{"id":45224,"date":"2017-12-21T18:19:30","date_gmt":"2017-12-21T17:19:30","guid":{"rendered":"https:\/\/asile.ch\/?p=45224"},"modified":"2021-08-31T12:18:51","modified_gmt":"2021-08-31T10:18:51","slug":"droit-de-rester-aide-durgence-survivre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/asile.ch\/en\/2017\/12\/21\/droit-de-rester-aide-durgence-survivre\/","title":{"rendered":"Droit de rester |\u00a0Aide d\u2019urgence: seulement survivre"},"content":{"rendered":"<p><em>T\u00e9moignage publi\u00e9 par Droit de rester pour tou\u2219te\u2219s, en d\u00e9cembre 2017. Cliquez <a href=\"http:\/\/droit-de-rester.blogspot.ch\/2017\/12\/aide-durgence-seulement-survivre.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">here<\/a> pour lire le t\u00e9moignage sur le site de Droite de rester.<\/em><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/droit-de-rester.blogspot.ch\/\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-39826 aligncenter\" src=\"https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2017\/05\/logo_droitderester.jpeg\" alt=\"\" width=\"187\" height=\"187\" srcset=\"https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2017\/05\/logo_droitderester.jpeg 187w, https:\/\/asile.ch\/wp-content\/uploads\/2017\/05\/logo_droitderester-150x150.jpeg 150w\" sizes=\"auto, (max-width: 187px) 100vw, 187px\" \/><\/a><\/p>\n<div class=\"c-block--box c-block--default\"><div class=\"c-block--box-inner\"><\/p>\n<blockquote><p>Je suis en Suisse depuis 8 ans et demi maintenant, toujours sans rien, sans statut et sans perspectives. J\u2019ai quitt\u00e9 mon pays il y a 17 ans, quand j\u2019avais 15 ans, et je ne pourrai plus jamais y retourner. Je suis une \u00e9trang\u00e8re l\u00e0-bas, \u00e0 cause d\u2019une guerre d\u2019ind\u00e9pendance, et je n\u2019ai plus aucune famille. Depuis, j\u2019ai travers\u00e9 diff\u00e9rents pays, le Soudan, le Liban, la Libye, en Gr\u00e8ce, en Italie. Partout j\u2019ai essay\u00e9 de travailler et de reconstruire ma vie, mais j\u2019ai \u00e9t\u00e9 chass\u00e9e et je ne trouvais pas de conditions pour assurer ma survie. Souvent m\u00eame, et surtout, je n\u2019\u00e9tais pas en s\u00e9curit\u00e9 en tant que jeune femme seule et sans soutien de famille. En Suisse j\u2019ai re\u00e7u une d\u00e9cision n\u00e9gative parce que l\u2019autorit\u00e9 ne reconna\u00eet pas que nous sommes \u00e9rythr\u00e9ens. Mais nous n\u2019avons aucun moyen de le prouver. L\u2019\u00c9thiopie refuse de nous d\u00e9livrer des documents, car nous ne sommes pas leurs nationaux, et l\u2019\u00c9rythr\u00e9e de m\u00eame parce nous n\u2019avons pratiquement pas v\u00e9cu l\u00e0-bas. Moi, je n\u2019y suis m\u00eame jamais all\u00e9e et je ne connais personne sur place. Mes parents sont morts avant m\u00eame que je quitte le pays. Je n\u2019ai jamais connu ma m\u00e8re et j\u2019avais 7 ans quand j\u2019ai perdu mon p\u00e8re. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9e par une tante avec qui j\u2019ai fui au Soudan. Je ne sais pas o\u00f9 elle est maintenant, j\u2019ai perdu son contact depuis plusieurs ann\u00e9es. Tout ce que j\u2019ai encore comme famille est avec moi\u00a0: ce sont mon mari et nos deux enfants.