{"id":1704,"date":"2003-04-16T00:00:00","date_gmt":"2003-04-15T22:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/asile.ch\/wp\/2003\/04\/16\/accompagnementtemoignage-d%e2%80%99un-civilistela-force-d%e2%80%99un-sourire\/"},"modified":"2021-08-29T22:34:15","modified_gmt":"2021-08-29T20:34:15","slug":"accompagnementtemoignage-dun-civilistela-force-dun-sourire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/asile.ch\/en\/2003\/04\/16\/accompagnementtemoignage-dun-civilistela-force-dun-sourire\/","title":{"rendered":"Accompagnement |\u00a0T\u00e9moignage d\u2019un civiliste: La force d\u2019un sourire"},"content":{"rendered":"<p><span class=\"accroche\">J\u00e9r\u00f4me accomplit depuis plusieurs mois son service civil \u00e0 la Maison de la Croisette \u00e0 Gen\u00e8ve, lieu d\u2019accueil pour les requ\u00e9rants d\u2019asile de l\u2019Aum\u00f4nerie \u0153cum\u00e9nique aupr\u00e8s des requ\u00e9rants d\u2019asile (AGORA). Il nous fait part ici de son exp\u00e9rience et de la richesse de ses rencontres avec ces r\u00e9fugi\u00e9s d\u00e9racin\u00e9s nouvellement arriv\u00e9s en Suisse. (R\u00e9d.)<\/span><\/p>\n<p>A chacune de nos arriv\u00e9es au \u00abfoyer\u00bb (abri de la protection civile) de Ch\u00e2telaine, o\u00f9, en tant que civilistes de l\u2019AGORA, nous dispensons des cours de fran\u00e7ais, nous nous rappelons cette situation inextricable: coinc\u00e9s entre l\u2019entr\u00e9e du parking souterrain et un d\u00e9p\u00f4t de mat\u00e9riel, nous p\u00e9n\u00e9trons peu \u00e0 peu dans les entrailles de cette terre inhospitali\u00e8re. Qui voudrait venir vivre entre ces murs avachis, \u00e9clair\u00e9s par des n\u00e9ons blafards et impersonnels, dans des chambres souterraines o\u00f9 une soixantaine de bonshommes se cherchent une intimit\u00e9 dans la promiscuit\u00e9 ambiante ? Et pourtant, au milieu de ce triste tableau, Kerim nous accueille rayonnant. Avec le fran\u00e7ais boiteux que nous lui apprenons patiemment depuis quelques mois, il \u00e9corche quelques sinc\u00e8res salutations qui nous mettent en selle pour le cours qui va suivre.<\/p>\n<p><span class=\"intertitre\">La le\u00e7on commence<\/span><\/p>\n<p>Peu \u00e0 peu, nos \u00e9l\u00e8ves se rassemblent, trop heureux de participer \u00e0 une activit\u00e9 o\u00f9 ils sont des \u00eatres humains \u00e0 part enti\u00e8re, dans le respect de leur histoire et de leur dignit\u00e9 personnelle. Comme d\u2019habitude, l\u2019humeur est au beau fixe: quelques nouvelles t\u00eates viennent de d\u00e9barquer et montrent de l\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e0 ce regroupement presque en effervescence. \u00c9videmment, ils ne parlent pas un mot de fran\u00e7ais, n\u2019ont qu\u2019une connaissance sommaire de l\u2019alphabet latin et notre seul espace linguistique commun se r\u00e9sume \u00e0 quelques bribes d\u2019un allemand h\u00e9sitant. Cette nouvelle disparit\u00e9 de niveau ne va pas simplifier le d\u00e9roulement de la le\u00e7on du jour.<\/p>\n<p><span class=\"intertitre\">Moment de partage<\/span><\/p>\n<p>Mais qu\u2019importe! Ici, l\u2019apprentissage est un pr\u00e9texte: les requ\u00e9rants viennent partager un moment, \u00e9changer quelques blagues et se d\u00e9tendre dans ce petit espace d\u2019humanit\u00e9 que nous cherchons en permanence \u00e0 recr\u00e9er. Ces hommes d\u00e9racin\u00e9s, aux parcours chaotiques et aux v\u00e9cus d\u00e9structur\u00e9s mettent en commun leurs diff\u00e9rences et rangent au placard les ranc\u0153urs du pays. Quand je regarde Boubakar, jeune guin\u00e9en jamais scolaris\u00e9 se mettre au travail aux c\u00f4t\u00e9s d\u2019Ali, ancien militaire turc et brillant universitaire, avec l\u2019aide d\u2019Imam, p\u00e8re de famille et paysan kurde, la cinquantaine bien sonn\u00e9e, je m\u2019enivre de la dynamique de ce v\u00e9ritable microcosme de la diversit\u00e9.