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La Cité | Les Syriens au Liban

En ligne depuis le 29 décembre 2012 - modifié le 15 janvier 2013

Syriens au Liban, un exil invisible

Depuis le début du conflit syrien, le Liban, avec plus de 100 000 réfugiés, est le deuxième pays d’accueil de la région. Loin des images omniprésentes du conflit à Alep ou — à moindre échelle — des camps de réfugiés en Turquie ou en Jordanie, les réfugiés syriens au Liban ont pour trait caractéristique leur «invisibilité», tant dans la société libanaise que sur le plan médiatique.

Article paru dans La Cité le 7 décembre 2012, reproduit sur le site de Vivre Ensemble avec l’autorisation du rédacteur en chef.

Texte de  Florent Sauge et photos de Flore Giraud.

Les Syriens sont de plus en plus nombreux à fuir les combats pour trouver refuge dans les pays limitrophes — Turquie, Liban, Jordanie et Irak — mais ils sont nombreux aussi à se diriger vers le pays du Cèdre, en raison de liens «organiques» existant entre les populations libanaise et syrienne: familles séparées par la frontière, intérêts économiques communs entre la classe moyenne et la bourgeoisie des deux pays, convergences commerciales ou politiques.

Ces liens avaient déjà joué un rôle lors de la guerre civile libanaise, permettant à de nombreux Libanais de se fondre dans la population syrienne, ils rejouent aujourd’hui la même scène dans le sens inverse. C’est le cas notamment d’une partie relativement aisée de la population syrienne, qui fuit avec un capital financier leur offrant une certaine autonomie. D’aucuns possèdent des logements à Beyrouth et en ont pris logiquement le chemin — une partie importante d’entre eux ayant d’ailleurs la double nationalité — tandis que d’autres se sont installés dans les hôtels de la capitale libanaise, remplaçant ainsi les touristes qui ont délaissé cette région sous tension.

Ahmad est de ceux qui ont quitté leur appartement de Damas pour un petit logement à Beyrouth. «Pour nous, ce n’est pas vraiment un exil. Pour beaucoup, le Liban et la Syrie, c’est un peu le même pays, on nous le répète dès l’école. Passer la frontière pour travailler ou rejoindre une maison de vacances est une pratique très répandue. […] Les gens que je connais à Beyrouth ont pris du temps à réaliser qu’ils fuyaient pour un bon moment, certains n’en prennent pas encore conscience. Ils imaginent rentrer rapidement au pays, avant de se retrouver sans le sou. Et ceux qui ne pensent pas rentrer ne voient le Liban que comme un lieu de transit, avant d’émigrer ailleurs, en Europe par exemple.» Depuis cet entretien, l’UE a fermé ses frontières aux réfugiés syriens.

«Ceux qui ont de faibles revenus sont hébergés par leur famille. Ils viennent de Homs, de Damas, ou de la montagne. C’est seulement maintenant qu’on commence à comprendre qu’on ne pourra pas revenir et faire comme si rien ne s’était passé. Les maisons des uns ont été squattées, les autres pillées ou détruites. Certaines familles ont un membre qui reste sur place pour surveiller la maison, la boutique, l’usine. Mais ils finissent par fuir à leur tour. Et passer la frontière avec trop de biens est de plus en plus difficile: tu es bloqué aux postes-frontières ou tu te fais détrousser dans la montagne.»

Ils sont pourtant de plus en plus nombreux à passer la frontière, et de plus en plus démunis. La première vague a peu à peu laissé place à un flux plus important, de personnes déjà déplacées à l’intérieur de la Syrie, ou fuyant une ville en proie à de violents affrontements. De 13 400 réfugiés en mai dernier, les estimations font état de plus de 100  000 personnes au début novembre 2012. Et la courbe est exponentielle. Une constante: la majorité d’entre eux viennent du district de Homs. Ils arrivent dans le Nord-Liban, à Tripoli et dans la plaine de la Bekaa. Les plus «engagés» préfèrent partir vers la Turquie, de peur d’être la cible des alliés du régime syrien. Dans le nord et la Bekaa, les femmes et les enfants représentent 80% des réfugiés et l’État libanais n’a pas prévu de centre d’accueil pour les héberger, en dehors de quelques écoles de la Bekaa qui ont été ouvertes durant l’été et que les réfugiés ont dû quitter à la rentrée des classes. Ils s’installent où ils peuvent, là où ils ont de la famille le plus souvent, dans des appartements qui abritent trois ou quatre familles, là où une seule vivait. Certains villages de la Bekaa ont ainsi vu leur population doubler, voir tripler. Les plus malchanceux finissent dans les bidonvilles de Tripoli et du Nord-Liban.

