{"id":18645,"date":"2014-10-21T09:12:41","date_gmt":"2014-10-21T09:12:41","guid":{"rendered":"http:\/\/asile.ch\/wp\/?p=18645"},"modified":"2021-08-26T14:05:16","modified_gmt":"2021-08-26T12:05:16","slug":"le-courrier-apatride-a-rangoon-deprime-et-debrouille","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/asile.ch\/en\/2014\/10\/21\/le-courrier-apatride-a-rangoon-deprime-et-debrouille\/","title":{"rendered":"Le Courrier | Apatride \u00e0 Rangoon: d\u00e9prime et d\u00e9brouille"},"content":{"rendered":"<h2>Seuls quatre-vingt-deux Etats ont adh\u00e9r\u00e9 \u00e0 la Convention sur les apatrides, sign\u00e9e il y a soixante ans \u00e0 New York. Plus de dix millions de personnes vivent dans le monde sans nationalit\u00e9, dont un million en Birmanie (ou Myanmar).<\/h2>\n<p><em><strong>Article de R\u00e9my Favre, publi\u00e9 le 21 octobre dans Le Courrier. Cliquez <a href=\"http:\/\/www.lecourrier.ch\/124765\/apatride_a_rangoon_deprime_et_debrouille\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">ici<\/a> pour lire l&rsquo;article sur le site du Courrier.<\/strong><\/em><\/p>\n<div class=\"c-block--box c-block--default\"><div class=\"c-block--box-inner\"><\/p>\n<p>Mohamed* a achet\u00e9 sa libert\u00e9. \u00abJe suis arriv\u00e9 \u00e0 Rangoon par avion avec des faux papiers, se souvient-il. Je voyageais officiellement pour des raisons m\u00e9dicales afin de suivre un traitement. J\u2019ai d\u00fb payer presque 2500 dollars aux services de l\u2019immigration pour faire faire ces faux.\u00bb Le jeune homme avait pass\u00e9 toute son enfance et son adolescence dans l\u2019Etat de l\u2019Arakan, la r\u00e9gion frontali\u00e8re du Bangladesh situ\u00e9e \u00e0 l\u2019ouest de la Birmanie. L\u00e0-bas, la plupart des musulmans sont apatrides, consid\u00e9r\u00e9s par les autorit\u00e9s comme des immigr\u00e9s ill\u00e9gaux bangladais. \u00abJe jouis de plus de libert\u00e9s \u00e0 Rangoon, confie-t-il, assis \u00e0 la terrasse d\u2019un caf\u00e9. Je vais \u00e0 la piscine, au parc, boire un th\u00e9. C\u2019est la premi\u00e8re fois que je peux profiter de ces distractions.\u00bb<\/p>\n<p>Dans l\u2019Arakan, les Rohingyas n\u2019ont quasiment aucun droit li\u00e9 \u00e0 la nationalit\u00e9. Ils ne peuvent pas se d\u00e9placer librement. Ils doivent payer les autorit\u00e9s pour aller d\u2019un village \u00e0 l\u2019autre. Pr\u00e8s de 150&rsquo;000 d\u2019entre eux vivent dans des camps de d\u00e9plac\u00e9s depuis les violences de 2012 qui les ont oppos\u00e9s \u00e0 la minorit\u00e9 arakanaise bouddhiste. Ils n\u2019ont pas le droit de sortir des camps, m\u00eame pour travailler. Ils d\u00e9pendent de l\u2019aide d\u2019organisations internationales r\u00e9guli\u00e8rement prises pour cible par des groupes extr\u00e9mistes bouddhistes qui accusent les humanitaires de n\u2019aider que les Rohingyas. D\u2019apr\u00e8s le Haut Commissariat des Nations Unies pour les r\u00e9fugi\u00e9s, plus de 86&rsquo;000 musulmans ont fui l\u2019Arakan par la mer depuis juin 2012, souvent au p\u00e9ril de leur vie, sur de fr\u00eales embarcations. Ils esp\u00e8rent trouver une vie meilleure en Malaisie ou en Indon\u00e9sie. Ceux qui se r\u00e9fugient dans la plus grande ville de Birmanie sont rares.<\/p>\n<h3><strong>Ruser pour pouvoir exister<\/strong><\/h3>\n<p>\u00abJ\u2019\u00e9tais autoris\u00e9 \u00e0 rester \u00e0 Rangoon 45 jours, poursuit Mohamed. Je ne suis pas rentr\u00e9 dans l\u2019Arakan. J\u2019ai fait faire une fausse carte d\u2019identit\u00e9 que j\u2019ai pay\u00e9e 700 dollars pour rester \u00e0 Rangoon.