<\/p>\n<p>Nous sommes \u00e0 l\u2019aide d\u2019urgence depuis 8 ans, sans autorisation de travailler, sans autorisation d\u2019\u00eatre l\u00e0 ni sans autorisation d\u2019exister. J\u2019ai 32 ans maintenant et j\u2019ai pass\u00e9 toute ma jeunesse sans aucun droit de progresser dans ma vie, de suivre une formation ou de me rendre utile, ni de me cr\u00e9er une vie professionnelle. Comment est-ce que je vais pouvoir rebondir apr\u00e8s un tel creux dans mon parcours\u00a0? Ma vie aura \u00e9t\u00e9 un gaspillage d\u2019une \u00e9nergie pourtant \u00e9norme que j\u2019avais pour aller de l\u2019avant, mais j\u2019ai \u00e9t\u00e9 bloqu\u00e9e dans tous mes projets par des circonstances qui me sont ext\u00e9rieures et sur lesquelles je n\u2019ai pas d\u2019influence. Je ne veux pas \u00eatre d\u00e9pendante de l\u2019assistance parce que je sais travailler. J\u2019ai envie d\u2019\u00eatre autonome et de faire des choses pour mes enfants, comme tout le monde. Tous ceux qui sont arriv\u00e9s en m\u00eame temps que nous ont un permis, mais nous non.<\/p>\n<p>Tout est bloqu\u00e9 dans ma vie. Nous partageons deux pi\u00e8ces d\u2019un petit appartement. Nous devons dormir tous les quatre avec nos deux enfants dans la m\u00eame pi\u00e8ce ce qui est d\u00e9sagr\u00e9able pour tout le monde. Nous manquons d\u2019espace et les enfants sont agit\u00e9s. Il y a parfois des tensions \u00e0 la maison. Les enfants grandissent et posent de plus en plus de questions, surtout l\u2019a\u00een\u00e9 qui va \u00e0 l\u2019\u00e9cole et voit comment vivent les autres enfants. Il demande tous les jours \u00abpourquoi on n\u2019a pas d\u2019argent?\u00bb pour acheter un petit pain ou un jouet ou un v\u00eatement, \u00ab\u00a0pourquoi on ne va pas en vacances?\u00bb quand ses camarades de classe rentrent de vacances et racontent o\u00f9 ils sont partis, \u00abpourquoi je ne peux pas faire du karat\u00e9?\u00bb. Il voudrait faire du karat\u00e9, mais c\u2019est impossible pour nous de payer une activit\u00e9 extrascolaire. L\u2019EVAM nous donne 50 frs par semaine et par enfant. C\u2019est impossible de nourrir un enfant avec 50 frs par semaine, si on compte encore les couches pour la plus jeune ou le lait en poudre. Il n\u2019y a pas assez pour seulement se nourrir. Chaque achat, depuis 8 ans, est rigoureusement pes\u00e9 et compt\u00e9. Nous ne sommes jamais s\u00fbrs d\u2019avoir assez \u00e0 manger jusqu\u2019\u00e0 la fin de la semaine.<\/p>\n<p>Tout est compliqu\u00e9 et honteux pour moi. Je n\u2019ose pas dire autour de moi dans quelle situation je suis parce que je me sens d\u00e9pendante de la charit\u00e9 ce qui est honteux. Je dois me cacher. Des fois j\u2019ai l\u2019impression que ma condition de sous-humaine est \u00e9crite sur mon visage, que les gens dans la rue vont savoir que je n\u2019ai pas d\u2019argent, que je n\u2019ai pas le droit d\u2019exister ni d\u2019\u00eatre l\u00e0. Je voudrais travailler et aider mes enfants \u00e0 grandir dans des conditions normales comme tout le monde, et non pas tout le temps devoir leur dire \u00ab\u00a0non, ce n\u2019est pas possible\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0non, nous ne sommes pas comme les autres\u00a0\u00bb. Leurs questions me remplissent de tristesse et de d\u00e9sespoir. Des fois je ne trouve plus ma voix pour leur r\u00e9pondre. Elle s\u2019\u00e9teint dans ma gorge qui se serre et j\u2019ai envie de pleurer. Souvent je pleure quand je suis seule \u00e0 la maison, ou des fois devant les enfants, car je suis \u00e0 bout de forces et je n\u2019arrive plus \u00e0 me retenir.