{"id":25395,"date":"2015-09-22T14:09:27","date_gmt":"2015-09-22T14:09:27","guid":{"rendered":"http:\/\/asile.ch\/wp\/?p=25395"},"modified":"2021-08-29T22:33:23","modified_gmt":"2021-08-29T20:33:23","slug":"qui-sont-ils","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/asile.ch\/en\/2015\/09\/22\/qui-sont-ils\/","title":{"rendered":"T\u00e9moignage | Trois portraits d&rsquo;anciens habitants du Gr\u00fctli \u00e0 Gen\u00e8ve"},"content":{"rendered":"<h3><em>Au cours de cet \u00e9t\u00e9 2015, les rencontres entre requ\u00e9rants d\u2019asile et habitants de Gen\u00e8ve ont \u00e9t\u00e9 nombreuses, lors de l\u2019occupation du Gr\u00fctli puis pendant l\u2019h\u00e9bergement au Faubourg. Ces rencontres sont parfois \u00e9tonnantes et ne collent pas toujours avec l\u2019id\u00e9e que l\u2019on se fait des requ\u00e9rants, en particulier les requ\u00e9rants d\u00e9bout\u00e9s. C\u2019est pourquoi nous leur donnons la parole dans les lignes qui suivent. <strong>Viviane Luisier<\/strong>, sage-femme, membre du collectif d\u2019occupation du Gr\u00fctli, est all\u00e9e les \u00e9couter pendant quelques heures.<\/em><\/h3>\n<div class=\"c-block--box c-block--default\"><div class=\"c-block--box-inner\"><\/p>\n<h3 style=\"text-align: left;\"><strong>Interview de S., 22 ao\u00fbt 2015<\/strong><\/h3>\n<p><strong><em>Un migrant nomm\u00e9 Patience<\/em><\/strong><\/p>\n<p>S., 41 ans, africain, c\u00e9libataire, est arriv\u00e9 en Suisse en 1999.<\/p>\n<p>Il habitait un village avec son p\u00e8re, sa m\u00e8re et ses cinq fr\u00e8res et s\u0153urs. Toute la famille travaillait aux champs et cultivait le ma\u00efs, le manioc et le riz. Les r\u00e9coltes servaient \u00e0 faire manger la famille et une partie \u00e9tait vendue aux acheteurs qui venaient sur place.<\/p>\n<p>Le pays \u00e9tait en guerre. Un jour, les rebelles sont arriv\u00e9s pour incorporer les habitants \u00e0 leur groupe. Ceux qui refusaient \u00e9taient tu\u00e9s. S. a fui dans la brousse, il a march\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il trouve une route, il a arr\u00eat\u00e9 une voiture et le conducteur l\u2019a amen\u00e9 jusque chez lui et a soign\u00e9 ses blessures. S. ne sait pas ce qui s\u2019est pass\u00e9 pour les membres de sa famille, avec lesquels il n\u2019a plus jamais eu de contact, si ce n\u2019est une seule fois, en 2004, par une s\u0153ur qui a pu lui dire que les jeunes avaient fui et que les autres \u00e9taient tous morts.<\/p>\n<p>Toujours aid\u00e9 par la personne qui l\u2019avait recueilli, il a pu arriver en Suisse par avion.<\/p>\n<p><em><strong>Bienvenue dans la rue<\/strong><\/em><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La police m\u2019a demand\u00e9 un passeport, elle m\u2019a demand\u00e9 d\u2019o\u00f9 je venais, comment j\u2019avais fait pour arriver jusqu\u2019en Suisse et si je voulais l\u2019asile. J\u2019ai demand\u00e9\u00a0: c\u2019est quoi, l\u2019asile\u00a0? Et j\u2019ai demand\u00e9 l\u2019asile. J\u2019ai dit\u00a0: il y a la guerre chez moi, c\u2019est pourquoi je suis venu ici. Je suis rest\u00e9 un mois \u00e0 l\u2019a\u00e9roport. Je ne parlais pas le fran\u00e7ais, pas l\u2019anglais. Je parlais seulement la langue de chez moi.