{"id":20369,"date":"2015-01-29T12:59:49","date_gmt":"2015-01-29T12:59:49","guid":{"rendered":"http:\/\/asile.ch\/wp\/?p=20369"},"modified":"2021-08-26T14:03:48","modified_gmt":"2021-08-26T12:03:48","slug":"dormira-jamais-a-mersin-port-fantome-des-migrants","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/asile.ch\/en\/2015\/01\/29\/dormira-jamais-a-mersin-port-fantome-des-migrants\/","title":{"rendered":"Dormira jamais | \u00c0 Mersin, \u00ab\u00a0port-fant\u00f4me\u00a0\u00bb des migrants"},"content":{"rendered":"<h3>Shaadi fume et attend: assis dans le hall de l\u2019h\u00f4tel qui est devenu sa deuxi\u00e8me maison, il allume une cigarette apr\u00e8s l\u2019autre, regarde nerveusement son t\u00e9l\u00e9phone portable en attendant un appel. \u00ab\u00a0Le bruit court qu\u2019il en part un demain\u00a0\u00bb dit-il sur un ton qui h\u00e9site\u00a0entre espoir et r\u00e9signation. Il vient d\u2019avoir trente-quatre ans, il a une femme et deux enfants qu\u2019il a laiss\u00e9s \u00e0 Damas. C\u2019est un ancien comptable, avec le sourire \u00e9teint d\u2019un employ\u00e9 triste, et il a d\u00e9j\u00e0 vers\u00e9 six mille dollars aux passeurs pour s\u2019embarquer \u00e0 bord d\u2019un navire qui l\u2019emm\u00e8nera directement en Italie, et \u00ab\u00a0de l\u00e0 en Allemagne, o\u00f9 il obtiendra l\u2019asile politique et fera venir sa famille\u00a0\u00bb.<\/h3>\n<p><strong><em>Reportage de Stefano Liberti paru sur <a href=\"http:\/\/www.internazionale.it\/reportage\/2015\/01\/13\/seimila-euro-per-essere-abbandonati-in-mezzo-al-mare\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Internazionale<\/a> le 13 janvier 2015 sous le titre \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/www.internazionale.it\/reportage\/2015\/01\/13\/seimila-euro-per-essere-abbandonati-in-mezzo-al-mare\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Seimila euro per essere abbandonati in mezzo al mare\u00a0\u00bb<\/a>. Traduit de l\u2019italien par Olivier Favier et publi\u00e9 sur le site <a href=\"http:\/\/dormirajamais.org\/mersin\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Dormira jamais<\/a>. Reproduit sur le site de Vivre Ensemble avec l\u2019aimable autorisation de l\u2019auteur.<\/em><\/strong><\/p>\n<div class=\"c-block--box c-block--default\"><div class=\"c-block--box-inner\"><\/p>\n<p>[caption id=\"attachment_20370\" align=\"alignright\" width=\"300\"]<a href=\"http:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/01\/Mersin.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-20370\" src=\"http:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/01\/Mersin-300x225.jpg\" alt=\"Le port de Mersin. Photo Credit: America IDs | Wikimedia Commons\" width=\"300\" height=\"225\" srcset=\"https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/01\/Mersin-300x225.jpg 300w, https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/01\/Mersin-150x113.jpg 150w, https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2015\/01\/Mersin.jpg 640w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a> Le port de Mersin. Photo Credit: America IDs | Wikimedia Commons[\/caption]<\/p>\n<p>Shaadi est un des passagers du prochain \u00ab\u00a0cargo-fant\u00f4me\u00a0\u00bb pr\u00eat \u00e0 appareiller vers les c\u00f4tes italiennes. Le d\u00e9part, qui devrait \u00eatre imminent, n\u2019est un secret pour personne ici \u00e0 Mersin, la ville portuaire du sud de la Turquie devenue la nouvelle porte vers l\u2019Europe pour les Syriens fuyant la guerre. Dans les restaurants kebab, dans les h\u00f4tels un peu miteux proches de la gare des bus, dans les caf\u00e9s du front de mer o\u00f9 l\u2019on parle plus l\u2019arabe que le turc, tout le monde le dit \u00e0 mi-voix: un navire d\u2019environ cent m\u00e8tres de long serait d\u00e9j\u00e0 pr\u00eat \u00e0 prendre le large et n\u2019attendrait plus qu\u2019une am\u00e9lioration des conditions climatiques et maritimes\u00a0pour commencer son voyage.