{"id":68570,"date":"2021-03-09T13:38:30","date_gmt":"2021-03-09T12:38:30","guid":{"rendered":"https:\/\/stage.asile.ch\/?p=68570"},"modified":"2021-08-26T13:44:47","modified_gmt":"2021-08-26T11:44:47","slug":"nonfiction-fr-franchir-la-mediterranee-au-feminin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/asile.ch\/en\/2021\/03\/09\/nonfiction-fr-franchir-la-mediterranee-au-feminin\/","title":{"rendered":"Nonfiction.fr | Franchir la M\u00e9diterran\u00e9e au f\u00e9minin"},"content":{"rendered":"<p>Au micro de Nonfiction.fr, <a href=\"https:\/\/www.nonfiction.fr\/article-10655-franchir-la-mediterranee-au-feminin.htm?fbclid=IwAR2GooPw_P-YHLSpELPcwqmw_42eCQ2rj8qKCZlGxxnErGyFu2SXLr-Mkvg\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Camille Schmoll, g\u00e9ographe sp\u00e9cialis\u00e9e dans les questions de migration, \u00e9voque son dernier ouvrage paru en 2020<\/a>, \u00ab\u00a0Les Damn\u00e9es de la Mer: Femmes et Fronti\u00e8res en M\u00e9diterran\u00e9e\u00a0\u00bb. \u00c0 travers le prisme du genre, elle questionne, analyse et d\u00e9construit un certain nombre d&rsquo;id\u00e9es re\u00e7ues portant sur les femmes migrantes. La directrice d&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;EHESS traite autant de la mobilit\u00e9 interne, des violences particuli\u00e8res ou de l&rsquo;exp\u00e9rimentation d&rsquo;une \u00ab\u00a0fronti\u00e8re \u00e9paisse\u00a0\u00bb et dresse un portrait profond et vertigineux du v\u00e9cu de ces femmes qui traversent cette grande bleue.<br><em>Nous reproduisons <a href=\"https:\/\/www.nonfiction.fr\/article-10655-franchir-la-mediterranee-au-feminin.htm?fbclid=IwAR2GooPw_P-YHLSpELPcwqmw_42eCQ2rj8qKCZlGxxnErGyFu2SXLr-Mkvg\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">l&rsquo;interview parue le 22 f\u00e9vrier sur le site de Nonfiction.fr<\/a>.<\/em><\/p>\n\n\n<div class=\"c-block--box c-block--default\"><div class=\"c-block--box-inner\"><\/p>\n<p class=\"chapeau tc-wine-fushia f4-ns f5\">Camille Schmoll s&rsquo;attache \u00e0 analyser et retranscrire le parcours des femmes qui tentent de franchir la M\u00e9diterran\u00e9e, comblant ainsi les lacunes de nombreuses \u00e9tudes sur les migrations. Elle* revient ici, dans le cadre du Th\u00e8me 3 de Premi\u00e8re traitant des fronti\u00e8res, sur le droit de la mer et les fronti\u00e8res maritimes. Toutefois, plus qu\u2019une analyse des fronti\u00e8res et de leur franchissement, elle s\u2019int\u00e9resse \u00e0 ceux et surtout \u00e0 celles qui se lancent dans la travers\u00e9e de la M\u00e9diterran\u00e9e. Son r\u00e9cent ouvrage livre une analyse percutante des femmes qui pratiquent ce franchissement depuis l\u2019Afrique vers l\u2019Europe dans le cadre d&rsquo;une \u00ab crise migratoire \u00bb qu&rsquo;il convient de remettre en question. Ces parcours sont marqu\u00e9s par une violence constante et prot\u00e9iforme de leur d\u00e9part \u00e0 leur arriv\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>Nonfiction.fr : Dans <em>Les Damn\u00e9es de la mer<\/em>, vous revenez sur le franchissement des fronti\u00e8res en M\u00e9diterran\u00e9e. Quelles sont les sp\u00e9cificit\u00e9s de ces fronti\u00e8res et la convention de Montego Bay est-elle ici applicable ? <\/strong><\/p>\n<p><strong>Camille Schmoll : <\/strong>Pour ce travail, je me suis plac\u00e9e du point de vue d\u2019une g\u00e9ographie sociale qui envisage le v\u00e9cu, l\u2019exp\u00e9rience des fronti\u00e8res, c\u2019est-\u00e0-dire que j\u2019aborde la notion de fronti\u00e8res en partant du point de vue et de trajectoires de ceux \u2013 et surtout de celles &#8211; qui la traversent. J\u2019insiste sur la dimension incorpor\u00e9e de cette travers\u00e9e, ce qui me rapproche de nombreux travaux de g\u00e9ographie sociale et f\u00e9ministe qui s\u2019int\u00e9ressent au corps comme \u00e9l\u00e9ment fondateur de notre rapport \u00e0 l\u2019espace.