<\/p>\n<p>Ils voulaient me renvoyer et j\u2019ai refus\u00e9. Cinq policiers m\u2019ont attach\u00e9, ils m\u2019ont frapp\u00e9, ils m\u2019ont appuy\u00e9 sur le ventre, j\u2019avais mal au ventre. Un m\u00e9decin est venu me voir \u00e0 l\u2019a\u00e9roport et il m\u2019a donn\u00e9 un m\u00e9dicament. Apr\u00e8s un mois, on m\u2019a envoy\u00e9 \u00e0 Champ-Dollon pendant quelques jours. C\u2019\u00e9tait le mois du Ramadan. Apr\u00e8s, je suis all\u00e9 \u00e0 la police \u00e0 la Jonction, j\u2019ai eu une interview, j\u2019ai pass\u00e9 au tribunal quelques minutes. Le juge a accept\u00e9 que je reste ici. Il fallait signer, j\u2019ai eu peur, j\u2019ai refus\u00e9 de signer. On m\u2019a ramen\u00e9 \u00e0 la Jonction et on m\u2019a laiss\u00e9 partir, on m\u2019a pouss\u00e9 dehors.<\/p>\n<p>J\u2019\u00e9tais dans la rue, je ne savais pas o\u00f9 aller. J\u2019ai vu un Ethiopien et je lui ai dit\u00a0: \u00ab\u00a0Fr\u00e8re, j\u2019ai besoin d\u2019aide\u00a0\u00bb. Il m\u2019a dit\u00a0: \u00ab\u00a0Mais tu fais quoi dans le froid, mal habill\u00e9\u00a0?\u00a0\u00bb. On est entr\u00e9 de nouveau \u00e0 la police, l\u2019ami \u00e9thiopien a fait comme une bagarre. La police nous a mis dehors. Alors on est all\u00e9 (ndlr\u00a0: dans une institution caritative genevoise). L\u2019Ethiopien m\u2019a donn\u00e9 30 fr. et m\u2019a dit\u00a0: \u00ab\u00a0Bonne chance, fr\u00e8re\u00a0!\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><em><strong>La remont\u00e9e de la pente<\/strong><\/em><\/p>\n<p>J\u2019ai racont\u00e9 mon histoire (ndlr\u00a0: \u00e0 l\u2019institution), je suis all\u00e9 dormir quelques jours \u00e0 l\u2019Arm\u00e9e du Salut. Comme j\u2019avais un permis N, je pouvais travailler. J\u2019ai trouv\u00e9 du travail au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e 2000. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 gar\u00e7on d\u2019office pendant deux ans. J\u2019ai perdu le travail parce qu\u2019un des deux chefs ne me voulait pas. Apr\u00e8s, je suis all\u00e9 au ch\u00f4mage. J\u2019ai appris le fran\u00e7ais. Je suis aussi all\u00e9 \u00e0 l\u2019Ifage pour savoir mieux le fran\u00e7ais. C\u2019est moi qui ai pay\u00e9. J\u2019ai appris \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire. Avant je n\u2019\u00e9tais jamais all\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Apr\u00e8s j\u2019ai trouv\u00e9 un autre travail dans un restaurant, je suis rest\u00e9 un an et la direction a chang\u00e9 alors j\u2019ai d\u00fb partir. Apr\u00e8s j\u2019ai encore travaill\u00e9 \u00e0 l\u2019a\u00e9roport au restaurant pendant deux ans. Et encore dans un EMS pendant plusieurs mois, je servais les personnes \u00e0 table et ensuite je d\u00e9barrassais la table. J\u2019ai travaill\u00e9 depuis 2000 jusqu\u2019\u00e0 2008. Apr\u00e8s, c\u2019\u00e9tait fini.<\/p>\n<p>J\u2019avais mon appartement, il co\u00fbtait 800 fr. Quand j\u2019ai \u00e9t\u00e9 au ch\u00f4mage, j\u2019ai essay\u00e9 de continuer \u00e0 payer l\u2019appartement, mais c\u2019\u00e9tait difficile.<\/p>\n<p><em><strong>Le permis impossible<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Mon avocat voulait que je puisse avoir un meilleur permis que le permis N. Il me disait de chercher du travail. Mais en 2008, on m\u2019a donn\u00e9 un papier blanc, je n\u2019avais plus le permis N, je ne pouvais plus travailler. Mon avocat me disait de chercher du travail, \u00ab\u00a0Tu dois chercher du travail avec le papier blanc\u00a0\u00bb. C\u2019\u00e9tait impossible de trouver du travail avec le papier blanc, je n\u2019arrivais pas. Alors j\u2019ai emprunt\u00e9 de l\u2019argent \u00e0 tous mes amis pour payer l\u2019appartement.