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Drame de Lampedusa: un «afflux de migrants», vraiment?

En ligne depuis le 19 décembre 2013 et publié dans - modifié le 23 juillet 2017
Dessin paru dans le Temps le 5 octobre 2013

Dessin paru dans le Temps le 5 octobre 2013

Début octobre, la Suisse et l’Europe apprenaient la nouvelle du drame de Lampedusa. Dans les médias romands, au-delà de la tragédie, de l’émotion suscitée par la découverte des corps, une notion récurrente: celle du «flux incontrôlé» ou du «problème de l’afflux des migrants sur les côtes européennes», qui contribue à l’idée-reçue d’une Europe envahie. Une notion de surnombre qui fait écho à l’un des modes de description des étrangers les plus usités par les acteurs politiques suisses depuis les années 20. Les chiffres des entrées irrégulières par la Méditerranée, des migrations et de l’asile dans le monde montrent pourtant que ce n’est pas le cas. De plus, le rôle joué par l’UE et ses Etats membres n’est que très peu questionné.

Dans les médias

«Je vous rappelle cette information, un navire de clandestins a coulé au large de Lampedusa. Ils étaient 500 sur l’embarcation, surchargée. A cette heure, seulement 150 sont sauvés.  La tragédie montre l’ampleur du flux incontrôlé de migrants en Méditerranée.» C’est ainsi que Darius Rochebin terminait son journal télévisé le 3 octobre 2013. Dans le journal Le Temps du lendemain, l’accroche en Une annonçait: «la tragédie met en lumière le problème de l’afflux de migrants sur les côtes européennes et le manque de coordination entre les Etats de l’UE» [1].

Si d’autres analyses ont par la suite été fournies par les médias romands – aussi par les deux médias en question – il n’en reste pas moins que l’idée d’une Europe soumise à un «afflux de migrants» a persisté dans le traitement de l’information.

Décryptage

Qu’en est-il vraiment de l’afflux en Méditerranée?

De manière générale, rappelons que les migrations internationales sont restées stables ces cinquante dernières années [1]. Plus précisément, les chiffres fournis par le HCR des arrivées irrégulières en Italie par la mer sur les six dernières années montrent qu’il n’y a pas d’augmentation croissante, mais de grandes fluctuations : 13 200 en 2012, 61 000 en 2011, 4328 en 2010, 9 573 en 2009, 36 000 en 2008, 19 900 en 2007, 22 000 en 2006.

Des études montrent que cette variation est plus liée aux contextes sociopolitiques des pays d’origine ou de provenance qu’aux politiques des pays d’accueil [2]. Ces chiffres doivent aussi être lus sous l’angle de l’évolution des routes migratoires (voir Tab.1), qui, elle, est liée en partie au durcissement des contrôles dans la Méditerranée [3]. En d’autres termes, les flux ont toujours existé, sans pour autant qu’il y ait de «flux incontrôlé»; et la surveillance des mers a plus d’influence sur les routes empruntées que sur la venue des personnes en Europe.

La comparaison des demandes d’asile européennes avec le nombre de réfugiés dans le monde est également éclairante. Surtout lorsqu’on sait que la majorité des personnes arrivées sur les côtes italiennes depuis le début de l’année sont demandeuses d’asile [4]: selon le HCR, les pays du Sud accueillent 4/5 des réfugiés dans le monde [5]. La situation syrienne, où plus de deux millions de personnes ont trouvé refuge dans les pays limitrophes, contre environ 40’000 pour l’Europe, vient confirmer cette tendance [6].

tableau_lampedusa

Pourquoi ne pas mettre en avant le rôle de l’UE et les entraves mises à la migration?