<br \/>\nMersin est le plus grand port de Turquie. C\u2019est une plaque tournante, dont la zone franche est le c\u0153ur battant, avec ses grands entrep\u00f4ts, ses entreprises de production, ses bureaux commerciaux. Sur ses quais des dizaines de navires marchands abordent chaque jour; ils arrivent \u00e0 toutes les heures et d\u00e9chargent des containers pr\u00eats \u00e0 \u00eatre transport\u00e9s dans les coins les plus recul\u00e9s de l\u2019Anatolie et m\u00eame au-del\u00e0. Pas tr\u00e8s loin de la zone commerciale, le front de mer affiche une richesse affect\u00e9e, mais pas vulgaire: des jeux mis \u00e0 disposition des enfants, des jardins soign\u00e9s et une suite de caf\u00e9s modernes avec des tables en terrasse o\u00f9 l\u2019on fume le narguil\u00e9 et o\u00f9 l\u2019on boit du chai (th\u00e9) du matin au soir.<\/p>\n<p>Dans ces caf\u00e9s on retrouve chaque jour les Syriens en transit. Ils viennent regarder la mer, s\u2019\u00e9changer des souvenirs sur leur pays sinistr\u00e9, faire des autoportraits\u00a0avec leur portable pour les envoyer ensuite via\u00a0WhatsApp ou Viber \u00e0 leurs familles ou amis rest\u00e9s \u00e0 la maison. Ce ne sont pas les r\u00e9fugi\u00e9s d\u00e9pourvus de tout\u00a0qu\u2019on trouve dans les camps juste au-del\u00e0 de la fronti\u00e8re: c\u2019est la classe moyenne qui r\u00eave d\u2019Europe et qui, pour y parvenir, n\u2019a pas d\u2019autre choix que de monter sur un cargo.<\/p>\n<p>Comme dans un micro-quartier devenu de fait un quai d\u2019embarquement, ils sont nombreux \u00e0 passer: ils restent l\u00e0, se prom\u00e8nent, et n\u2019attendent rien d\u2019autre qu\u2019un coup de t\u00e9l\u00e9phone\u00a0et le d\u00e9part. Ce sont surtout des hommes, mais il y a aussi des femmes, des enfants. Des familles enti\u00e8res, parfois. Ce ne sont pas des d\u00e9munis, des va-nu-pieds, mais la classe moyenne: celle qui a perdu tout espoir et qui laisse tout derri\u00e8re elle pour recommencer \u00e0 vivre loin d\u2019une guerre dont on ne voit pas la fin.\u00a0\u00c7a se voit aussi \u00e0 leurs\u00a0visages, ce sont des membres des professions lib\u00e9rales, des commer\u00e7ants, des artisans:\u00a0ils ont vendu leurs maisons, leurs voitures, leurs bijoux, pour rassembler la somme n\u00e9cessaire au voyage pour\u00a0l\u2019Europe -entre\u00a05 500 et 6500 dollars, selon l\u2019interm\u00e9diaire utilis\u00e9 et les capacit\u00e9s \u00e0 n\u00e9gocier\u2013 et apr\u00e8s\u00a0l\u2019Italie vers l\u2019objectif final, que ce soit l\u2019Allemagne, les Pays-Bas, le Danemark.<\/p>\n<p>Par exemple, Kamil a seize ans et voudrait aller en Su\u00e8de. Il a deux poils au menton et un masque timide qui jure avec l\u2019entreprise \u00e0 laquelle il se pr\u00e9pare. Il est venu \u00e0 Mersin accompagn\u00e9 de son p\u00e8re\u00a0Ahmed,\u00a0qui ne s\u2019embarquera pas avec lui mais rentrera chez sa femme et ses autres enfants. Chaque jour ils vont manger ensemble dans un petit restaurant syrien \u00e0 deux pas de leur petit h\u00f4tel: pour six livres turques (2,5 euros) ils ont acc\u00e8s \u00e0 un plat\u00a0\u201ccomme \u00e0 Damas\u201d et surtout ils respirent l\u2019air du pays. Tous deux prennent leur dernier d\u00e9jeuner ensemble: Ahmed a r\u00e9gl\u00e9 les \u00ab\u00a0modalit\u00e9s\u00a0\u00bb pour le d\u00e9part de son fils, il a pay\u00e9 l\u2019interm\u00e9diaire et il est pr\u00eat \u00e0 repartir. Il embrasse Kamil et comme s\u2019il cherchait \u00e0 se convaincre qu\u2019il est juste d\u2019envoyer un enfant mineur seul en haute mer sur un cargo ill\u00e9gal, il dit \u00e0 haute voix: \u201cIl n\u2019avait pas d\u2019avenir en\u00a0Syrie, son unique\u00a0chance est d\u2019aller en\u00a0Europe. Et il n\u2019y a qu\u2019un seul moyen d\u2019y parvenir: le bateau\u201d.