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Our gaze

Lost Land. Voyage de l’espoir

Marco Danesi

Lost Land porte sur grand écran la cavale douce-amère de deux jeunes frère et sœur rohingya depuis le Bangladesh jusqu’en Malaisie. Le film du cinéaste japonais Akio Fujimoto a été programmé lors du dernier Festival du film et forum international sur les droits humains de Genève (FIFDH). Premier long-métrage de fiction en langue rohingya, interprété exclusivement par des Rohingyas non professionnel·les, Lost Land a été primé, notamment, au Festival de Venise 2025 par le jury de la section Orizzonti. Il est distribué en Suisse romande par trigon-film.

Shafi, 4 ans et Somira, 9 ans, frère et sœur, sont issu·es de la communauté rohingya, ethnie en grande partie musulmane persécutée et privée de nationalité au Myanmar, leur pays d’origine, par la majorité bama, bouddhiste. Après avoir quitté un camp de réfugié·es au Bangladesh, où vivent près d’un million d’exilé·es rohingyas, la fratrie cherche à rejoindre un oncle en Malaisie en transitant par la Thaïlande.

Accompagné·es au départ par une tante d’un pays à l’autre, dessinant la géographie de la diaspora rohingya, les enfants sont brutalisé·es par des passeurs impitoyables avant d’être livré·es à eux-mêmes. Leur périple est fait d’errements, de drames, mais aussi de solidarité et de moments magiques, avec l’apparition d’un manguier géant, arbre totem d’un destin à la fois sombre et fulgurant.

Avec beaucoup d’empathie et de tendresse, le réalisateur japonais Akio Fujimoto filme à hauteur d’enfant une histoire tristement universelle: des êtres humains – de plus en plus souvent des mineur·es isolé·es – tentant d’échapper à la misère, à l’oppression, aux discriminations au risque de leur vie.

Tout au long du film, dans une sorte de 400 coups tragique (près de 70 ans après Truffaut) rappelant également Voyage de l’espoir du Suisse Xavier Koller (1990), le cinéaste fait preuve d’une capacité remarquable, sinon troublante, à projeter la beauté inquiète des paysages sur l’humanité tourmentée, parfois rapace, croisée en route.

Images du film Lost Land

Entretien avec Akio Fujimoto – « Je voulais mettre sur l’avant de la scène une tragédie humaine oubliée »

asile.ch a pu s’entretenir avec Akio Fujimoto, invité au Festival du film et forum international sur les droits humains de Genève (FIFDH). Né en 1988 à Osaka, le cinéaste japonais s’est formé au cinéma à l’Université des arts de sa ville natale. En 2013, il a réalisé son premier court-métrage Psychedelic Family, suivi de reportages et de documentaires. En 2017, il a signé son premier long-métrage de fiction, Passage of Life, récit autour d’une famille myanmaraise en situation irrégulière au Japon. Trois ans plus tard en 2020, Along the Sea, dévoile le quotidien de jeunes femmes vietnamiennes exploitées toujours au Japon. Lost Land est son troisième long-métrage.

Pourquoi s’intéresser au sort des Rohingya, une communauté dont le sort dramatique fait rarement la une des médias?

Akio Fujimoto · Je ne suis pas Rohingya, mais j’ai beaucoup de sympathie pour cette communauté pour avoir vécu aussi quelque temps au Myanmar. Par ailleurs, les discriminations, les persécutions dont sont victimes des individus, voire des populations entières sont au cœur de mes préoccupations. Mes films précédents traitaient déjà ces sujets. Avec Lost Land, je voulais mettre sur l’avant de la scène une tragédie humaine oubliée et en même temps l’extraordinaire résilience d’un peuple, à travers la joie de vivre de deux jeunes enfants.

Le voyage de Shafi et Somira, par ailleurs, transcende leur destin particulier.

C’est vrai. Leur histoire a une valeur universelle. En l’écrivant, j’avais en tête tous ces enfants sur les routes de l’exil, tous ces petits migrant·es qui risquent leur vie et parfois la perdent. Je voulais également que tout le monde d’où qu’il vienne, d’où qu’il regarde, puisse s’identifier à ces personnages, très attachants et résistants malgré les malheurs qu’ils subissent.

Quelle est la part documentaire et la part de fiction du film?

À 90 %, c’est du documentaire et le reste de la fiction. J’ai passé une année à écouter, récolter des témoignages des personnes qui ont vécu ce que l’on voit dans le film et qui jouent leur propre rôle à l’écran. Le tournage, à son tour, s’est déroulé précisément dans les trois pays que traversent habituellement les Rohingya pour se mettre à l’abri. Nous avons réellement fait le voyage.

Malgré cette grande part documentaire, la dimension politique du drame des Rohyngyas reste en arrière-plan?

C’est exact. Et c’est délibéré. Le film est construit du point de vue des deux enfants. Ce qui se passe est raconté avec leurs mots, leurs jeux, leur naïveté, leur force vitale. Mais la dimension politique n’est pas pour autant évacuée. Elle est présente souvent hors champ, via la bande-son par exemple, qui permet de contextualiser l’action. Enfin, j’avais aussi envie de susciter le désir du public de se questionner lui-même et de partir à la recherche de davantage d’informations sur les Rohingyas.

Propos receuillis par MARCO DANESI

Cet article s’inscrit dans notre dossier spécial consacré aux réfugié·es rohingyas. Notre Chronique Monde, dédiée à la persécution de cette minorité, paraîtra prochainement.