\u00bb Il ne sait d\u2019ailleurs pas vraiment s\u2019il doit consid\u00e9rer la pi\u00e8ce comme originale ou fausse. Elle lui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9livr\u00e9e par un officiel des services de l\u2019immigration, moyennant le dessous-de-table. Des amis rohingyas r\u00e9fugi\u00e9s \u00e0 Rangoon lui ont donn\u00e9 le contact de ce fonctionnaire qui leur a tous fourni des papiers. L\u2019exemplaire que porte Mohamed semble parfaitement imit\u00e9. Il s\u2019agit d\u2019une carte verte, qui se plie en trois, un mod\u00e8le tr\u00e8s courant au sein de la communaut\u00e9 musulmane de Rangoon. Elle mentionne une date et un lieu de naissance factices. La police n\u2019a jamais remarqu\u00e9 la supercherie lors de contr\u00f4les de routine. \u00abSi les autorit\u00e9s savaient la v\u00e9rit\u00e9, ce serait tr\u00e8s risqu\u00e9 pour moi, s\u2019amuse-t-il. Elles pourraient me condamner \u00e0 sept ann\u00e9es de prison.\u00bb<\/p>\n<p>Mohamed utilise la ruse et ses \u00e9conomies pour compenser la privation de ses droits li\u00e9e au fait qu\u2019il n\u2019a aucune nationalit\u00e9. D\u00e9sormais, il peut par exemple louer un logement et acheter un billet de bus pour se d\u00e9placer o\u00f9 il veut en Birmanie. Il a m\u00eame pu obtenir un passeport birman et voyager \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Mais il ne peut toujours pas d\u00e9crocher un emploi dans une soci\u00e9t\u00e9 ou une Organisation non gouvernementale car il n\u2019a pas de certificat de naissance. Il doit se contenter de petits travaux r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s au jour le jour.<\/p>\n<h3><strong>D\u00e9chir\u00e9e entre Rangoon et l\u2019Arakan<\/strong><\/h3>\n<p>Tous ne trouvent pas les ressorts, comme l\u2019a fait Mohamed, pour s\u2019adapter \u00e0 leur nouvelle vie \u00e0 Rangoon. Zafria*, par exemple, est rong\u00e9e par des sentiments contradictoires. Cette jeune Rohingya veut se b\u00e2tir un avenir meilleur en tentant sa chance dans la capitale \u00e9conomique mais elle s\u2019y sent mal. \u00abQuand je marche dans la rue, \u00e7a va. Il y a tant de gens dans la m\u00eame situation que moi, explique-t-elle. Quand je croise des policiers, \u00e7a va aussi car ils ne me connaissent pas. Mais j\u2019ai particuli\u00e8rement peur que quelqu\u2019un informe le bureau de l\u2019immigration. J\u2019essaie de cacher mon identit\u00e9.\u00bb Elle \u00e9prouve une envie irr\u00e9sistible de rentrer aupr\u00e8s des siens rest\u00e9s dans l\u2019Arakan mais elle ne supporte pas la vie dans les camps de d\u00e9plac\u00e9s. Au fond, cette jeune musulmane n\u2019est bien nulle part. \u00abMa famille me manque, confie-t-elle. Mais je ne peux rien y faire. Je me dis constamment que la situation est terrible, l\u00e0-bas [dans l\u2019Arakan]. \u2018Tu ne peux pas y retourner, tu ne peux pas y retourner\u2019. Mon esprit n\u2019est pas en paix.\u00bb<\/p>\n<p>Zafria a soudoy\u00e9 la police \u00e0 hauteur de 4000 dollars pour quitter l\u2019Arakan. Mais elle se refuse \u00e0 bricoler de faux papiers, question d\u2019honneur et peur de se faire attraper. Elle n\u2019a donc aucun document valide: ni la carte rose, comme on l\u2019appelle en Birmanie, cette pi\u00e8ce d\u2019identit\u00e9 indispensable pour jouir de tous les droits li\u00e9s \u00e0 la nationalit\u00e9, ni passeport, ni certificat de naissance. Elle n\u2019a m\u00eame pas emport\u00e9 la carte provisoire de couleur blanche que lui avait donn\u00e9e l\u2019administration avant les \u00e9lections de 2010. \u00ab\u00c7a ne sert \u00e0 rien\u00bb, si ce n\u2019est \u00e0 voter. Elle ne peut ni \u00e9tudier, ni travailler, ni sortir de Rangoon. \u00abMes fr\u00e8res et s\u0153urs et moi avons demand\u00e9 la nationalit\u00e9. Nous avions tous les documents requis. Mais notre demande a \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9e, sans raison\u00bb, regrette-t-elle.