<\/p>\n<p>L\u2019adolescent acquiesce, il se dit confiant, semble lui aussi se convaincre des paroles de son p\u00e8re, mais il ne parvient pas \u00e0 cacher sa peur. \u201cTout ira bien\u201d, le rassure ce dernier, tout en se demandant pourquoi le monde entier a ferm\u00e9 les portes au nez de la Syrie. \u201cM\u00eame le Liban d\u00e9sormais nous a impos\u00e9 un visa pour entrer. Aujourd\u2019hui la Turquie est le seul pays qui nous accueille encore.\u201d\u00a0On y trouve en ce moment\u00a01,8 million de r\u00e9fugi\u00e9s syriens. \u00c0 Mersin il y en a\u00a0150 mille, selon les estimations de la mairie. Parmi eux, au moins mille seraient pr\u00eats \u00e0 monter sur le navire en partance.<\/p>\n<p>Cons\u00e9quence de la r\u00e9duction puis de la fermeture de l\u2019op\u00e9ration<em> Mare nostrum<\/em> lanc\u00e9e par le gouvernement italien le 18\u00a0octobre 2013 et achev\u00e9e fin 2014, la nouvelle route turque s\u2019est ouverte \u00e0 l\u2019automne dernier. Le premier cargo a d\u00e9barqu\u00e9 \u00e0\u00a0Crotone le 28 septembre 2014. Depuis lors il en est arriv\u00e9 13, pour un total d\u2019environ\u00a06 500 immigr\u00e9s. Le dernier \u2013 l\u2019Ezadeen, qui battait pavillon du\u00a0Sierra Leone \u2013 a \u00e9t\u00e9 d\u00e9rout\u00e9 sur\u00a0Corigliano Calabro la nuit du 2 au 3\u00a0janvier.<\/p>\n<p>La dynamique est toujours la m\u00eame\u00a0: les entrepreneurs de transport clandestin ach\u00e8tent \u00e0 vil prix de vieux cargos promis \u00e0 la ferraille, ils les remplissent de voyageurs et les passent par pertes et profits en les envoyant vers les c\u00f4tes italiennes. \u00a0Apr\u00e8s cinq ou six jours, quand le navire est proche de nos eaux territoriales, l\u2019\u00e9quipage bloque la barre, appelle les secours et se perd dans la foule. Un travail sans bavure. Ensuite les embarcations de la capitainerie du port interviennent et guident l\u2019embarcation vers le port le plus proche. Le\u00a031 dicembre, un\u00a0appel\u00a0trop tardif\u00a0a\u00a0failli\u00a0provoquer une h\u00e9catombe, quand le navire\u00a0BlueSkyM a \u00e9t\u00e9 intercept\u00e9 sans commandement \u00e0 cinq milles marins des c\u00f4tes des Pouilles et men\u00e9 au port de Gallipoli avec sa cargaison de 970 passagers, syriens en majeure partie.<\/p>\n<p>On fait la promotion des voyages sur les r\u00e9seaux sociaux, avec tout un tas de tarifs, d\u2019informations et les num\u00e9ros de portable des interm\u00e9diaires \u00e0 contacter pour r\u00e9server. Les annonces sont explicites:\u00a0\u201cNavire entre 75 et 120 m\u00e8tres en partance pour l\u2019Italie, sans passeport ni visa.\u201d \u201cNous organisons un voyage sur un navire au d\u00e9part de Mersin\u201d, confirme au t\u00e9l\u00e9phone un homme qui se fait appeler\u00a0Abu Wassim et qui dit se trouver \u00e0\u00a0Istanbul. \u201cS\u00e9curit\u00e9 assur\u00e9e, couvertures, gite et couvert dans les h\u00f4tels \u00e0 nos frais jusqu\u2019au jour de l\u2019embarquement. C\u2019est comme partir en croisi\u00e8re.\u201d<\/p>\n<p>Les num\u00e9ros ne sont pas crypt\u00e9s, les interm\u00e9diaires ne prennent aucune pr\u00e9caution pour se prot\u00e9ger, ils se comportent comme de v\u00e9ritables\u00a0voyagistes. On dit qu\u2019il y en a une quinzaine; que ce sont tous des Syriens qui ont essaim\u00e9 en Turquie et qu\u2019ils prennent une commission de 500 dollars par personne embarqu\u00e9e. Les gains pour les chefs de l\u2019organisation sont gigantesques. Le calcul est facile \u00e0 faire: \u00e0 six mille dollars par personne pour 970 passagers, un navire comme le\u00a0BlueSkyM a rapport\u00e9 autour de six millions de dollars. M\u00eame en \u00f4tant le co\u00fbt d\u2019acquisition du cargo, les commissions pay\u00e9es aux interm\u00e9diaires et le revenu de l\u2019\u00e9quipage, les profits rassembl\u00e9s donnent le vertige.