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Rue 89 | Les réfugiés syriens, désormais « ennemis de la nation » en Egypte

En ligne depuis le 24 septembre 2013

Article de Sonia Dridi publié sur le site rue 89 le 23 septembre 2013

Les réfugiés syriens, désormais « ennemis de la nation » en Egypte

Sonia Dridi | Journaliste

Arrestations arbitraires, agressions : accusés d’être pro-Morsi, le Président déchu, les Syriens réfugiés en Egypte sont harcelés par les autorités et certains habitants.

(Du 6 Octobre, Egypte) Abou Mahmoud a les larmes aux yeux, ses mains tremblent. Le réfugié syrien craint un contrôle d’identité, son passeport a expiré. Mais les policiers en civil, à l’extérieur du véhicule, réclament seulement les papiers du caméraman égyptien et les miens.

Après avoir été retenus plus d’une demi-heure sur le bord de la route, nous quittons les lieux et Abou Mahmoud rentre chez lui, la peur au ventre. Un voisin, le regard menaçant, nous observe le déposer. Un peu plus tôt, nous avions retrouvé Abou Mahmoud devant la mosquée de son quartier.

Comme de nombreux réfugiés syriens, il habite la ville du 6 Octobre dans laquelle des barres d’immeubles se dressent en plein milieu du désert, à environ 45 minutes du Caire. Abou Mahmoud est originaire d’Alep, il est arrivé en Egypte en janvier 2012 avec sa femme et ses trois enfants. Il nous a été présenté par Saleh Mohamed, un activiste égyptien, membre d’Aazer, mouvement de défense des droits de l’homme.

D’un pays en guerre à un pays en crise

Accompagnés de Saleh, nous commençons par interviewer Abou Mahmoud sur notre lieu de rendez vous. Mais très vite, deux hommes en colère débarquent et réclament des explications :

« Que filmez-vous ? Pourquoi ? […] Si vous voulez parler au Syrien, vous n’avez qu’à aller chez lui ! »

D’autres badauds se joignent au cercle et se fâchent aussi. Saleh tente, vainement, de les calmer. Ils nous accusent de vouloir donner une « mauvaise réputation » au pays. Outre la suspicion fréquente à l’égard des journalistes étrangers en Egypte, notre interview avec « le Syrien » les dérange. Certains menacent de prendre notre caméra. Nous partons précipitamment et interviewons Abou Mahmoud dans la voiture, à l’écart des habitations.

A peine notre discussion terminée, deux voitures débarquent : celle des hommes en colère et celle des policiers qu’ils ont appelés, pour ne pas « avoir les mains sales », les entend dire Saleh.

Mais le père de famille, passé d’un pays en guerre à un pays en crise, a eu le temps de nous décrire le récent changement d’attitude de certains Egyptiens à l’égard des Syriens. Dont celle de ses voisins :

« L’incident auquel vous avez assisté est devenu notre quotidien ici. Lorsqu’ils disent : “Il est Syrien, allez le filmer chez lui”, ça veut dire que si on est syrien, on doit seulement rester chez soi. Ils nous ont embêtés car ils savent que vous m’interviewez par rapport aux problèmes qui ont débuté après le 30 juin. »

Les Syriens, ennemis de la nation

Le 30 juin, des millions d’Egyptiens réclament la chute du Président issu des Frères musulmans, Mohamed Morsi. C’est chose faite le 3 juillet : l’armée annonce sa destitution. Un soulagement pour une grande partie de la population, le début d’un cauchemar pour les quelque 250 000 réfugiés Syriens vivant en Egypte. Bien accueillis sous l’ère Morsi, ils sont désormais tous considérés comme des partisans des Frères musulmans. Des ennemis de la nation.

La tension monte d’un cran lorsque des médias égyptiens se mettent à lancer de multiples rumeurs sur les Syriens, début juillet. Ces derniers sont accusés d’être des miliciens au service des pro-Morsi. Une chaîne d’informations assure même qu’ils fournissent des armes chimiques aux islamistes, sur leur sit-in de Rabaa al-Adawiya (démantelé par les forces de l’ordre le 14 août).