<\/p>\n<p>Mon avocat est parti, j\u2019ai eu un autre avocat qui m\u2019a dit que j\u2019avais droit \u00e0 un permis. Mais je devais payer 150 fr. chaque fois que je le voyais. Il a fait un prix, il a dit \u00ab\u00a0Tu paieras 100 fr.\u00a0\u00bb. Je suis all\u00e9 cinq fois. Apr\u00e8s, il a dit que je devais payer 2&rsquo;000 fr. J\u2019ai dit\u00a0: \u00ab\u00a0S\u2019il vous pla\u00eet aidez-moi, je paierai petit \u00e0 petit\u00a0\u00bb. Il a refus\u00e9. J\u2019ai demand\u00e9 2&rsquo;000 fr. \u00e0 mes amis, \u00e0 tous mes amis, jusqu\u2019\u00e0 maintenant on ne se parle plus avec ces amis parce que je leur ai demand\u00e9 l\u2019argent. Apr\u00e8s deux mois, il a dit\u00a0: \u00ab\u00a0Il faut encore payer\u00a0\u00bb. J\u2019ai encore demand\u00e9. Et puis il m\u2019a envoy\u00e9 \u00e0 la Roseraie. Une institution a encore pay\u00e9 l\u2019appartement trois mois pour moi, mais je ne pouvais plus rien payer. J\u2019ai quitt\u00e9 mon appartement en 2012.<\/p>\n<p>Le Contr\u00f4le de l\u2019Habitant dit qu\u2019il veut la preuve que je viens bien de XX. J\u2019ai une carte d\u2019identit\u00e9 qui est \u00e0 Berne. J\u2019ai aussi donn\u00e9 un acte de naissance. Ils m\u2019ont demand\u00e9 un passeport. J\u2019ai fait faire un passeport dans mon pays, c\u2019est pas ma famille directe, mais c\u2019est quelqu\u2019un de la parent\u00e9. Berne dit que le passeport est faux. Gen\u00e8ve dit que le passeport est juste. L\u2019avocat dit qu\u2019il y a encore une v\u00e9rification \u00e0 faire, il veut demander un permis pour moi. Je l\u2019appelle de temps en temps, mais il n\u2019y a pas de r\u00e9ponse pour moi.<\/p>\n<p><em><strong>Des arrestations inqualifiables<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Un jour, les policiers m\u2019ont arr\u00eat\u00e9. Ils m\u2019ont menott\u00e9, ils m\u2019ont emmen\u00e9, ils m\u2019ont fouill\u00e9 nu. Et apr\u00e8s ils m\u2019ont laiss\u00e9. Deux jours plus tard, les m\u00eames policiers m\u2019ont de nouveau arr\u00eat\u00e9, ils m\u2019ont de nouveau menott\u00e9 et ils m\u2019ont de nouveau fouill\u00e9. Mais ils n\u2019ont rien trouv\u00e9 sur moi. Et quelques jours plus tard, encore une fois, avec des autres policiers. Ils m\u2019ont dit\u00a0: \u00ab\u00a0Depuis 2006, tu es l\u00e0 et tu dois partir. Tu es africain, tous les Africains ils font la merde ici, Afrique, pays de merde\u00a0\u00bb. Ils ont dit \u00e7a\u00a0: \u00ab\u00a0Afrique, pays de merde\u00a0\u00bb. Quand ils m\u2019ont fouill\u00e9, ils ont vu que j\u2019avais un probl\u00e8me, je saignais suite aux coups re\u00e7us les jours avant, alors ils ont eu peur et ils ont dit\u00a0: \u00ab\u00a0Tu dois aller \u00e0 l\u2019h\u00f4pital\u00a0\u00bb. Ils m\u2019ont laiss\u00e9 partir. Ils n\u2019ont jamais rien trouv\u00e9 de mal sur moi, je n\u2019ai jamais eu de probl\u00e8me avec la police.<\/p>\n<p>Ensuite, quand je n\u2019avais plus l\u2019appartement et j\u2019avais le papier blanc, je suis all\u00e9 aux Tattes. C\u2019\u00e9tait en 2014, apr\u00e8s l\u2019incendie. Et on est venu me dire que je devais aller chez le patron des Tattes. Il voulait m\u2019envoyer au bunker. J\u2019ai dit que je voulais voir mon avocat. Il m\u2019a dit\u00a0: \u00ab\u00a0Non, c\u2019est moi qui d\u00e9cide\u00a0\u00bb. Je n\u2019ai pas sign\u00e9. La police et les Securitas sont venus me dire que je n\u2019avais plus le droit d\u2019aller dans ma chambre. On m\u2019a dit qu\u2019on gardait mes habits dans un sac plastique dans le sous-sol des Tattes. Je suis all\u00e9 chez mon avocat. Maintenant je me pr\u00e9sente \u00e0 Ch\u00e2telaine (ndlr\u00a0: \u00e0 l\u2019abri PC), je re\u00e7ois l\u2019aide d\u2019urgence.