L’UNHCR, qui met en place et coordonne l’aide aux réfugiés, a été pris de court. En 2011, son mandat au Liban ne concernait que 5 000 Irakiens. Depuis le début de l’exil des Syriens, il a fallu constamment revoir les estimations à la hausse. En 2012, elles étaient de 40 000 réfugiés maximum pour l’année en cours. Actuellement, les prévisions varient entre quatre à six fois ce chiffre. La difficulté est de recenser une population éparpillée dans le pays, composée de réfugiés majoritairement urbains, dont certains craignent d’être identifiés par les amis libanais du régime syrien.

Les centres d’enregistrement de l’UNHCR ont effectué ce recensement et organisé la distribution de produits de première nécessité, ainsi que les chèques alimentaires. Des programmes d’éducation ou de soutien médical ont été mis en place. Les centres de Tripoli et de la Bekaa ne désemplissent pas. L’un d’entre eux est installé dans le hall d’un palais d’exposition semi-abandonné de Tripoli. Les réfugiés y attendent, devant une grille, qu’un minivan vienne les emmener vers une salle cloisonnée par des bâches en plastique.

Ce lieu a été aménagé par l’UNHCR en à peine 48 heures. Vétuste, il ne bénéficiait ni d’eau courante ni d’électricité. Près de cent familles viennent quotidiennement s’y faire enregistrer. Des Libanais portant les chasubles de l’UNHCR expliquent aux arrivants le fonctionnement de l’aide ou comment scolariser les enfants — près de 8 000 au Liban.

Parmi la cinquantaine de personnes qui attendent sur des chaises en plastique, la majorité vient de Homs. C’est le cas de Myriam, accompagnée de son mari et de ses quatre enfants, qui n’est au Liban que depuis quelques semaines, hébergée par la famille et munie d’un visa de six mois. Comme beaucoup d’autres, les fonds avec lesquels elle est arrivée au Liban sont minces. L’aide humanitaire permet tout juste de survivre. Elle reviendra la semaine suivante pour une distribution qui n’aura finalement pas lieu, le centre étant fermé en raison des tensions qui agitent Tripoli à la suite d’un attentat à la voiture piégée à Beyrouth. La plupart des réfugiés ne veulent pas témoigner de leur parcours, par honte de leur précarité pour certains, par peur des représailles pour d’autres. La vue de l’appareil photo attire des regards inquiets.

Depuis septembre dernier, les Palestiniens vivant en Syrie passent également la frontière dans l’espoir de trouver un havre de paix. C’est la bataille de Damas, et principalement le combat dans et autour du camp palestinien de Yarmouk, dans la banlieue de la capitale, qui a jeté la plupart d’entre eux, par milliers, sur la route de l’exil.

Rami et Yamin, deux Palestiniens d’une trentaine d’années vivant dans les camps de Sour (Tyr) au sud du Liban, à quelques kilomètres de la frontière avec Israël, connaissent bien la situation. Yamin travaille pour une ONG européenne avec les enfants palestiniens, Rami pour l’UNRWA 1. Pourtant éloigné de la frontière syrienne, Sour accueille plus de deux cents familles palestiniennes de Syrie, réparties dans les trois camps et les douze bidonvilles, souvent surpeuplés, qui entourent la ville.

«Ce sont des doubles réfugiés, Palestiniens et Syriens», décrit Rami. «Après avoir fui Damas, ils se retrouvent dans un pays où ils n’ont aucun droit, ni celui de travailler, ni celui d’acheter un appartement, sans parler du racisme des Libanais contre les Palestiniens. Le pire, c’est qu’une fois dans les camps, ils ne peuvent plus en sortir autrement que clandestinement puisque l’État libanais refuse de leur donner un visa de plus de deux semaines et contrôle l’entrée des camps par des check-point où les papiers sont contrôlés!»