<\/p>\n<p>Pour comprendre cette approche, il faut revenir je crois sur ce qu\u2019est devenue la fronti\u00e8re europ\u00e9enne au fil des 30 derni\u00e8res ann\u00e9es, avec la criminalisation des migrations internationales et l\u2019allongement des trajectoires qui en d\u00e9coule. Cette fronti\u00e8re, loin d\u2019\u00eatre lin\u00e9aire, est \u00e0 pr\u00e9sent \u00e9paisse, mobile et labile, tandis que les situations frontali\u00e8res s\u2019\u00e9gr\u00e8nent au fil des trajectoires. Il n\u2019est donc pas vraiment question, dans mon livre, de travers\u00e9e de la <em>fronti\u00e8re-ligne<\/em> mais plut\u00f4t de la vie quotidienne <em>dans la fronti\u00e8re \u00e9paisse<\/em>.<\/p>\n<p>La travers\u00e9e de la M\u00e9diterran\u00e9e est l\u2019un de ces moments o\u00f9 la fronti\u00e8re est v\u00e9cue avec le plus d\u2019intensit\u00e9 : on y exp\u00e9rimente des sensations &#8211; la soif, la br\u00fblure, le froid &#8211; mais aussi des \u00e9motions terribles &#8211; la peur, l\u2019angoisse, la d\u00e9chirure li\u00e9e \u00e0 la perte d\u2019\u00eatres proches en voyage. La convention de Montego Bay s\u2019applique ici, notamment l\u2019article 98 qui pr\u00e9voit une obligation de pr\u00eater assistance qui incombe au capitaine du navire \u00ab pour autant que cela lui est possible \u00bb. Et d\u2019ailleurs, les sauvetages en mer sont souvent \u00e0 l\u2019initiative de bateaux marchands. Malheureusement, cette obligation n\u2019est pas toujours respect\u00e9e du fait des cons\u00e9quences que le sauvetage peut avoir en termes judiciaires ou administratifs (par exemple l\u2019immobilisation des navires le temps des enqu\u00eates administratives) ou encore, devant la difficult\u00e9 \u00e0 trouver un port pour d\u00e9barquer les personnes. Cela encourage parfois les marins \u00e0 ignorer les embarcations en d\u00e9tresse, avec les cons\u00e9quences dramatiques que l\u2019on sait. Cette politique constante de dissuasion, qui met \u2018hors-jeu\u2019 les diff\u00e9rents acteurs du sauvetage \u2013 et qui en ce moment s\u2019applique tout particuli\u00e8rement aux ONG \u2013 est simplement mortif\u00e8re.<\/p>\n<p>Par ailleurs, dans le cadre de la convention recherche et sauvetage dite SAR, consacr\u00e9e aux op\u00e9rations de secours en mer, chaque \u00c9tat c\u00f4tier \u2013 notamment Malte et l\u2019Italie &#8211; a l\u2019obligation de porter secours et assistance aux personnes en d\u00e9tresse. Mais les tensions sont fortes entre \u00c9tats et dans ce domaine comme dans d\u2019autres de la politique migratoire, on cherche \u00e0 d\u00e9l\u00e9guer la responsabilit\u00e9 de ces sauvetages \u00e0 d\u2019autres \u00c9tats. Ainsi d\u00e9but 2017, l\u2019Italie a sign\u00e9 un accord d\u00e9l\u00e9guant une partie du secours en mer \u00e0 la Libye. Pour rappel, la Libye n&rsquo;est pas signataire ni de la convention de Gen\u00e8ve de 1951 ni du protocole de 1967 relatifs au statut des r\u00e9fugi\u00e9s ; et l\u2019on conna\u00eet le triste traitement r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 ceux qui reviennent en Libye. Cet \u00e9pisode constitue le dernier en date d\u2019une s\u00e9rie de mesures qui, en durcissant la possibilit\u00e9 d\u2019acc\u00e9der en Europe, augmente consid\u00e9rablement les risques pour celles et ceux qui tentent la travers\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>Si ce sujet vous accompagne depuis les ann\u00e9es 1990 avec une \u00e9tude des femmes africaines en Italie, votre livre se concentre davantage sur les ann\u00e9es 2000 pour lesquelles vous parlez de \u00ab <em>tournant humanitaro-r\u00e9pressif<\/em> \u00bb. Qu\u2019est-ce qui change concr\u00e8tement pour les migrantes ?<\/strong><\/p>\n<p>Des ann\u00e9es 1990 jusqu\u2019au d\u00e9but des ann\u00e9es 2000, l\u2019Italie a beaucoup r\u00e9gularis\u00e9 les travailleuses et travailleurs immigr\u00e9s. Pendant les ann\u00e9es 2000, on assiste \u00e0 la fin de la migration \u00e9conomique l\u00e9gale qui, \u00e0 partir de 2004, se r\u00e9duit, en Italie \u00e0 quelques milliers de personnes chaque ann\u00e9e. La demande d\u2019asile devient la seule fa\u00e7on de se r\u00e9gulariser pour des personnes dont les motivations sont, pour la plupart d\u2019entre elles, mixtes, entre pr\u00e9carit\u00e9 \u00e9conomique et crainte des pers\u00e9cutions au pays d\u2019origine. En parall\u00e8le, les raisons de partir dans le cadre d\u2019une migration forc\u00e9e augmentent, avec la multiplication des conflits et des guerres sur le continent africain. Mais ces migrations forc\u00e9es, il faut le rappeler, se produisent en premier lieu au sein m\u00eame des pays africains, provoquant des flux de d\u00e9plac\u00e9s et de r\u00e9fugi\u00e9s importants sur le continent (c\u2019est l\u2019\u00ab arc des r\u00e9fugi\u00e9s \u00bb d\u00e9crit par Philippe Rekacewicz). Dans ces ann\u00e9es, les personnes qui empruntent le chemin de l\u2019Europe constituent une minorit\u00e9 parmi les migrants et les migrantes. Ces personnes suivent des itin\u00e9raires de plus en plus risqu\u00e9s et difficiles, ce qui a pour cons\u00e9quence que m\u00eame celles et ceux qui partaient pour des raisons \u00e9conomiques, arrivent en Europe en ayant subi de nombreuses violences. C\u2019est le paradoxe d\u2019une politique de dissuasion qui a pour premier effet de vuln\u00e9rabiliser ult\u00e9rieurement les personnes. Ce qui a pour cons\u00e9quence que quand ces personnes arrivent, elles doivent n\u00e9cessairement en passer par le circuit humanitaire. C\u2019est pourquoi je consid\u00e8re, \u00e0 la suite d\u2019autres comme Didier Fassin, que r\u00e9pressif et humanitaire vont ensemble, car l\u2019humanitaire est, du moins en partie, une cons\u00e9quence du r\u00e9pressif.<\/p>\n<p><strong>The \u00ab <em>crise migratoire<\/em> \u00bb que conna\u00eet l\u2019Europe depuis au moins une d\u00e9cennie est marqu\u00e9e par une accentuation de la violence et une politique migratoire de moins en moins pens\u00e9e par l\u2019int\u00e9gration. Pourtant, le flux demeure \u00e9lev\u00e9 comme en 2015 avec l\u2019arriv\u00e9e de 800 000 personnes depuis la Syrie. Comment l\u2019Europe peut-elle sortir de cette crise ?<\/strong><\/p>\n<p>Une accentuation de la violence de tous c\u00f4t\u00e9s, c\u2019est certain !\u00a0 L\u2019augmentation de la mortalit\u00e9 durant les travers\u00e9es maritimes en est l\u2019un des signes les plus forts, avec une importance croissante des femmes d\u2019ailleurs dans les morts et disparitions. Ainsi, r\u00e9cemment, dans la nuit de No\u00ebl, 20 personnes dont 19 femmes \u2013 dont 4 \u00e9taient enceintes &#8211; ont perdu la vie au large de la Tunisie.