<\/p>\n<p><em><strong>Patience, espoir, r\u00e9sistance<\/strong><\/em><\/p>\n<p>J\u2019ai beaucoup de probl\u00e8mes\u00a0: pas de famille, pas de travail, pas de bonne vie, pas des enfants. Et j\u2019ai 41 ans. J\u2019aimerais avoir une famille, c\u2019est la vie de l\u2019homme, sans \u00e7a c\u2019est pas bien. J\u2019ai mis mon histoire entre les mains de Dieu, car sinon, les choses qui m\u2019arrivent sont une catastrophe\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><\/div><\/div>\n<div class=\"c-block--box c-block--default\"><div class=\"c-block--box-inner\"><\/p>\n<h3 style=\"text-align: left;\"><strong>Interview de M., 22 ao\u00fbt 2015<\/strong><\/h3>\n<p><em><strong>Int\u00e9gr\u00e9 vite fait bien fait\u00a0!<\/strong><\/em><\/p>\n<p><em>M., 28 ans, africain, c\u00e9libataire, est arriv\u00e9 en Suisse en 2010.<\/em><\/p>\n<p>M. vient d\u2019un village \u00e9loign\u00e9 de la ville\u00a0: il faut 2 jours \u00e0 pied et \u00e0 v\u00e9lo pour arriver jusqu\u2019en ville. Dans son village, il y a peu d\u2019eau, pas d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, pas de t\u00e9l\u00e9vision. Il vivait dans son village d\u2019une centaine d\u2019habitants avec son p\u00e8re, sa m\u00e8re et ses 7 fr\u00e8res et s\u0153urs. Sa m\u00e8re est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e en 2012, une de ses s\u0153urs a quitt\u00e9 le village et les autres fr\u00e8res y sont rest\u00e9s. La famille vit de l\u2019agriculture, en cultivant ma\u00efs, manioc et racines. Elle a aussi quelques ch\u00e8vres. M. a quitt\u00e9 le village \u00e0 21 ans, il y a donc 7 ans qu\u2019il est parti de chez lui. Il a quitt\u00e9 le village suite \u00e0 un accident qui a caus\u00e9 dommage \u00e0 une personne. Il ne sait pas si sa famille a eu des probl\u00e8mes suite \u00e0 cela, car les contacts sont impossibles. Il est parti sans argent. Il a travaill\u00e9 au fur et \u00e0 mesure qu\u2019il avait besoin d\u2019argent.<\/p>\n<p>Il est d\u2019abord parti vers la Lybie o\u00f9 il est rest\u00e9 deux ans et demi. Il a d\u00fb travailler et \u00e9conomiser 1&rsquo;000 dollars pour payer le prix du voyage en bateau. Il est arriv\u00e9 \u00e0 Lampedusa, s\u2019est dirig\u00e9 vers Milan et est entr\u00e9 en Suisse.<\/p>\n<p><em><strong>Le d\u00e9sert et la mer, sans t\u00e9l\u00e9phone<\/strong><\/em><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Pour traverser le d\u00e9sert, c\u2019est difficile. Il y a des bandits qui te prennent l\u2019argent. Il y a des morts, on a faim, on a soif, il y a de la violence. Moi, j\u2019ai eu soif, il n\u2019y avait pas d\u2019eau, il faisait froid. On ne savait pas dans quelle direction aller. Les bandits veulent savoir si tu as de l\u2019argent dans les poches. Ils te conduisent vers l\u2019eau, mais tu dois donner l\u2019argent. Dans le sac \u00e0 dos, je n\u2019ai pas pris beaucoup de choses, juste des v\u00eatements et de la nourriture. C\u2019est lourd pour marcher. Je n\u2019ai jamais eu de t\u00e9l\u00e9phone, c\u2019est en Europe que j\u2019ai eu mon premier t\u00e9l\u00e9phone. Pour traverser la mer, c\u2019est all\u00e9. Et pour entrer en Suisse en train, il n\u2019y a pas eu de probl\u00e8me. Il y a trop de monde en Italie, il faut aller ailleurs, on ne peut pas rester. Je voyageais tout seul.