Les Palestiniens de Syrie n’ont pas accès aux programmes de l’UNHCR, ceux-ci étant du ressort d’une autre agence, l’UNRWA, moins préparée à cet exil plus soudain que celui des Syriens. Yamin nuance: «Heureusement, il y a la solidarité des familles, et le fait que le camp, c’est souvent une communauté où on ne te laisse pas complètement tomber. L’UNRWA et les ONG commencent aussi à s’activer. Elles intègrent les Palestiniens de Syrie dans les programmes d’aide déjà opérationnels. En ce jour d’octobre 2012, nous sommes avec des instituteurs palestiniens de Syrie pour donner des cours aux enfants qui viennent d’arriver de Damas.»

Élément de polarisation de la vie politique libanaise, la question syrienne apparait ponctuellement de façon violente dans l’actualité du pays: affrontements à la frontière ou à Tripoli, kidnappings, ou, le 19 octobre dernier, attentat à la voiture piégée à Beyrouth contre Wissam El Hassan, chef du renseignement militaire, et membre de la coalition antisyrienne. La manifestation qui a eu lieu à Beyrouth le surlendemain de l’attentat, jour des funérailles, montre que la Syrie s’impose régulièrement dans la politique libanaise. Une petite partie des réfugiés sont là, en petits groupes, drapeaux au poing au milieu de la manifestation.

À quelques pas de la Grande Mosquée, Fadel, la vingtaine et un drapeau syrien autour du front, entrecoupe ses propos par les slogans que lui et ses collègues lancent depuis plus d’une heure déjà. «Tu comprends, si Bachar el-Assad vient se battre contre nous ici, nous aussi on peut se battre contre lui. Faire tomber par exemple Mikati, c’est éliminer un gouvernement qui soutient le régime. C’est pour nos familles, pour qu’elles ne vivent plus dans la peur de croiser des agents syriens. Mais surtout, je ne peux pas rester là, à ne rien faire, pendant que mes frères meurent à Alep.»

Entre deux invocations Allah Akbar, au milieu de Libanais demandant la démission du premier ministre Mikati, Fadel et ses amis se mettent à crier: «Le peuple veut la chute du régime.» Mais on ne sait déjà plus très bien duquel il s’agit. L’opposition à la Syrie de Bachar el-Assad a beau être le ciment de la coalition qui défile ce jour-là, la distance entre les Libanais et les Syriens se mesure entre ces cortèges qui ne se mélangent pas.

Difficile d’évoquer avec les Libanais les conséquences que cet exode pourrait avoir sur la situation politique de leur pays. Pour Akram Kachee, Syrien vivant en France et chercheur au GREMMO 2, la situation ne connait pourtant pas de mutations profondes: «Le clivage va rester celui du «14 mars» et du «8 mars», tel qu’il est aujourd’hui. C’est les pro-Assad, le Hezbollah et ses clans, et le 14 mars, avec Hariri. Cela va même un peu plus loin, le clivage va devenir plus radical, ils vont se rejeter la responsabilité. Ça ne changera pas radicalement, mais la crainte des Libanais est légitime parce qu’ils pensent que ça va avoir des conséquences directes sur leur vie: les prix vont augmenter, il y aura moins de travail, cela va également provoquer des problèmes sociaux, les tensions entre les pro- et les anti- régime qui peuvent devenir plus violents, etc.» Reste également la question du Hezbollah, assez absent actuellement de la crise politique, mais qui «ne se laissera pas faire», s’il sent que le régime pro syrien va tomber.

Alors que le Liban voit s’importer chaque jour un peu plus le conflit syrien sur son territoire, les réfugiés syriens se multiplient dans un pays qui n’a, à terme, ni les moyens ni la volonté de les accueillir. L’invisibilité de cet exil tend à faire oublier l’importance de cette crise et à minorer ses conséquences, politiques et humanitaires. Le risque est grand que les réfugiés soient les premiers à payer le prix des tensions qui agitent le Liban, dans un pays où ils n’ont, cette fois, guère de possibilité de fuir à nouveau.

1. Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient.
2. Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient.