers le pays unifi\u00e9, baignant dans une nostalgie sirupeuse. Non, ce ne serait pas rendre justice \u00e0 ce roman que de passer sous silence sa structure politique. Contrairement \u00e0 l&rsquo;histoire, ici les victimes sont massivement des serbes, victimes d&rsquo;une construction occidentale et d&rsquo;une cabale internationale contre eux alli\u00e9e \u00e0 de croates impitoyables. Jeux de miroirs d\u00e9formants que le miel lustre.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir dig\u00e9r\u00e9 ce Miel, j&rsquo;en sors mal-\u00e0-l&rsquo;aise, y d\u00e9couvrant la description manich\u00e9enne que fait Despot, \u00e0 travers son narrateur, de soldats croates d\u00e9crits comme pervers, des hommes qui terrorisent le h\u00e9ros serbe pour le plaisir de lui voir mouiller son pantalon, lui \u00e9craser la carotide du bout de leur arme, dirigeant un \u00ab\u00a0camp de la mort\u00a0\u00bb, camp de torture, insultant le pauvre serbe: \u00ab\u00a0Tu sais que les tiens se sont carapat\u00e9s d&rsquo;ici comme des p\u00e9dales\u00a0\u00bb et sont plac\u00e9s dans la suivance et rappel\u00e9 \u00e0 l&rsquo;h\u00e9ritage de leurs p\u00e8res oustachis nazis. Partition jou\u00e9e, il est vrai, sur une petite musique humaniste, qui rend encore plus trouble la brillance du miel.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;\u00e9trange couleur de ce miel <\/strong><\/p>\n<p>Peut \u00eatre que le trouble n&rsquo;aurait pas \u00e9t\u00e9 si fort, sans conna\u00eetre les d\u00e9clarations de Despot et ses pol\u00e9miques sur la question du g\u00e9nocide, ni son engagement en tant qu&rsquo;\u00e9diteur chez Xenia, \u00e0 publier ce qui se fait \u00ab\u00a0de mieux\u00a0\u00bb en mati\u00e8re de x\u00e9nophobie et de nationalisme : Oscar Freysinger (dont il est aussi le charg\u00e9 de communication), Renaud Camus, avec des liens vers l&rsquo;extr\u00eame droite europ\u00e9enne, etc., Ce livre ne peut \u00eatre uniquement lu comme un oeuvre esth\u00e9tique, litt\u00e9raire (dans un sens romanesque qui le d\u00e9lierait du politique) alors qu&rsquo;il emporte avec lui, est lest\u00e9 d&rsquo;une histoire et d&rsquo;une charge existentielle beaucoup plus lourde. Pas de censure pour Slobodan Despot, non, puisque la libert\u00e9 d&rsquo;expression implique son lot de miel et de boue, mais au moins: une clarification politique. Impossible de ne pas faire des allers-retours entre l&rsquo;\u0153uvre et l&rsquo;auteur; et pour cause: ils sont li\u00e9s. Alors, livre d\u00e9gust\u00e9, je demeure sur mes gardes, voir m\u00e9fiant, devant ce si joli pot de miel et son insertion presque badine dans une histoire sanglante. Doit-on faire le rapprochement avec le livre de W.G Sebald \u00ab\u00a0de la destruction comme \u00e9l\u00e9ment de l&rsquo;histoire naturelle\u00a0\u00bb inventoriant les pertes civiles allemande, la terreur des bombardements des alli\u00e9s sur les villes allemandes, en l&rsquo;analysant froidement? Non, parce que le Miel, r\u00e9cit romanesque, refuse le face \u00e0 face avec l&rsquo;histoire, il la contourne et la r\u00e9\u00e9crit, sans l&rsquo;assumer pleinement, et Slobodan est beaucoup trop impliqu\u00e9 pour avoir le recul froid de Sebald. Il en t\u00e9moigne dans le livre quand il trace au sol dans un bois vaudois la carte de la Serbie qui se r\u00e9tr\u00e9cit \u00e0 son grand d\u00e9sarroi.<\/p>\n<p>Lire ou ne pas lire le Miel, l&rsquo;aimer ou ne pas l&rsquo;aimer, le d\u00e9fendre ou non, ce n&rsquo;est pas le d\u00e9bat. Mais qu&rsquo;est-ce qui a motiv\u00e9 Despot \u00e0 lancer son lecteur en terrain min\u00e9 avec une carte trou\u00e9e? Il est difficile de trouver r\u00e9ponse \u00e0 cette question dans son livre, et au vu de ses d\u00e9clarations publiques, de pouvoir entendre de sa bouche quelque chose qui permette de clarifier les positions. On est ici dans le camp du trouble, du gris et de l&rsquo;ombre, qui est quand m\u00eame une \u00e9trange couleur pour du miel.<\/p>\n<p><strong>Roman politique ou r\u00e9cit politique romanc\u00e9?<\/strong><\/p>\n<p>Alors, le Miel, roman politique ou r\u00e9cit politique romanc\u00e9? A chacun de se faire son id\u00e9e, mais contourner l&rsquo;obstacle en soulignant les ind\u00e9niables qualit\u00e9s narratives et po\u00e9tiques de l&rsquo;ouvrage en gommant pudiquement ses prises de position id\u00e9ologique et ce qu&rsquo;il v\u00e9hicule serait rejeter dans l&rsquo;angle mort une partie de ce que Slobodan nous adresse, certes avec talent et s\u00e9duction, mais qu&rsquo;il est malais\u00e9 de recevoir sans le nommer pour ce qu&rsquo;elle est aussi : la vision partisane et ambigu\u00eb d&rsquo;une sale guerre.<\/p>\n<p><\/div><\/div>\n<ul>\n<li><strong>\u00a0Voir aussi l&rsquo;article \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/www.lecourrier.ch\/118177\/une_fable_de_miel_et_de_sang?utm_content=bufferfcb63&amp;utm_medium=social&amp;utm_source=twitter.com&amp;utm_campaign=buffer\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Une fable de miel et de sang<\/a>\u00ab\u00a0, paru dans Le Courrier, le 1er f\u00e9vrier 2014.<\/strong><\/li>\n<\/ul>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le Miel est un roman intense et sensuel, dot\u00e9 d&rsquo;une langue riche qui raconte les p\u00e9r\u00e9grinations d&rsquo;une famille serbe d\u00e9plac\u00e9e de sa r\u00e9gion de la Krajina durant la guerre d&rsquo;ex-Yougoslavie. 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