<\/p>\n<p><em><strong>Le chemin tortueux de l\u2019asile<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Je suis all\u00e9 \u00e0 Vallorbe, j\u2019ai demand\u00e9 l\u2019asile et on m\u2019a envoy\u00e9 tout de suite \u00e0 Gen\u00e8ve. Je suis rest\u00e9 3 mois sans rien faire et puis j\u2019ai eu le permis N. J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 travailler dans mon foyer. J\u2019ai fait la couture, j\u2019ai appris avec mon p\u00e8re, il avait une machine \u00e0 coudre, il savait coudre. En m\u00eame temps, j\u2019ai appris le fran\u00e7ais. Je parle ma langue de chez moi, et j\u2019ai appris l\u2019anglais en Lybie, et maintenant j\u2019ai appris le fran\u00e7ais ici.<\/p>\n<p>On m\u2019a chang\u00e9 de foyer, j\u2019ai eu une deuxi\u00e8me interview \u00e0 Berne et on m\u2019a dit\u00a0: \u00ab\u00a0N\u00e9gatif, il faut partir\u00a0\u00bb. J\u2019ai pay\u00e9 600 fr. pour le recours, je l\u2019ai fait tout seul avec mon assistante sociale. Mais c\u2019est encore n\u00e9gatif.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s on m\u2019a mis aux Tattes. Quand il y a eu l\u2019incendie, j\u2019ai saut\u00e9 du troisi\u00e8me \u00e9tage, mais je tenais un c\u00e2ble, c\u2019est all\u00e9. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 accueilli par une amie, chez elle. J\u2019ai fait \u00e7a pendant 2 mois et on m\u2019a dit que je devais aller chaque 72 heures aux Tattes. Et apr\u00e8s, on a voulu m\u2019envoyer au bunker. Mais je suis malade. Je suis all\u00e9 chez Sant\u00e9 Migrants et aussi au CAPPI, je prends des m\u00e9dicaments. Je n\u2019ai pas beaucoup de contr\u00f4les de police, seulement une fois quand j\u2019avais le permis N. Je n\u2019ai pas eu de contr\u00f4le avec le papier blanc. Je n\u2019ai jamais fait de b\u00eatise, je n\u2019ai pas de probl\u00e8me avec la police.<\/p>\n<p><em><strong>Int\u00e9gr\u00e9\u00a0!<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Moi, je me sens bien ici. On m\u2019a donn\u00e9 une maison, on s\u2019occupe de ma sant\u00e9, m\u00eame dans mon pays, je n\u2019ai pas \u00e7a. Ils ne sont pas m\u00e9chants avec moi. J\u2019ai beaucoup d\u2019amis ici, c\u2019est comme une famille. Il y a des gens plus vieux que mon p\u00e8re et ma m\u00e8re et ils m\u2019ont trait\u00e9 comme leur propre enfant. Je fais beaucoup de choses ici, du sport, des cours, et j\u2019essaie d\u2019aider les gens comme je peux. Je connais ici, je veux rester ici. Mais j\u2019ai besoin de papiers. Je n\u2019ai pas d\u2019avocat, je ne sais pas comment faire. J\u2019esp\u00e8re qu\u2019ils vont m\u2019appeler \u00e0 Berne.<\/p>\n<p><\/div><\/div>\n<div class=\"c-block--box c-block--default\"><div class=\"c-block--box-inner\"><\/p>\n<h3 style=\"text-align: left;\"><strong>Interview de K., 23 ao\u00fbt 2015<\/strong><\/h3>\n<p><em><strong>\u00ab\u00a0J\u2019aime Gen\u00e8ve\u00a0!\u00a0\u00bb<\/strong><\/em><\/p>\n<p>K., 47 ans, vient d\u2019une petite ville maghr\u00e9bine de 60&rsquo;000 habitants, situ\u00e9e \u00e0 environ 500 km de la capitale de son pays. Il vient d\u2019une famille de 8 enfants qui ont tous \u00e9tudi\u00e9. Lui-m\u00eame a \u00e9t\u00e9 fonctionnaire pendant 9 ans. Il est arriv\u00e9 en Suisse il y a 13 ans.<\/p>\n<p><em><strong>Le r\u00eave europ\u00e9en\u2026<\/strong><\/em><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0En 2000, dans mon pays, la vie \u00e9tait tr\u00e8s difficile \u00e9conomiquement, m\u00eame quand on avait du travail. Heureusement qu\u2019on \u00e9tait une famille soud\u00e9e, on s\u2019aidait entre nous. Moi, je ne voulais pas me marier dans mon pays\u00a0: je voulais aller en Europe. On r\u00eavait de l\u2019Europe\u00a0! Dans mon pays, s\u2019il y a 10 portes, 9 sont ferm\u00e9es et une seule est ouverte. En Europe, c\u2019est le contraire, s\u2019il y a 10 portes, 9 sont ouvertes et une seule est ferm\u00e9e. En Europe, il y a le travail, il y a la sant\u00e9, il y a une belle vie.