Border Forensics | « Stop the boat » : le coût humain de la frontière externalisée britannique
Depuis l’été 2023, les traversées de la Manche sont devenues plus meurtrières. Cette hausse des décès intervient alors même que le Royaume-Uni et la France ont renforcé leurs dispositifs de contrôle aux frontières, dans le cadre de la politique « Stop the Boats ». À partir d’une analyse numérique des incidents survenus dans la Manche, l’enquête du Centre ESRC et de Border Forensics met en lumière que la hausse des décès est directement liée au durcissement des contrôles, malgré une baisse des arrivées. Elle démontre que ces politiques contribuent principalement à accroître les risques encourus par les personnes qui tentent la traversée.
Nous relayons ci-dessous l’abstract du rapport, traduit de l’anglais avec DeepL. L’étude complète est disponible directement sur le site de Border Forensics. Nous renvoyons également à un communiqué de Migreurop, au témoignage d’une personne migrante détenue en Angleterre, ainsi qu’une lettre de sept rapporteurs de l’ONU dénonçant les conditions de détentions au Royaume-Uni, qui s’inscrivent dans ce même contexte. Davantage d’informations ainsi que les liens vers ces documents sont disponibles en fin d’article.
Pourquoi «Stop the boat» tue: une enquête numérique contre-forensique sur le coût humain de la frontière externalisée du Royaume-Uni dans la Manche
Comment la politique «Stop the Boats» tue présente les conclusions d’une enquête collaborative menée pendant un an par des chercheurs du Centre ESRC pour les avenirs sociodigitaux de l’université de Bristol et par Border Forensics, un organisme de recherche indépendant basé à Genève, en Suisse. Le rapport démontre comment les politiques «Stop the Boats» du gouvernement britannique, ainsi que les plus de 625 millions de livres sterling versés à la France pour empêcher les départs, ont directement contribué à une forte augmentation du nombre de décès parmi les personnes tentant de traverser la Manche à bord de ce qu’on appelle des «petits bateaux».
S’appuyant sur des données fournies par des activistes en solidarité avec les migrants dans le nord de la France, sur les registres des garde-côtes français et sur les données de transparence du ministère de l’Intérieur britannique, cette enquête met en évidence une augmentation spectaculaire des incidents mortels à partir de l’été 2023. Il est crucial de noter que cette hausse du nombre de décès est survenue alors que le nombre de canots pneumatiques et de personnes arrivant au Royaume-Uni diminuait, et ce malgré un renforcement de la surveillance aérienne et des capacités de recherche et de sauvetage en mer.
L’analyse géospatiale a montré que ces décès supplémentaires se sont produits plus près des côtes françaises, et des entretiens avec des militants et des migrants ont révélé qu’ils résultaient de nouveaux mécanismes mortels : une surpopulation extrême, entraînant l’écrasement des personnes à l’intérieur des canots pneumatiques, et des mises à l’eau chaotiques, souvent au milieu d’interventions policières violentes visant à empêcher les départs. Les effets entremêlés de trois pratiques de police des frontières à l’origine de ces mécanismes sont examinés en détail dans le rapport: celui-ci démontre comment ces pratiques, que les autorités prétendent «sauver des vies» en empêchant les tentatives de traversée, ont amplifié les risques auxquels sont confrontées les personnes contraintes d’entreprendre des voyages illégaux pour atteindre le Royaume-Uni. Il montre également que les responsables britanniques et français connaissaient, ou auraient dû connaître, les conséquences mortelles de leurs politiques.
- Mesures «en amont» de lutte contre le trafic et perturbation de la chaîne d’approvisionnement: La coopération internationale a réduit la disponibilité des canots pneumatiques et autres équipements nécessaires aux traversées en petite embarcation, ce qui a conduit les passeurs à se procurer des canots gonflables plus grands et de moindre qualité, qui sont de plus en plus surchargés. Les mesures anti-trafic ont également réduit les possibilités pour les groupes disposant de peu de ressources d’organiser leurs propres traversées — renforçant ainsi l’emprise des passeurs professionnels sur le marché — et ont alimenté la concurrence pour les places à bord.
- Renforcement de la surveillance aérienne: Bien que présentée principalement comme un soutien aux opérations de recherche et de sauvetage, l’analyse des trajectoires de vol et des documents officiels a montré que la majeure partie de la surveillance aérienne de la Manche est axée sur la coordination des patrouilles de police au sol et la collecte de données et de renseignements à des fins de poursuites judiciaires. En permettant une détection et une intervention policière plus rapides, la surveillance a contribué à la surpopulation et à l’apparition de nouvelles tactiques dangereuses pour les départs en petits bateaux.
- Intensification de l’activité policière sur la côte française: Le nombre toujours croissant de policiers sur la côte française, financé par le Royaume-Uni, a modifié la géographie des départs en petits bateaux et favorisé l’adoption des «bateaux-taxis», qui présentent des risques accrus pour les voyageurs contraints de monter à bord de canots pneumatiques déjà à flot. Les tactiques violentes de la police, en particulier l’utilisation d’armes antiémeutes telles que les gaz lacrymogènes, les grenades assourdissantes et les balles en caoutchouc, ont également mis directement en danger les voyageurs et provoqué des mouvements de panique, des bousculades et des noyades dans des eaux peu profondes.
Des décennies de renforcement de la sécurité et de la présence policière à la frontière externalisée du Royaume-Uni n’ont pas mis fin aux voyages illégaux et, bien qu’ils constituent une priorité politique depuis 2019, les traversées en petits bateaux n’ont pas cessé. Comme le montre ce rapport, le renforcement des contrôles n’a pas seulement échoué à atteindre son objectif déclaré, mais a entraîné davantage de décès dans la Manche. La question reste ouverte de savoir si cette réalité pourra être reconnue par les décideurs politiques et conduire à une réévaluation fondamentale de l’externalisation des frontières britanniques.
Pour l’instant, alors que la prochaine phase de coopération bilatérale pour 2026-2029 s’apprête à débuter, le gouvernement britannique semble déterminé à continuer d’utiliser d’importants versements pour inciter les Français à adopter des tactiques toujours plus risquées pour contrôler sa frontière, quel qu’en soit le coût humain.
Traduit de l’anglais avec Deepl.

Des accords sous le feu des critiques internationales ces dernières semaines
Le 24 mars dernier, plus de 14 organisations ont alerté sur les effets des accords franco-britanniques, pointant plus particulièrement le dispositif expérimental « One in, One out ». Dans leur communiqué de presse, elles dénoncent notamment les risques supplémentaires engendrés par ces politiques, ainsi que le recul des droits fondamentaux qui y sont liés.
Le 14 janvier dernier, une manifestation pacifique de 175 demandeurs d’asile, détenus dans des centres de rétention en Angleterre, a été violemment réprimée par les forces de l’ordre. Les personnes retenues protestaient contre des détentions inhumaines et contre leur renvoi vers la France. Le témoignage d’un détenu racontant cette répression a été relayé sur le site du réseau Migreurop.
Dans une lettre publiée le 6 février 2026, sept rapporteurs spéciaux de l’ONU dénoncent des détentions arbitraires et des pratiques pouvant constituer des traitements inhumains, dans le cadre des expulsions depuis le Royaume-Uni. Ils alertent aussi sur des manquements juridiques concernant le dispositif « One in, One out » et donnent 60 jours à la France et au Royaume-Uni pour justifier la conformité du dispositif au droit international. Vous pouvez retrouver cette lettre en cliquant ici.