<\/p>\n<p>La nouvelle route rev\u00eat des dimensions et une diversit\u00e9 qui font pr\u00e9voir sa prochaine expansion: un autre interm\u00e9diaire, qui utilise toujours\u00a0Facebook pour faire la promotion de ses services, il vend des billets pour un \u201cyacht\u00a0au d\u00e9part de la c\u00f4te turque qui vous m\u00e8ne directement sur une plage italienne. 40 places au m\u00eame\u00a0prix:\u00a0six mille\u00a0dollars. Billets r\u00e9duits pour les vieux et les enfants\u201d. Au t\u00e9l\u00e9phone, l\u2019homme dit que\u00a0\u201cl\u2019embarcation pourrait partir d\u2019Istanbul, d\u2019Izmir ou d\u2019Antalya, ce sera communiqu\u00e9 peu apr\u00e8s l\u2019embarquement\u201d. En plus de cela, il vend des places sur un autre navire qui\u00a0\u201cpour seulement sept mille dollars prend les passagers \u00e0 Tripoli, au Liban\u201d.<br \/>\nLes points de d\u00e9part se multiplient, comme les modalit\u00e9s de transport sur cette route. La fermeture partielle de la fili\u00e8re libyenne, trop dangereuse \u00e0 cause de la situation sur le terrain et des conditions ex\u00e9crables de la mer en hiver, a provoqu\u00e9 un d\u00e9placement des embarquements dans la zone orientale de la M\u00e9diterran\u00e9e. Le retrait des navires\u00a0de l\u2019op\u00e9ration Mare nostrum, qui jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re poussaient jusqu\u2019\u00e0 proximit\u00e9 des c\u00f4tes libyennes pour porter secours aux canots en difficult\u00e9,\u00a0ajoute une autre inconnue\u00a0de poids sur la route traditionnelle.<br \/>\nLes Syriens sont dispos\u00e9s \u00e0 payer beaucoup plus, mais ils veulent s\u2019assurer de meilleurs conditions de s\u00e9curit\u00e9. Le paiement se fait dans un bureau \u00e0 deux pas de la mer. Le gestionnaire est un homme d\u2019affaires connu sous le nom d\u2019Al Rasheed. Il n\u2019est pas facile \u00e0 trouver, il n\u2019y a pas d\u2019indication, pas d\u2019enseigne, pas de vitrine. Mais il suffit d\u2019interroger la rue, de poser la question\u00a0en arabe, tout le monde le conna\u00eet.\u00a0Deux pi\u00e8ces meubl\u00e9es simplement, une porte au premier \u00e9tage d\u2019un immeuble anonyme, le\u00a0\u201cMaktab Rasheed\u201d est le guichet des billets pour le voyage clandestin. C\u2019est ici que transitent les millions de dollars g\u00e9n\u00e9r\u00e9s par chaque cargo en partance vers\u00a0l\u2019Europe. Imaginez une agence de transfert d\u2019argent informelle: elle prend\u00a0les paiements, les garde en d\u00e9p\u00f4t et fournit un code aux clients. Une fois en Italie, le voyageur appelle les passeurs et leur communique le code. On paie \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e, satisfaits ou rembours\u00e9s.<\/p>\n<p>\u00c0\u00a0Mersin les passagers sont emmen\u00e9s de nuit sur des canots avant d\u2019\u00eatre embarqu\u00e9s au large sur le grand bateau, o\u00f9 ils voyagent dans la cale.\u00a0\u201cOn est emmen\u00e9s en voiture dans un lieu \u00e0 environ 50 kilom\u00e8tres de la ville. Puis on marche pendant environ une heure dans un bois et on arrive sur une plage o\u00f9 il y a des embarcations de\u00a020-30 m\u00e8tres\u201d, raconte Wassim. Il \u00e9tait horloger, il a 27 ans, et il a fui la Syrie apr\u00e8s avoir pass\u00e9 plusieurs mois dans les prisons de\u00a0Bachar el-Assad parce qu\u2019il refusait de combattre. \u201cIls m\u2019ont enr\u00f4l\u00e9 de force, mais quand le commandant a vu que je tirais en l\u2019air, ils m\u2019ont jet\u00e9 en prison\u201d, raconte-t-il avec fiert\u00e9 sans trop s\u2019appesantir sur le fait qu\u2019il a perdu un \u0153il \u00e0 cause des coups re\u00e7us de ses ge\u00f4liers.