<\/p>\n<p>J\u2019ai fait un visa pour aller en France. J\u2019ai pris un cong\u00e9 sans solde dans mon pays, comme \u00e7a, si \u00e7a ne marchait pas, je pouvais retrouver mon travail. Je suis arriv\u00e9 \u00e0 Marseille. Mais \u00e0 Marseille, je parlais tout le temps en arabe\u00a0! Vraiment, c\u2019\u00e9tait comme si je n\u2019avais pas quitt\u00e9 mon pays. Alors je suis all\u00e9 d\u2019abord \u00e0 N\u00eemes, et l\u00e0 j\u2019ai d\u00e9pos\u00e9 une demande d\u2019asile. J\u2019ai fait une demande d\u2018asile territorial, c\u2019est pas l\u2019asile politique. Ensuite, je suis all\u00e9 \u00e0 Montpellier. J\u2019ai tout de suite cherch\u00e9 du travail \u00e0 peine je suis arriv\u00e9 en France. Je faisais toutes sortes de choses. J\u2019ai fait les vendanges. Quand j\u2019ai appris la nouvelle de Ben Laden le 11 novembre, j\u2019\u00e9tais dans les champs\u00a0!<\/p>\n<p>Au d\u00e9but, on avait le droit de rester 2 mois avec un papier. Ensuite c\u2019\u00e9tait \u00ab\u00a0dehors\u00a0\u00bb\u00a0! Alors on dormait dans une maison abandonn\u00e9e, avec des bougies. J\u2019\u00e9tais en France et je n\u2019avais pas l\u2019\u00e9lectricit\u00e9\u00a0! On \u00e9tait deux. On a r\u00e9fl\u00e9chi et on a d\u00e9cid\u00e9 d\u2019aller en Allemagne, \u00e0 Cologne, on savait qu\u2019il y avait l\u00e0-bas des compatriotes. On a pris une douche (froide), on s\u2019est pr\u00e9par\u00e9, mais on a rat\u00e9 le train\u00a0! On a d\u00e9cid\u00e9 de retourn\u00e9 le lendemain un peu plus t\u00f4t. Quelqu\u2019un est pass\u00e9 nous voir dans notre maison, on a discut\u00e9, et il nous a dit\u00a0: Pourquoi pas la Suisse\u00a0? Il nous a mis la Suisse dans la t\u00eate. Alors on est parti pour la Suisse. On est entr\u00e9 \u00e0 Gen\u00e8ve, par Annemasse. Puis on est parti sur Lausanne.<\/p>\n<p><em><strong>\u2026et la Suisse en hiver<\/strong><\/em><\/p>\n<p>Il faisait froid, tout \u00e9tait blanc. Je me disais\u00a0: \u00ab\u00a0K., tu vas vivre ici, mais c\u2019est pas possible\u00a0!\u00a0\u00bb. On n\u2019avait pas de billet pour voyager. Un contr\u00f4leur est arriv\u00e9. Il n\u2019a rien dit. Mais \u00e0 la gare de Lausanne, on nous attendait avec les menottes. On nous a emmen\u00e9s au poste de police. Quand on est sorti du poste, il faisait nuit. On nous a emmen\u00e9s au bunker\u00a0! La premi\u00e8re nuit en Suisse, c\u2019\u00e9tait au bunker\u00a0! Ils avaient ouvert un bunker parce qu\u2019il y avait des SDF qui \u00e9taient morts \u00e0 cause du froid. Au bunker, il y avait un assistant. Il nous a dit de demander l\u2019asile. Je suis all\u00e9 \u00e0 Vallorbe pendant 12-13 jours et ensuite on m\u2019a envoy\u00e9 \u00e0 Gen\u00e8ve, avec un billet de train.<\/p>\n<p>D\u2019abord, on nous a mis aux Tattes. Avant, c\u2019\u00e9tait bien , les Tattes. Vernier, c\u2019\u00e9tait loin de la ville, c\u2019\u00e9tait tranquille, il n\u2019y avait pas encore AMAG et Ikea. Je suis rest\u00e9 4 nuits aux Tattes. Apr\u00e8s, je suis all\u00e9 dans un foyer. J\u2019ai rencontr\u00e9 2 compatriotes. J\u2019ai re\u00e7u une carte de bus. Je pouvais aller \u00e0 Bel-Air avec le tram. C\u2019est calme, j\u2019ai regard\u00e9 la ville. Un monsieur faisait de la musique \u00e0 10 m. de moi dans le tram. Il a chant\u00e9 le Ray. Le Ray dans un tram en Suisse\u00a0! J\u2019allais de terminus en terminus pour conna\u00eetre la ville.<\/p>\n<p><em><strong>S\u2019int\u00e9grer<\/strong><\/em><\/p>\n<p>J\u2019ai pens\u00e9 au travail. J\u2019ai trouv\u00e9 quelque chose. On m\u2019a dit\u00a0: il faut se lever t\u00f4t, il faut \u00eatre bien habill\u00e9, il faut mettre la chemise blanche, il faut travailler le week-end. J\u2019ai dit\u00a0: d\u2019accord. J\u2019\u00e9tais rest\u00e9 d\u2019abord 3 mois sans travail, parce que j\u2019avais le permis N. Mais apr\u00e8s 3 mois, je pouvais travailler.<\/p>\n<p>J\u2019ai travaill\u00e9 dans un restaurant, \u00e0 la plonge. Mais on \u00e9tait content de moi, alors je suis devenu aide-cuisinier. Ensuite, j\u2019ai travaill\u00e9 plus que 3 ans dans un h\u00f4tel 5 \u00e9toiles, \u00e7a c\u2019est la Suisse\u00a0! Je gagnais bien, je payais l\u2019imp\u00f4t \u00e0 la source, j\u2019avais une assurance-maladie. J\u2019\u00e9tais m\u00eame syndiqu\u00e9\u00a0!<\/p>\n<p>Et puis il y a eu une d\u00e9cision de Berne\u00a0: les permis N ne peuvent plus travailler. C\u2019\u00e9tait en 2006. La vieille dame directrice de l\u2019h\u00f4tel \u00e9tait s\u00e9v\u00e8re mais gentille. Elle a d\u00fb me faire partir, mais elle a encore prolong\u00e9 le travail pour un mois.<\/p>\n<p><em><strong>Se d\u00e9s-int\u00e9grer<\/strong><\/em><\/p>\n<p>J\u2019avais un studio qui co\u00fbtait 820 fr. par mois. On \u00e9tait deux pour le payer. J\u2019ai gard\u00e9 mon studio pendant un peu de temps, mais apr\u00e8s, je ne pouvais plus payer, j\u2019ai d\u00fb le laisser. J\u2019ai pass\u00e9 de foyer en foyer. Je recevais 400 fr. par mois. En m\u00eame temps, j\u2019ai continu\u00e9 de trouver du travail au noir, dans les f\u00eates, pour les d\u00e9m\u00e9nagements. Mais depuis 2010, c\u2019est devenu plus difficile de trouver du travail.<\/p>\n<p>Et puis j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 dealer. Seulement la drogue douce. Parce que je n\u2019avais pas de travail. Mais j\u2019ai vite compris que \u00e7a n\u2019allait pas. J\u2019ai fait de la prison quelques jours. On racontait \u00e0 Mme la juge et elle ne comprenait pas.<\/p>\n<p>Les gens sont sympas en Suisse. J\u2019ai trouv\u00e9 un t\u00e9l\u00e9phone, je l\u2019ai ramass\u00e9. Le t\u00e9l\u00e9phone a sonn\u00e9, la dame a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9. J\u2019ai rendu le t\u00e9l\u00e9phone, elle m\u2019a donn\u00e9 20 fr.\u00a0! Je n\u2019ai pas accept\u00e9. Elle m\u2019a donn\u00e9 quand m\u00eame 10 fr.<\/p>\n<p>Je me rappelle aussi\u00a0: il y avait souvent des voitures ouvertes. Alors quand il faisait froid, quand il pleuvait, on entrait, on se reposait. Mais on ne touchait rien, on ne prenait rien, c\u2019\u00e9tait juste pour se reposer un peu. Je ne vole pas\u00a0!<\/p>\n<p>J\u2019ai toujours continu\u00e9 de chercher du travail, au noir. Pour le travail, il faut conna\u00eetre la ville. Dans les bars, les gens commencent \u00e0 te conna\u00eetre, ils t\u2019appellent par ton pr\u00e9nom. Pour un caf\u00e9, tu restes une heure au bar. Tous les jours, tu reviens, et tu commences \u00e0 conna\u00eetre tout le monde. Des fois, je vois des vieilles dames qui viennent boire un chocolat, je leur porte les courses. Et tu connais ces dames. Et quand tu bois quelque chose, la serveuse d\u00e9chire le ticket, parce que c\u2019est la dame qui a pay\u00e9 ta consommation. Il y a aussi l\u2019ambiance avec le foot, le soir. Aussi \u00e0 la Migros, je peux entrer 2-3 fois par jour. Comme \u00e7a, on te conna\u00eet, on conna\u00eet ton nom. Des fois on me dit\u00a0: Vous avez toujours le sourire m\u00eame que vous \u00eates dans la merde\u00a0!<\/p>\n<p><em><strong>Chez moi, c\u2019est ici\u00a0!<\/strong><\/em><\/p>\n<p>\u00c7a fait des ann\u00e9es que je me sens un Genevois. J\u2019aime Gen\u00e8ve\u00a0! Ici, c\u2019est mon pays. Les papiers, c\u2019est pour aller voir mes parents et revenir. Et pour le travail. Ne me donnez pas les papiers, mais laissez-moi travailler\u00a0!<\/p>\n<p>A l\u2019<abbr class='c2c-text-hover' title='Office cantonal de la Population de Gen\u00e8ve'>OCP<\/abbr>, avant, on entrait dans le bureau et on nous faisait la morale pour qu\u2019on rentre chez nous. A un certain moment, j\u2019ai dit\u00a0: Moi, je ne rentre pas dans mon pays, chez moi, c\u2019est ici, ma vie, c\u2019est ici, je reste ici\u00a0! Depuis ce jour-l\u00e0, on me laisse tranquille.<\/p>\n<p>Je connais la ville, les bus, les quartiers, j\u2019oriente les \u00e9trangers\u00a0! On n\u2019a tellement rien \u00e0 faire qu\u2019on peut conna\u00eetre la ville, on peut profiter.<\/p>\n<p>Quand le Faubourg a ferm\u00e9, je ne voulais pas aller dans le bunker. Je pensais aller dans les bo\u00eetes de nuit. Tu vas et tu restes jusqu\u2019\u00e0 5 heures du matin, et apr\u00e8s c\u2019est le jour. Mais je ne me sens pas bien physiquement et psychologiquement, ces temps. J\u2019ai perdu des papiers, on m\u2019a pris de l\u2019argent\u00a0\u00bb\u2026<\/p>\n<p><\/div><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au cours de cet \u00e9t\u00e9 2015, les rencontres entre requ\u00e9rants d\u2019asile et habitants de Gen\u00e8ve ont \u00e9t\u00e9 nombreuses, lors de l\u2019occupation du Gr\u00fctli puis pendant l\u2019h\u00e9bergement au Faubourg. Ces rencontres sont parfois \u00e9tonnantes et ne collent pas toujours avec l\u2019id\u00e9e que l\u2019on se fait des requ\u00e9rants, en particulier les requ\u00e9rants d\u00e9bout\u00e9s. C\u2019est pourquoi nous leur donnons la parole dans les lignes qui suivent. Viviane Luisier, sage-femme, membre du collectif d\u2019occupation du Gr\u00fctli, est all\u00e9e les \u00e9couter pendant quelques heures.<\/p>","protected":false},"author":5,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[160,218],"tags":[1127,1157,1156,203],"ve_numero":[],"pays":[],"ve_type":[1054],"ve_action":[1077],"class_list":["post-25395","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-actualites","category-temoignage","tag-geneve","tag-notre-regard","tag-revue","tag-temoignage-2","ve_type-temoignage","ve_action-notre-regard"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25395","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=25395"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25395\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=25395"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=25395"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=25395"},{"taxonomy":"ve_numero","embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/ve_numero?post=25395"},{"taxonomy":"pays","embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/pays?post=25395"},{"taxonomy":"ve_type","embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/ve_type?post=25395"},{"taxonomy":"ve_action","embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/ve_action?post=25395"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}