Le drame de Lampedusa n’est pas un cas isolé [7] et il est nécessaire de le replacer dans le contexte plus large de la restriction des voies légales de la migration et des dispositifs de contrôle des frontières de l’UE. Dans le cas de la Suisse, la décision de supprimer les demandes d’asile aux ambassades a une incidence directe sur ce type de drames, d’autant plus lorsque l’on sait que les principaux pays de provenance des naufragés du 3 octobre sont l’Erythrée et la Somalie, deux pays fortement touchés par cette mesure. Plus largement, cet événement est symptomatique du prix payé par les personnes migrantes à la surveillance des frontières par l’UE, notamment par le biais de Frontex [8], à laquelle la Suisse contribue aussi depuis 2008. Le lien entre les risques pris par les personnes pour éviter les contrôles et la présence de l’agence en Méditerranée a été reconnu par le directeur de Frontex lui-même. [9]

La criminalisation de l’aide aux migrants par certains Etats va aussi dans ce sens. Des procès ont été intentés contre les pêcheurs ayant cherché à venir en aide aux embarcations en détresse dans les eaux italiennes. A Lampedusa, certains  pêcheurs ont continué leur route sans porter secours aux passagers en perdition. D’autres, ayant déjà sauvé 47 personnes, se sont vus empêchés par les gardes côtes italiens de repartir aider les secours. Plusieurs cas où les forces militaires des Etats membres de l’UE n’ont pas répondus à des signaux de détresses ont également été rapportés. [10]

Pour une information juste

Contribuer à diffuser l’image faussée d’une Europe soumise à un « afflux incontrôlé de migrants» n’est pas neutre. Cela a pour effet politique de conforter le consensus autour du renforcement de la surveillance et du contrôle des frontières extérieures de l’UE. Une politique basée sur des faits biaisés, avec les effets que l’on connaît.

Informations complémentaires

Statistiques et évolution des routes migratoires

Contrôles des frontières, Frontex

Criminalisation des pêcheurs

Pour télécharger le PDF, cliquez ici.


Notes:

[1]19:30 Le journal, RTS, 03.10.2013. Le Temps, 04.10.2013.

[2] PNUD, Lever les barrières, mobilité et développement humain, 2009.

[3] Besson, Roger et Etienne Piguet (2005). Trajectoires d’asile africaines : répartition des demandes d’asile en Europe et effets des politiques. Neuchâtel: Swiss Forum for Migration and Population Studies [etc.].

[4] Del Biaggio Cristina, Campi, Alberto (photogr.), « Regards sur les migrants de longue distance en Grèce. Analyse de procédure et d’acteurs à partir de trois d’observation privilégiés : la région d’Evros, Athènes et Patras. » L’Espace Politique, 2013, vol. 20, no. 2 ; Rodier, Claire, Xénophobie Business : A quoi servent les contrôles migratoires. Paris : La Découverte, 2013.

[5] Selon un fonctionnaire du ministère de l’Intérieur italien, en date du 14 octobre 2013,  35 085 personnes migrantes sont arrivées sur les côtes italiennes depuis le début de l’année, presque tous souhaitant y demander l’asile: 9805 Syriens, 8443 Erythréens, 3140 Somaliens, 1058 Maliens, 879 Afghans. (Antenello Mangano. « «Non vogliamo essere buoni? Cerchiamo di essere intelligenti». Nel 2013 nessuna emergenza sbarchi. » Terrelibere.org, 18.11.2013)

[6] UNHCR, Asylum Levels and Trends 2012.

[7] IRIN, « En Europe, les réfugiés syriens ne sont pas les bienvenus », 26.09.2013.

[8] Selon le UNHCR, au moins 1500 personnes sont mortes en Méditerranée en 2011. Près de 20’000 personnes depuis 1993, selon l’ONG United against racism. 3’300 personnes aux abords de Lampedusa, selon la même ONG. (unhcr.fr ; unitedagainstracism.org)

[9] A noter que le budget alloué à l’agence Frontex est passé de 19 mio d’euros en 2006 à 118 moi en 20011, puis 89 moi en 2012. Il s’agit de l’agence opérationnelle la mieux financée de l’UE. (migreurop.org)

[10] Brunsden, Jim, « Frontex chief warns about failure to reduce migration », EuropeanVoice.com, 11.09.2008.

[11] « Naufrage à Lampedusa : les secours critiqués », lemonde.fr, 05.10.2013 ;  Malka, Sophie, «Non-assistance à migrants naufragés. », Revue Vivre Ensemble, n°134, septembre 2011 ; FIDH, « 63 migrants abandonnés à la mort en Méditerranée : des survivants portent plainte contre l’armée belge », fidh.org, 27.1.2013 ; Fabrizio Gatti, « Lampedusa shipwreak: those 268 deads could have been avoided », L’Espresso, 07.11.2013

 

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