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Aide d’urgence | Reportage à la Casa Alpina, une prison invisible et destructrice

En ligne depuis le 19 juin 2011 et publié dans - modifié le 15 juin 2017

C’est par chemin de fer à crémaillère que le train monte les derniers 500 mètres de dénivelé pour atteindre le col du Brünig qui sépare Berne du canton d’Obwald. On y décèle à peine une dizaine de maisons. L’une d’elle est la Casa Alpina. Le canton de Berne y relègue depuis juillet 2008 des requérants d’asile déboutés ou sous le coup d’une décision de non-entrée en matière (NEM). Ils sont tous à l’aide d’urgence.

Hadid, 24 ans, kurde de l’Irak, m’attend à la gare. On s’installe dans un des deux restaurants au décor traditionnel, et Hadid – qui s’exprime en allemand – commence le récit de sa vie de requérant d’asile débouté sur le Brünig.

Nos deux cafés coûtent plus cher que ce qu’il reçoit par jour pour manger et vivre. L’aide d’urgence sur le Brünig comprend des bons Migros ou des biens alimentaires et sanitaires d’une valeur de six francs par jour. Heureusement que Hadid a des amis qui sont prêts à échanger les bons Migros contre de l’argent. Le maigre pécule lui permet alors de prendre le train et d’échapper, de temps à autre, à l’isolement du Brünig. Parfois, il reçoit des colis de ses parents qui vivent en Irak. «Ces habits, il y a un mois, ma famille me les a envoyés. Maintenant, l’Irak n’est même plus un pays. Pas de président, pas de rien-du-tout, pas de sécurité. Et eux, ils doivent m’aider alors que je suis en Europe!»

“On ne peut pas vivre comme ça!”

Hadid est arrivé en Suisse il y a trois ans. Quand il avait encore son permis N de requérant d’asile, il apprenait avec succès l’allemand et travaillait dans le garage d’un ami irakien. «Mais dommage, maintenant c’est fini.» Aujourd’hui débouté, il n’a plus le droit de travailler et personne ne vient offrir des cours d’allemand sur le Brünig. Les requérants du Brünig subissent régulièrement des contrôles policiers effectués tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du centre. Ils sont à chaque moment susceptibles d’être arrêtés pour être ensuite renvoyés ou mis en détention pendant une période pouvant aller jusqu’à dix-huit mois.

«Demain, je vais au mariage d’un ami à Berne. Si la police me contrôle dans le train à Interlaken, qu’est-ce que je peux lui dire? Que je vais à un mariage?!» «On ne peut pas vivre comme ça! Maintenant j’ai toujours peur. Toujours peur de la police. Le matin quand je me réveille, je regarde ma montre et quand il est dix heures passées, je remercie Dieu: aujourd’hui la police n’est pas venue!»

La télé, seule source de distraction

Ces derniers mois, les autorités bernoises ont renforcé la présence policière sur le Brünig. L’intervention qui a le plus marqué Hadid était la razzia du 14 décembre. «D’un coup sont venus environ 100 policiers. Avec des armes… Tous les Etats-Unis sont venus en Irak, mais quelque chose comme ça, je n’ai encore jamais vécu! Ils nous ont menottés, ils nous ont bandé les yeux.» La perquisition a duré de huit heures du matin jusqu’en début d’après-midi. Pendant tout ce temps-là, les résidents du centre sont restés menottés, assis parterre, sans manger ni boire.

Tout ce qu’en auront retenu les journaux régionaux, c’est l’information floue sur la saisie de stupéfiants auprès de certains requérants. Nulle part n’est apparu le fait que la grande majorité de ces hommes ont été présumés délinquants à tort et traités de manière indigne et brutale.
Le restaurant ferme, et nous nous déplaçons vers le centre de transit, une maison bleu ciel, coincée entre falaise et route et portant le nom de Casa Alpina.

La télévision dans le hall d’entrée illumine les visages d’une dizaine d’hommes qui regardent un match de foot. Avec la table de babyfoot, la télé représente la seule source de distraction. Le bâtiment rappelle les camps de vacances. Des locaux sobres, ni trop propres, ni trop délabrés. Les chambres sont étroites, occupées par quatre, six ou huit hommes. La peinture dans les douches se décolle. Des lits superposés. Des caisses en métal pour quelques affaires personnelles.

Au couloir du premier étage, un homme fait la prière en direction de la Mecque. D’autres fument à la fenêtre qui donne sur une terrasse. Dormir, cuisiner, regarder la télé, cuisiner et encore dormir, les journées passent lentement et sont à peine rythmées. «Quand je dors, je ne réfléchis pas autant, c’est mieux.»

A ma question de savoir comment les relations sont entre les habitants du centre, Hadid dit avoir deux, trois amis ici, comme le jeune Algérien qui partage la chambre avec lui depuis son arrivée il y a onze mois. Mais sinon, «les gens ici ne parlent pas beaucoup ensemble. Ils préfèrent être seuls. Chaque homme réfléchit à ses propres problèmes et à sa vie de merde. On n’a pas la force d’écouter les plaintes des autres.» Le cumul de toutes ces détresses personnelles mène forcément aussi à des conflits. Quand il y a des querelles entre les habitants, le personnel du centre appelle tout de suite la police.

Vivre comme un être humain

Le message des autorités suisses est clair: le régime d’aide d’urgence est conçu pour faire partir les gens. Mais Hadid, comme beaucoup d’autres, ne peut pas rentrer dans son pays. «C’est difficile en Irak maintenant. Je n’ai pas de sécurité là-bas.» Malgré l’isolement géographique et social, la tracasserie ciblée par les contrôles de présence, l’humiliation de la police et l’angoisse du renvoi, il n’envisage pas de retourner en Irak. «Si il y avait la sécurité en Irak, je te promets que je rentrerais demain.»

Quel espoir lui reste-t-il?

«Espoir? Plus d’espoir. Mon espoir signifie mon rêve: quand je pourrai vivre comme un être humain. Travailler. Un appartement. La liberté.»

Sophie Hodel

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