<\/p>\n<p>J\u2019ai beaucoup lutt\u00e9 pour faire face depuis ma fuite du pays, mais maintenant cela fait trop d\u2019ann\u00e9es que je me sens comme un fant\u00f4me ou comme dans une vie de n\u00e9ant. J\u2019ai l\u2019impression de tourner en rond dans une cage, comme en prison. Je ne peux rien faire de mon existence, de valorisant ou de constructif. Il est particuli\u00e8rement pesant d\u2019\u00eatre impuissant \u00e0 cr\u00e9er pour nos enfants une vie normale, comme celle des autres enfants ici, et de devoir toujours vivre dans le retrait et l\u2019isolement social, parce qu\u2019on ne peut pas faire des activit\u00e9s avec d\u2019autres gens, faute d\u2019argent. Aller boire un caf\u00e9 entre amies, c\u2019est impossible pour moi. Offrir un tour de man\u00e8ge \u00e0 mes enfants, un spectacle de marionnettes, un chocolat pendant une promenade au bord du lac, impossible. Tout est impossible. Je n\u2019en ai tout simplement pas les moyens. Ma priorit\u00e9 chaque jour est uniquement de faire en sorte que nous ayons assez \u00e0 manger.<\/p>\n<p>C\u2019est une lutte sans fin \u00e9galement pour trouver des chaussures et des habits \u00e0 la bonne taille et de saison. Un jour, j\u2019ai achet\u00e9 une veste pour mon fils sur internet parce que c\u2019est beaucoup moins cher. \u00c0 la poste, ils ont refus\u00e9 de me remettre le paquet, parce que j\u2019avais le \u00abpapier blanc\u00bb, et que ce n\u2019\u00e9tait pas valable. Ils ont renvoy\u00e9 le colis \u00e0 l\u2019exp\u00e9diteur! J\u2019ai beaucoup pleur\u00e9 ce jour-l\u00e0 de me sentir comme au rebu. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 humili\u00e9e de n\u2019avoir pas d\u2019identit\u00e9 et de n\u2019\u00eatre personne, et de n\u2019avoir pas m\u00eame le droit de recevoir une veste pour mon fils par la poste, comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un crime. J\u2019ai demand\u00e9 sans cesse et sans cesse \u00e0 l\u2019EVAM de me procurer un programme d\u2019occupation, m\u00eame contre une toute petite r\u00e9mun\u00e9ration, n\u2019importe lequel, pourvu que je puisse faire quelque chose et ramener un peu d\u2019argent \u00e0 la maison. On me disait toujours \u00ab\u00a0il n\u2019y a pas de place, attendez six mois\u00a0\u00bb. Et ainsi six mois plus tard, et encore six mois plus tard, et encore six mois plus tard\u2026 Depuis 8 ans je n\u2019ai eu acc\u00e8s \u00e0 aucun programme d\u2019occupation, sans doute parce que je suis la femme qui doit rester \u00e0 la maison s\u2019occuper des enfants\u00a0! Mon mari a pu en suivre seulement deux, ce qui n\u2019est pas suffisant pour nous aider vraiment.<\/p>\n<p>Des fois j\u2019ai des id\u00e9es noires. J\u2019arrive compl\u00e8tement au bout de cette situation. Il m\u2019arrive de penser que je deviens folle, que je vais passer dans une d\u00e9pression qui va m\u2019aspirer compl\u00e8tement, dont je ne pourrai plus jamais sortir. Je sens comme quelque chose de d\u00e9truit au fond de moi \u00e0 force d\u2019avoir d\u00fb me battre en vain contre des murs, des barri\u00e8res et des interdits. Je ne souhaite qu\u2019une seule chose, c\u2019est pouvoir enfin aider mes enfants \u00e0 grandir bien, dans une vie avec de vraies possibilit\u00e9s et de vraies perspectives. Pour le moment, cela m\u2019est interdit. Je ne peux pas \u00e9duquer mes enfants comme il faut, parce que je suis \u00e0 \u00abl\u2019aide d\u2019urgence\u00bb, une aide de secours, juste pour survivre.<\/p><\/blockquote>\n<p><\/div><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00abJe suis en Suisse depuis 8 ans et demi maintenant, toujours sans rien, sans statut et sans perspectives. J\u2019ai quitt\u00e9 mon pays il y a 17 ans, quand j\u2019avais 15 ans, et je ne pourrai plus jamais y retourner. Je suis une \u00e9trang\u00e8re l\u00e0-bas, \u00e0 cause d\u2019une guerre d\u2019ind\u00e9pendance, et je n\u2019ai plus aucune famille. Depuis, j\u2019ai travers\u00e9 diff\u00e9rents pays, le Soudan, le Liban, la Libye, en Gr\u00e8ce, en Italie. 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