Incendies de magasins, arrestations arbitraires

Le climat est hostile, les Syriens font l’objet d’un véritable harcèlement de la part des autorités et de certains habitants. Les arrestations arbitraires se multiplient, des magasins appartenant aux Syriens sont incendiés, des appels au boycott visent leurs produits. Les agressions, verbales et physiques, deviennent fréquentes. La femme d’Abou Mahmoud en a fait les frais :

« Ma femme est rentrée un jour très apeurée, le visage blême. Elle m’a dit : “Je ne quitte plus jamais la maison !” Elle a dû sauter d’un tuk-tuk avec notre petite fille car le chauffeur allait la kidnapper. Comme des chaînes de télévision clamaient que des Syriennes allaient sur le sit-in de Rabaa al-Adawiya pour se donner aux sheikhs, il a dit qu’il préférait la prendre pour lui plutôt que de la laisser aller à Rabaa. »

Abou Mahmoud ajoute que ses deux garçons se sont fait frapper par d’autres enfants. L’un d’entre eux, Mahmoud, a témoigné dans cette vidéo réalisée par l’association Aazer. Il insiste :

« Nous n’avons rien à voir avec ce qui se passe en Egypte, c’est une affaire interne. Mais certains Egyptiens, pour se venger ou je ne sais quoi, font retomber le problème sur nous en nous accusant d’aider les Frères musulmans. »

Des Syriens racontent le harcèlement dont ils sont victimes en Egypte

Une « atmosphère xénophobe » en Egypte

Saleh admet :

« C’est devenu dangereux pour les Syriens d’être en Egypte. […] Ils sont considérés comme des citoyens de seconde classe. Malheureusement, je pense que les médias, contrôlés par les militaires et le régime actuel, ont réussi à propager cette atmosphère xénophobe dans le pays. »

Teddy Leposky, porte-parole du Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés, confirme que le climat d’anxiété et d’insécurité est actuellement très fort chez les Syriens en Egypte, même si la vague d’attaques les visant a diminué ces dernières semaines.

Résultat : de nombreux Syriens n’osent plus sortir de chez eux de peur d’être reconnus, notamment par leur accent. Ils craignent également d’être arrêtés et expulsés car les autorités de transition ont durci les conditions d’entrée dans le pays. Avant, les Syriens n’avaient pas besoin de visas pour se rendre en Egypte mais ils sont obligatoires depuis le mois de juillet.

Persuadé qu’il n’obtiendra pas ses papiers et craignant d’être renvoyé en Syrie, Abou Mahmoud préfère ne pas se rendre à l’ambassade syrienne du Caire.

A 9 ans, quatre nuits en détention

Vu le climat délétère, beaucoup ont choisi de plier bagage. Dans son quartier, il y avait quelque 310 familles avant le 30 juin, il n’y en a plus que 174. Certains sont partis vers la Turquie ou la Jordanie, d’autres sont rentrés en Syrie et beaucoup tentent de rejoindre l’Europe.

Quelques jours après notre rencontre, le père de famille syrien nous a appelés, catastrophé. Avec l’espoir d’un avenir meilleur, il a tenté de rejoindre l’Italie avec son fils de 9 ans. La traversée coûte 2 500 dollars pour un adulte, elle est gratuite pour les enfants. Le père et le fils ont été séparés et le bateau dans lequel se trouvait le fils a quitté en premier le port d’Alexandrie, mardi 17 septembre.

A bord, près de 150 réfugiés, dont de nombreux Palestiniens, en provenance de Syrie. Les garde-côtes égyptiens ont ouvert le feu sur l’embarcation, après avoir ordonné plusieurs fois au capitaine de rebrousser chemin. Ils affirment avoir tiré en l’air. Pourtant, deux personnes ont été tuées, une femme de 50 ans et un homme de 30 ans. Le reste des passagers, dont des dizaines d’enfants, ont été détenus dans un poste de police de la ville.

Le fils d’Abou Mahmoud a été relâché samedi 21 septembre. Il a retrouvé son père au Caire, exténué et encore terrifié après ses quatre nuits de détention. « Nous sommes tous extrêmement démoralisés », m’a confié Abou Mahmoud :

« Nous espérions venir ici pour avoir un meilleur futur, pour que mon fils reprenne le chemin de l’école, mais notre avenir est extrêmement incertain. »

Sonia Dridi