<\/p>\n<p>Je r\u00e9fute en revanche, comme beaucoup de chercheurs et de chercheuses, l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00ab crise migratoire \u00bb. En effet, l\u2019ann\u00e9e 2015 demeure une ann\u00e9e tout \u00e0 fait exceptionnelle et si crise il y a eu, c\u2019est avant tout une crise li\u00e9e \u00e0 la guerre civile qui a ravag\u00e9 la Syrie.\u00a0Aujourd\u2019hui, on peut parler de blocage des politiques migratoires, de crise de l\u2019accueil ou de la solidarit\u00e9. Je consid\u00e8re pour ma part que cette crise est le produit de la d\u00e9rive des fronti\u00e8res, au sens concret et m\u00e9taphorique. La r\u00e9gion euro-m\u00e9diterran\u00e9enne est, en effet, devenue cet espace o\u00f9 les \u00ab faits de fronti\u00e8re \u00bb &#8211; violences, vuln\u00e9rabilit\u00e9s, interruptions et suspensions de trajectoires migratoires &#8211; s\u2019expriment de fa\u00e7on de plus en plus brutale et aigu\u00eb.<\/p>\n<p>C\u2019est ici le processus de \u00ab fronti\u00e9risation \u00bb de l\u2019Union Europ\u00e9enne que je m\u2019attache \u00e0 d\u00e9crire. Depuis les ann\u00e9es 1990, le volet s\u00e9curitaire, au c\u0153ur de la politique migratoire europ\u00e9enne, prend progressivement le pas sur le volet int\u00e9gration et justice : le principe de la r\u00e9tention et de l\u2019expulsion, la collaboration avec les pays tiers, la confusion entre asile et migration, tout cela participe d\u2019une vision s\u00e9curitaire des migrations. Le renforcement des moyens de Frontex aujourd\u2019hui ne fait que pr\u00e9cipiter ces tendances alors qu\u2019il faudrait \u00eatre capables de reprogrammer nos raisonnements sur les migrations, d\u2019inverser nos modes de pens\u00e9es : en consid\u00e9rant par exemple que favoriser la migration r\u00e9guli\u00e8re c\u2019est \u00e9galement favoriser les circulations et donc, le cas \u00e9ch\u00e9ant, les retours. Mais c\u2019est probablement beaucoup moins payant politiquement que de donner une image de fermet\u00e9 ; cela demanderait, c\u2019est certain, une forme de courage politique de la part de nos d\u00e9cideurs.<\/p>\n<p><strong>La vie du migrant est marqu\u00e9e par la violence, vous montrez que celle-ci est encore plus forte et constante pour les femmes. Certaines sont parties pour fuir la violence du foyer ou du pays, ont \u00e9t\u00e9 violent\u00e9es sur le trajet et cela ne s\u2019arr\u00eate pas en Europe. En quoi, la travers\u00e9e de la M\u00e9diterran\u00e9e diff\u00e8re-t-elle pour une femme ?<\/strong><\/p>\n<p>Ce qui m\u2019int\u00e9ressait c\u2019\u00e9tait de pr\u00eater attention au continuum des violences, pour reprendre l\u2019expression de Sma\u00efn Laacher, c\u2019est-\u00e0-dire que parmi les violences subies par les femmes, il y a des violences genr\u00e9es (des mariages arrang\u00e9s, des violences conjugales, violences sexo-sp\u00e9cifiques subies en route, etc.) et non genr\u00e9es. Ces violences se retrouvent tout au long de la trajectoire migratoire : certaines sont li\u00e9es aux contextes travers\u00e9s, d\u2019autres aux politiques migratoires, d\u2019autres aux situations conjugales ou familiales de ces femmes. Et c\u2019est vuln\u00e9rabilis\u00e9es par l\u2019ensemble de ces violences que les femmes arrivent en Europe.