<\/p>\n<p>Il a cherch\u00e9 par tous les moyens \u00e0 obtenir un visa pour l\u2019Europe, il a laiss\u00e9 \u00e0 Damas son \u00e9pouse enceinte, il est venu jusqu\u2019\u00e0 Mersin et il a contact\u00e9 les passeurs. Un\u00a0ami proche, qui \u00e9tait sur\u00a0le\u00a0BlueSkyM, lui a donn\u00e9 les contacts d\u2019un \u201cinterm\u00e9diaire fiable\u201d et lui a racont\u00e9 le d\u00e9roulement du voyage. \u201cSur les petits bateaux ils chargent jusqu\u2019\u00e0 50 personnes \u00e0 la fois. Ils les emm\u00e8nent au large, tr\u00e8s loin de la c\u00f4te. On navigue pendant environ deux heures, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019on arrive vers le grand navire\u201d, explique\u00a0Wassim avec force d\u00e9tails, en essayant de contenir l\u2019\u00e9motion du d\u00e9part imminent.\u00a0\u201c\u00c7a fait douze jours que je suis ici, \u00e0 Mersin, j\u2019ai h\u00e2te de partir\u201d.<\/p>\n<p>Pr\u00e8s de lui, le comptable Shaadi secoue la t\u00eate. \u00c7a\u00a0fait trois semaines qu\u2019il survit lui aussi dans une attente faite de journ\u00e9es exasp\u00e9rantes, monotones et infiniment vides, o\u00f9 la tension se d\u00e9fait dans une sorte de noire inertie. Tandis que tous deux discutent autour de la table en sirotant leur centi\u00e8me th\u00e9, un enfant d\u2019environ trois ans, deux yeux marron ronds comme des billes et des boucles brunes \u00e9parpill\u00e9es sur le\u00a0front, s\u2019approche et hurle: \u201cJe veux prendre le bateau et arriver en Allemagne!\u201d.<\/p>\n<p>\u201cIl r\u00e9p\u00e8te ce qu\u2019il entend dire depuis des jours autour de lui\u201d, \u00e9clatent-ils de rire ensemble. Il doit en \u00eatre ainsi: le petit aussi montera sur le cargo en partance et, si tout va bien, il se souviendra pendant de nombreuses ann\u00e9es d\u2019\u00eatre venu \u00e0 Mersin, ville de transit et d\u2019un voyage en mer qui l\u2019a men\u00e9 vers une nouvelle vie, loin de son pays et d\u2019une guerre commenc\u00e9e avant m\u00eame qu\u2019il ne vienne au monde.<\/p>\n<p><\/div><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Shaadi fume et attend: assis dans le hall de l\u2019h\u00f4tel qui est devenu sa deuxi\u00e8me maison, il allume une cigarette apr\u00e8s l\u2019autre, regarde nerveusement son t\u00e9l\u00e9phone portable en attendant un appel. \u00ab\u00a0Le bruit court qu\u2019il en part un demain\u00a0\u00bb dit-il sur un ton qui h\u00e9site entre espoir et r\u00e9signation. Il vient d\u2019avoir trente-quatre ans, il a une femme et deux enfants qu\u2019il a laiss\u00e9s \u00e0 Damas. C\u2019est un ancien comptable, avec le sourire \u00e9teint d\u2019un employ\u00e9 triste, et il a d\u00e9j\u00e0 vers\u00e9 six mille dollars aux passeurs pour s\u2019embarquer \u00e0 bord d\u2019un navire qui l\u2019emm\u00e8nera directement en Italie,  et \u00ab\u00a0de l\u00e0 en Allemagne, o\u00f9 il obtiendra l\u2019asile politique et fera venir sa famille\u00a0\u00bb.<\/p>","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[155,162],"tags":[1159],"ve_numero":[],"pays":[],"ve_type":[1073],"ve_action":[1050],"class_list":["post-20369","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-documentation","category-publications","tag-documentation","ve_type-rapport-recherche","ve_action-documentation"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/20369","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=20369"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/20369\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=20369"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=20369"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=20369"},{"taxonomy":"ve_numero","embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/ve_numero?post=20369"},{"taxonomy":"pays","embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/pays?post=20369"},{"taxonomy":"ve_type","embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/ve_type?post=20369"},{"taxonomy":"ve_action","embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/ve_action?post=20369"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}