<\/p>\n<p><span class=\"intertitre\">La volont\u00e9 d&rsquo;apprendre<\/span><\/p>\n<p>Le cours commence sous l\u2019impulsion de Tekle, un talentueux gar\u00e7on de la campagne \u00e9thiopienne, qui nous bombarde de questions. Les nouveaux ouvrent des yeux ronds: la conjugaison du verbe \u00abchanter\u00bb les d\u00e9passe manifestement. Heureusement, Kerim, en tant que doyen des \u00e9l\u00e8ves, les prend sous son aile et joue \u00e0 la perfection son r\u00f4le de vieux sage. La s\u00e9ance s\u2019anime, comme mue par un esprit qui nous d\u00e9passe et nous transcende: pour aller du fran\u00e7ais vers le kurde, on prend la route de l\u2019anglais avec quelques d\u00e9tours par le turc. Et, guett\u00e9s par le regard inquisiteur de l\u2019horloge du r\u00e9fectoire, seul t\u00e9moin du temps qui passe, cette ronde d\u2019idiomes tisse entre nous un lien invisible qui nous unit, transport\u00e9s en un lieu o\u00f9 chacun am\u00e8ne de soi et de son savoir.<\/p>\n<p><span class=\"intertitre\">La bonheur de comprendre<\/span><\/p>\n<p>Kerim jubile: gr\u00e2ce au nouvel \u00e9l\u00e8ve qui parle anglais et turc, il comprend pour la premi\u00e8re fois la diff\u00e9rence entre l\u2019article d\u00e9fini et ind\u00e9fini ! Sa joie fait dr\u00f4lement plaisir \u00e0 voir, il est \u00e9mu comme un gamin qui vient de recevoir un cadeau qu\u2019il n\u2019attendait pas. Une flamme s\u2019est allum\u00e9e au fond de ses yeux et brille de bonheur. Du bonheur de celui qui a compris et qui a content\u00e9 cette soif humaine d\u2019apprivoiser son environnement. De celui qui a fait un pas pour s\u2019int\u00e9grer parmi les autres et qui n\u2019est d\u00e9j\u00e0 plus un vulgaire \u00e9tranger en terre inconnue\u2026 Nous, nous soufflons, soulag\u00e9s d\u2019avoir enfin pu d\u00e9passer cette difficult\u00e9 grammaticale que nous d\u00e9sesp\u00e9rions de jamais pouvoir lui d\u00e9crire gestuellement!<\/p>\n<p>Alors que Chan Li montre quelques signes de lassitude du fait de son avance impressionnante sur les autres \u00e9l\u00e8ves, Imam se l\u00e8ve et nous explique \u00e0 sa fa\u00e7on que, fatigu\u00e9 mais content, il en a assez pour aujourd\u2019hui. Le bonnet enfonc\u00e9 sur le cr\u00e2ne, il se dirige donc vers la cuisine pour pr\u00e9parer le th\u00e9 pendant que nous terminons tranquillement. Quelques minutes apr\u00e8s, il revient des tasses plein les mains et le sourire jusqu\u2019aux oreilles. Le partage du th\u00e9, un rituel riche en \u00e9changes durant lequel notre statut de professeur de fran\u00e7ais se m\u00e9tamorphose magiquement en celui d\u2019h\u00f4te de la \u00abmaison\u00bb. Nous ne sommes plus des \u00e9trangers pour eux, ils nous permettent de p\u00e9n\u00e9trer dans leur quotidien et leur r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p><span class=\"intertitre\">Un v\u00e9ritable \u00e9change<\/span><\/p>\n<p>En nous laissant guider par cette hospitalit\u00e9 mise \u00e0 nu, nous saisissons la main qu\u2019ils nous tendent: aussi pr\u00e9caires soient leurs conditions, ils nous offrent d\u2019eux-m\u00eames, nous re\u00e7oivent chez eux et parviennent ainsi \u00e0 susciter la relation. Le rapport n\u2019est plus asym\u00e9trique et, cahin-caha, nous parlons de nos v\u00e9cus et nous cr\u00e9ons du sens \u00e0 \u00eatre ensemble. Face \u00e0 leur g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, je ne peux m\u2019emp\u00eacher d\u2019avoir honte de mon pays: pourquoi ce d\u00e9sir de rencontre et d\u2019int\u00e9gration, ce besoin de r\u00e9confort et d\u2019humanit\u00e9 est-il accueilli par le rejet et la m\u00e9fiance ? Pourquoi tant d\u2019incompr\u00e9hension ? Je vois encore l\u2019angoisse de cette interrogation sans r\u00e9ponse dessin\u00e9e sur le visage de Kerim. Mais, je garde aussi en m\u00e9moire son message \u00e0 notre attention: <i>\u00abMerci, avec vous on se sent bien.