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 la travers\u00e9e de la M\u00e9diterran\u00e9e, elle est d\u2019une grande violence pour les hommes comme pour les femmes : mais les femmes sont proportionnellement plus nombreuses \u00e0 y succomber. Cela tient \u00e0 de nombreuses raisons qui sont proprement genr\u00e9es : le fait que les femmes sont souvent tr\u00e8s mal positionn\u00e9es dans les navires, qu\u2019elles ne savent pas souvent nager, qu\u2019elles portent avec elles des enfants, qu\u2019elles subissent des violences pendant et avant la travers\u00e9e et donc sont \u00e9galement plus faibles.<\/p>\n<p><strong>Une autre diff\u00e9rence avec les hommes est la limitation de la mobilit\u00e9 des femmes une fois arriv\u00e9es en Europe. Si les autorit\u00e9s souhaitent les prot\u00e9ger des violences et du viol, il s\u2019agit aussi de limiter la prostitution. Vous avez d\u2019ailleurs recueilli sur ce point des t\u00e9moignages terribles dans lesquels les personnels des centres se complaisent en sarcasmes sur la sexualit\u00e9 des Africaines. Peut-on mesurer ce lien entre migration et prostitution dans les espaces concern\u00e9s ?<\/strong><\/p>\n<p>La prostitution est un ph\u00e9nom\u00e8ne multiforme sur lequel les travaux sont encore trop rares. Ce qui est certain, c\u2019est que dans les centres, de nombreux clich\u00e9s culturalistes et racistes circulent sur les femmes africaines et leur sexualit\u00e9. Du point de vue juridique, la lutte contre l\u2019exploitation sexuelle des femmes ne s\u2019est pas am\u00e9lior\u00e9e car ce que j\u2019explique dans le livre, c\u2019est que malheureusement aujourd\u2019hui la lutte contre la migration dite clandestine prend le dessus sur la lutte pour l\u2019\u00e9mancipation des femmes des circuits de la traite. Ainsi, on songera \u00e0 les rapatrier plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 favoriser des formes d\u2019int\u00e9gration via leurs sorties des circuits de l\u2019exploitation. Ce qui am\u00e8ne certaines femmes \u00e0 reprendre la route \u00e0 plusieurs reprises. Par ailleurs, dans les centres d\u2019accueil, la peur que les femmes soient happ\u00e9es par les circuits de la traite am\u00e8ne les personnels \u00e0 leur refuser toute forme d\u2019autonomie (on suspend ou on limite, par exemple, leur connexion \u00e0 internet). Ce type de situation contribue \u00e0 les vuln\u00e9rabiliser davantage. En d\u2019autres termes, l\u2019infantilisation des femmes contribue \u00e0 les emp\u00eacher d\u2019avancer dans leurs trajectoires.<\/p>\n<p><strong>Parmi les femmes rencontr\u00e9es, pourriez-vous nous pr\u00e9senter le parcours de l\u2019une d\u2019entre elles ?<\/strong><\/p>\n<p>Chaque parcours est singulier et en m\u00eame temps exemplaire. Ici, j\u2019aimerais vous parler de Sumeyye, que j\u2019ai rencontr\u00e9e \u00e0 Malte en 2010, alors qu\u2019elle avait 22 ans.\u00a0 Sumeyye est l\u2019a\u00een\u00e9e d\u2019une fratrie de 9 enfants, son p\u00e8re \u00e9tait enseignant et sa m\u00e8re femme au foyer. Sumeyye a fait des \u00e9tudes de comptabilit\u00e9 \u00e0 Mogadiscio mais a d\u00fb les interrompre en 2008, l\u2019ann\u00e9e de son d\u00e9part. Ce sont ses parents qui l\u2019ont pouss\u00e9e sur les routes car son p\u00e8re avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 enlev\u00e9 pendant plusieurs mois par les milices Al Shabaab et il avait peur que sa fille, c\u00e9libataire et majeure, ne soit kidnapp\u00e9e \u00e0 son tour et mari\u00e9e de force. Sumeyye entreprend alors une trajectoire longue et difficile, soutenue financi\u00e8rement par sa tante bas\u00e9e aux \u00c9tats-Unis (\u00e0 Minneapolis, comme de nombreux Somaliens qui r\u00e9sident aux \u00c9tats-Unis). Au fil de sa trajectoire, elle est kidnapp\u00e9e \u00e0 plusieurs reprises, notamment en \u00c9thiopie, ce qui provoque un premier retour contraint en Somalie, pour ensuite repartir. Quand elle arrive en Europe, elle a vu de nombreuses \u00ab s\u0153urs \u00bb mourir \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s dans le d\u00e9sert, dans les ge\u00f4les libyennes, et en mer. \u00c0 Malte elle est emprisonn\u00e9e pendant plusieurs mois comme la grande majorit\u00e9 des demandeurs d\u2019asile \u00e0 cette \u00e9poque, puis b\u00e9n\u00e9ficie d\u2019une protection subsidiaire et est h\u00e9berg\u00e9e dans un centre d\u2019accueil pour femmes c\u00e9libataires isol\u00e9 de tout. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, elle rencontre un jeune homme somalien, qu\u2019elle fr\u00e9quentera pour quelques temps tout en ne prenant pas tout \u00e0 fait au s\u00e9rieux cette idylle car elle sent qu\u2019elle \u00ab n\u2019est pas arriv\u00e9e au bout de son chemin et veut garder du temps pour ses \u00e9tudes \u00bb (elle me le dit ainsi). Elle se rend rapidement compte que l\u2019\u00eele ne peut rien lui offrir et choisit de traverser l\u2019Europe pour rejoindre des proches, et notamment une tr\u00e8s ch\u00e8re amie, install\u00e9e en Su\u00e8de. Mais comme ses empreintes digitales ont \u00e9t\u00e9 prises \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e \u00e0 Malte, elle est renvoy\u00e9e sur l\u2019\u00eele et subit la punition r\u00e9serv\u00e9e aux demandeurs d\u2019asile qui ont tent\u00e9 de partir pour un autre pays europ\u00e9en : son allocation journali\u00e8re est r\u00e9duite de moiti\u00e9, et passe de 130 \u00e0 80 euros. \u00ab It is because I am fingerprint \u00bb me dit Sumeyye, r\u00e9duisant ainsi son exp\u00e9rience du renvoi \u00e0 Malte dans le cadre du r\u00e8glement Dublin II \u00e0 sa dimension corporelle.<\/p>\n<p>L\u2019histoire de Sumeyye r\u00e9sume bien les deux formes de mobilit\u00e9s que j\u2019ai voulu d\u00e9crire dans le livre : d\u2019une part, une mobilit\u00e9 contrainte, gouvernementale, dans le cadre de technologies et de lois qui r\u00e9duisent les migrants et les migrantes\u00a0\u00e0 des corps assign\u00e9s \u00e0 leur premier lieu d\u2019entr\u00e9e en Europe ; de l\u2019autre, des mobilit\u00e9s internes \u00e0 l\u2019Europe qui r\u00e9sultent d\u2019une autonomie, certes en tension, mais qui nourrit pour ces femmes le d\u00e9sir de nouveaux horizons. Les deux types de mobilit\u00e9s se rejoignent parfois. C\u2019est le cas pour Sumeyye, qui va finalement b\u00e9n\u00e9ficier, dans le cadre des premiers accords europ\u00e9ens de relocalisation, d\u2019une installation en Su\u00e8de en 2011. Depuis son arriv\u00e9e en Su\u00e8de, Sumeyye s\u2019est mari\u00e9e et a eu une petite fille. Lors de l\u2019un de nos derniers \u00e9changes, elle me raconte, avec \u00e9motion, comment celle-ci a fait ses premiers pas dans la neige fra\u00eeche !<\/p>\n<p><strong>Votre travail est une vraie enqu\u00eate de terrain. Vous avez rencontr\u00e9 ces femmes \u00e0 de multiples reprises et gardez contact avec elles gr\u00e2ce \u00e0 Internet. Un lien s\u2019est donc forc\u00e9ment cr\u00e9\u00e9. Comment parvenez-vous \u00e0 vous pr\u00e9server des violences qu\u2019elles subissent et de l\u2019impasse dans laquelle certaines semblent \u00eatre enferm\u00e9es ?