<\/p>\n<h3><strong>Les Rohingyas exclus de la loi de 1982<\/strong><\/h3>\n<p>A l\u2019ind\u00e9pendance en 1948, l\u2019Etat birman consid\u00e9rait la majorit\u00e9 des Rohingyas comme ses ressortissants. A cette \u00e9poque, toute personne dont les deux parents et les quatre grands-parents \u00e9taient n\u00e9s en Birmanie pouvait acc\u00e9der \u00e0 la nationalit\u00e9. La majorit\u00e9 des Rohingyas sont install\u00e9s dans le pays depuis des g\u00e9n\u00e9rations. Cinq ann\u00e9es de r\u00e9sidence sur le territoire birman suffisaient pour demander la naturalisation. Mais en 1982, une nouvelle loi, plus restrictive, est entr\u00e9e en vigueur. Elle r\u00e9pertorie 135 groupes ethniques dont les membres sont \u00e9ligibles pour la nationalit\u00e9. Les Rohingyas ne figurent pas dans la liste. En th\u00e9orie, ils peuvent toujours acqu\u00e9rir la nationalit\u00e9 par la voie de la naturalisation en prouvant que leurs ascendants sont \u00e9tablis en Birmanie depuis la colonisation britannique (1824-1948). Mais en pratique, les services de l\u2019immigration ont refus\u00e9 d\u2019appliquer cette disposition et de fournir les pi\u00e8ces justificatives aux demandeurs. En 1989, ils ont m\u00eame retir\u00e9 aux Rohingyas leurs papiers. En 1995, lorsque pr\u00e8s de 300&rsquo;000 Rohingyas r\u00e9fugi\u00e9s au Bangladesh ont \u00e9t\u00e9 rapatri\u00e9s en Birmanie suite \u00e0 un accord entre les deux gouvernements, la junte alors au pouvoir leur a d\u00e9livr\u00e9 des papiers provisoires, avec lesquels ils ne peuvent que voter. La Birmanie n\u2019a pas sign\u00e9 la Convention sur le statut des personnes apatrides du 28 septembre 1954. Le texte offre une protection aux personnes sans nationalit\u00e9.<\/p>\n<p>Fin 2012, sous la pression internationale, le pr\u00e9sident r\u00e9formateur Thein Sein promettait dans une lettre aux Nations Unies de consid\u00e9rer la question de l\u2019octroi de la nationalit\u00e9 aux Rohingyas. Mais il n\u2019y a eu aucun d\u00e9bat dans le pays. Un seul progr\u00e8s est \u00e0 noter en deux ans: en septembre dernier, juste avant l\u2019ouverture de l\u2019Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale des Nations Unies, le gouvernement birman a donn\u00e9 la nationalit\u00e9 \u00e0 209 d\u00e9plac\u00e9s musulmans de l\u2019Arakan. Le pouvoir a pour habitude de s\u00e9duire la communaut\u00e9 internationale \u00e0 l\u2019approche de grands sommets internationaux. La plupart de ces 209 musulmans ne sont pas rohingyas. Ils ont \u00e9t\u00e9 naturalis\u00e9s. Et en tant que tels, ils ne b\u00e9n\u00e9ficient pas de tous les droits associ\u00e9s \u00e0 la nationalit\u00e9.<\/p>\n<p>Abu Tahay, un homme politique rohingya, estime que le pouvoir souhaite en r\u00e9alit\u00e9 maintenir le statu quo afin de conserver un climat d\u2019instabilit\u00e9 dans l\u2019Arakan. \u00abAinsi, les pays occidentaux ne souhaiteront pas investir l\u00e0-bas, argumente-t-il. Les possibilit\u00e9s de faire des affaires, dans tous les secteurs de l\u2019\u00e9conomie \u2013 ressources naturelles, gaz, transports et construction \u2013 appartiendront alors aux amis des gens au pouvoir. Leurs investissements n\u2019ont pas pour but de d\u00e9velopper la r\u00e9gion ni de profiter au plus grand nombre.\u00bb<\/p>\n<p>Mohamed le d\u00e9brouillard et Zafria la d\u00e9prim\u00e9e ont un point commun. Ils ne partagent pas le secret de leur appartenance ethnique avec beaucoup \u00e0 Rangoon. \u00abJe me suis fait deux amis bouddhistes, t\u00e9moigne le premier. Je leur ai dit que j\u2019\u00e9tais n\u00e9 \u00e0 Taunggyi. Ce n\u2019est pas vrai. Je ne peux pas leur dire la v\u00e9rit\u00e9. Ils pourraient me d\u00e9noncer. Est-ce que je pourrai dire, un jour, \u00e0 tout le monde, que je suis de l\u2019Arakan et rohingya? Je me demande combien de fois je vais devoir mentir \u00e0 mes amis.\u00bb<\/p>\n<p>*Les noms ont \u00e9t\u00e9 chang\u00e9s \u00e0 la<br \/>\ndemande des personnes interrog\u00e9es.<\/p>\n<p><\/div><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Seuls quatre-vingt-deux Etats ont adh\u00e9r\u00e9 \u00e0 la Convention sur les apatrides, sign\u00e9e il y a soixante ans \u00e0 New York. 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