\u00bb<\/i><\/p>\n<p><span class=\"intertitre\">Les joies de la neige<\/span><\/p>\n<p>Tandis que l\u2019intendant social du lieu se joint \u00e0 nous et que nous entamons un d\u00e9bat politique sur la situation en Irak, Nazim s\u2019interroge: quand sera la prochaine sortie \u00e0 la montagne ? Rien n\u2019est fix\u00e9, mais nous nous rem\u00e9morons ensemble cette journ\u00e9e inoubliable. Arm\u00e9s de luges et de sandwichs, nous nous \u00e9tions entass\u00e9s dans le vieux bus de l\u2019AGORA qui, apr\u00e8s quelques toussotements inqui\u00e9tants, s\u2019\u00e9tait \u00e9puis\u00e9 \u00e0 nous emmener le long des lacets montant sur St-Cergue. Le soleil, complice, se d\u00e9tachait de l\u2019horizon azur et avait permis de lib\u00e9rer nos esprits pollu\u00e9s par la grisaille accumul\u00e9e au fil des mois. Peu \u00e0 peu, les visages aux traits tir\u00e9s par l\u2019inactivit\u00e9 se recomposaient, de larges sourires prenant la place des masques d\u2019infortune. J\u2019entends encore r\u00e9sonner en moi les \u00e9clats de rires qui fusaient \u00e0 chaque chute de luge. Bien s\u00fbr nous n\u2019avions pas \u00e9chapp\u00e9 aux aboiements \u00e9nerv\u00e9s de quelques skieurs de fond importun\u00e9s par ces \u00abvandales\u00bb qui pi\u00e9tinaient la piste sans s\u2019en rendre compte. Mais les chaleureuses salutations lanc\u00e9es \u00e0 tue-t\u00eate par notre troupe bigarr\u00e9e n\u2019allaient pas tarder \u00e0 restaurer la bonne humeur que m\u00e9ritait cette journ\u00e9e qui, d\u2019aveu de requ\u00e9rant, avait \u00e9t\u00e9 <i>\u00abla plus belle pass\u00e9e en Suisse\u00bb<\/i>.<\/p>\n<p><span class=\"intertitre\">Une exp\u00e9rience forte<\/span><\/p>\n<p>Non sans avoir remerci\u00e9 nos comp\u00e8res de ce moment chaleureux de discussion en leur compagnie, nous ramassons nos cahiers et rentrons chez nous, avec l\u2019\u00e9vocation de ces souvenirs de neige et de bonheur plein la t\u00eate. Bien s\u00fbr les interrogations ne sont pas r\u00e9solues, bien s\u00fbr les questions restent ouvertes. Mais cette confiance qui jour apr\u00e8s jour nous est t\u00e9moign\u00e9e n\u2019est-elle pas un \u00e9l\u00e9ment de r\u00e9ponse ? Ces balbutiements de convivialit\u00e9 ne portent-ils pas en eux une force indestructible ? La force de l\u2019esp\u00e9rance, faite d\u2019une simple parole ou d\u2019une tape amicale sur l\u2019\u00e9paule, et qui peut transmettre un immense courage, le courage de se reconstruire. M\u00eame d\u00e9chir\u00e9s, m\u00eame disloqu\u00e9s.<\/p>\n<p>Jamais je n\u2019oublierai le timide sourire de Nicole sur le quai de la gare Cornavin, o\u00f9, frigorifi\u00e9s, nous la laissions prendre le train pour le Centre d\u2019enregistrement de Vallorbe. Quelques heures plus t\u00f4t, nous l\u2019avions recueillie, d\u00e9sempar\u00e9e, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 parachut\u00e9e en Suisse par des passeurs peu scrupuleux, des larmes plein les yeux et la peur au ventre. Ce sourire \u00e9tait alors le plus beau cadeau qu\u2019elle pouvait nous offrir. Humble et sinc\u00e8re remerciement de notre accompagnement jusqu\u2019\u00e0 la gare et de notre modeste soutien moral. Un sourire tourn\u00e9 vers l\u2019espoir et l\u2019avenir, vers un monde de compr\u00e9hension et de r\u00e9ciprocit\u00e9.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u00e9r\u00f4me accomplit depuis plusieurs mois son service civil \u00e0 la Maison de la Croisette \u00e0 Gen\u00e8ve, lieu d\u2019accueil pour les requ\u00e9rants d\u2019asile de l\u2019Aum\u00f4nerie \u0153cum\u00e9nique aupr\u00e8s des requ\u00e9rants d\u2019asile (AGORA). Il nous fait part ici de son exp\u00e9rience et de la richesse de ses rencontres avec ces r\u00e9fugi\u00e9s d\u00e9racin\u00e9s nouvellement arriv\u00e9s en Suisse. (R\u00e9d.) 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