<\/strong><\/p>\n<p>Cela fait une dizaine d\u2019ann\u00e9e que je travaille avec ces femmes, nous avons donc bien heureusement partag\u00e9 bien plus que le r\u00e9cit de leurs violences. Et je n\u2019ai personnellement rien v\u00e9cu des violences qu\u2019elles d\u00e9crivent, il y a donc, malgr\u00e9 le lien qui se cr\u00e9\u00e9e, une distance ind\u00e9passable entre elles et moi.<\/p>\n<p><strong>*L\u2019interview\u00e9e :<\/strong> Camille Schmoll est directrice d\u2019\u00e9tudes (en cours de nomination) \u00e0 l\u2019EHESS Paris, membre de l\u2019UMR G\u00e9ographie-cit\u00e9s et de l\u2019Institut Convergences Migrations. A l\u2019EHESS elle est titulaire de la chaire \u00ab G\u00e9ographie sociale, morale et politique des migrations en M\u00e9diterran\u00e9e \u00bb. Depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, elle s\u2019attache \u00e0 d\u00e9crire et analyser les migrations internationales en Europe et dans la r\u00e9gion m\u00e9diterran\u00e9enne.<\/p>\n<p><strong>Sur Nonfiction.fr:<\/strong><\/p>\n<p>&#8211; Anne-Laure Amilhat-Szary, \u00ab <a href=\"https:\/\/www.nonfiction.fr\/article-10664-les-frontieres-au-defi-du-xxie-siecle.htm\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Les fronti\u00e8res au d\u00e9fi du XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle <\/a>\u00bb<\/p>\n<p><\/div><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au micro de Nonfiction.fr, Camille Schmoll, g\u00e9ographe sp\u00e9cialis\u00e9e dans les questions de migration, \u00e9voque son dernier ouvrage paru en 2020, \u00ab\u00a0Les Damn\u00e9es de la Mer: Femmes et Fronti\u00e8res en M\u00e9diterran\u00e9e\u00a0\u00bb. \u00c0 travers le prisme du genre, elle questionne, analyse et d\u00e9construit un certain nombre d&rsquo;id\u00e9es re\u00e7ues portant sur les femmes migrantes. La directrice d&rsquo;\u00e9tude de &hellip; <a href=\"https:\/\/asile.ch\/en\/2021\/03\/09\/nonfiction-fr-franchir-la-mediterranee-au-feminin\/\">Continued<\/a><\/p>","protected":false},"author":5,"featured_media":68571,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":""},"categories":[160],"tags":[380,1159,633,328,392,313,972,494,1116,881,244],"ve_numero":[],"pays":[],"ve_type":[1061],"ve_action":[1050],"class_list":["post-68570","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-actualites","tag-accueil","tag-documentation","tag-femmes","tag-forteresse-europeenne","tag-mediterranee","tag-prejuge","tag-refugie","tag-surveillance","tag-union-europeenne","tag-viol","tag-vulnerabilite","ve_type-article-de-presse","ve_action-documentation"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/68570","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/5"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=68570"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/68570\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media\/68571"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=68570"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=68570"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=68570"},{"taxonomy":"ve_numero","embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/ve_numero?post=68570"},{"taxonomy":"pays","embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/pays?post=68570"},{"taxonomy":"ve_type","embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/ve_type?post=68570"},{"taxonomy":"ve_action","embeddable":true,"href":"https:\/\/asile.ch\/en\/wp-json\/wp\/v2\/ve_action?post=68570"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}