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Le Courrier | Un mur à la frontière syrienne

En ligne depuis le 3 janvier 2014

Ankara prévoit d’ériger un mur près de Nusaybin pour sécuriser sa frontière avec la Syrie. Les Kurdes y voient une nouvelle tentative de séparer leur communauté présente dans les deux pays.

Article d’Elisa Perriguer, publié dans Le Courrier, le 3 janvier 2014. Cliquez ici pour lire l’article sur le site du Courrier.

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A Syrian refugee girl looks out from behind the fence at Yayladagi refugee camp in Hatay province near the Turkish-Syrian border April 10, 2012.
Photo: Freedom House, 2012

Un champ de mines antipersonnel investi d’herbes folles, surplombé de miradors. Seuls ces quelques kilomètres de terrain vague, entouré de barbelés, séparent la ville turque de Nusaybin de la commune syrienne de Qamishli. C’est en tentant de franchir cette frontière au sud-est de la Turquie, dans la nuit du 17 novembre, qu’Amir Abdullah Ahmet, 21 ans, a été abattu par l’armée turque, avec deux autres amis Syriens. Ces réfugiés kurdes étaient arrivés en Turquie cinq mois plus tôt, après qu’une roquette soit tombée sur Qamishli.
Dans le modeste appartement de Nusaybin, où s’entassent aujourd’hui les proches d’Ahmet, eux aussi réfugiés de Syrie, un silence pesant règne après la mort du jeune homme. «Ahmet venait de perdre son travail dans un restaurant de Nusaybin et voulait retourner voir ses parents à Qamishli, en Syrie», raconte choqué Fahrettin Akdeniz, retraité de 53 ans. «Il portait sur lui quelques livres turques et des médicaments pour ses parents très pauvres.»
Nezhan, la jeune femme d’Ahmet, a les yeux gonflés de larmes et ne parle plus. Aujourd’hui elle veut porter plainte «en Turquie et près de la Cour européenne des droits de l’homme», poursuit à sa place Fahrettin Akdeniz. Les circonstances de la mort des trois Kurdes de Syrie restent en effet obscures. Les proches d’Ahmet assurent qu’il a été abattu avant même de franchir la frontière, en territoire turc. Selon une agence de presse locale, les Syriens se seraient engagés dans le champ de mines, en dépit des sommations de l’armée turque. Une enquête a été ouverte, le procureur de Nusaybin refuse néanmoins toute interview.

Nombreux réfugiés

Ce drame témoigne de la tension de plus en plus palpable à ce point de passage turco-syrien. Entre les deux villes kurdes, de Nusaybin et de Qamishli, qui ne faisaient qu’une seule avant la création d’une frontière en 1921, les passages ont été fréquents depuis le début de la guerre en Syrie. Quelque 8500 personnes ont traversé la frontière pour se réfugier à Nusaybin et 40 000 au total dans la région turque du sud-est.
Début octobre, Ankara a annoncé la construction d’un mur de 7 kilomètres en bordure de cette frontière militarisée, et pourtant minée depuis les années 1990. Pour les autorités turques, il s’agit de limiter les dégâts d’une guerre civile qui se trame au Kurdistan syrien. Une région dominée depuis un an et demi par le PYD, le Parti démocratique kurde de Syrie, lié à la guérilla turco-kurde du PKK (lire ci-dessous). L’YPJ, sa branche armée, s’y oppose violemment aux djihadistes du Front Al-Nosra. Le gouvernement turc dit aussi vouloir limiter, avec cette barrière, la contrebande en provenance de Syrie, en augmentation.
Dans les locaux de l’AKP de Nusaybin, à deux pas des barbelés frontaliers, on reste discret sur ce projet. Le responsable local du parti esquive les interviews de la presse. Seuls quelques partisans, rassemblés dans un hall couvert d’immenses affiches du leader AKP, Recep Tayyip Erdogan, lâchent des impressions sur le «mur». «Pour la sécurité de tous et des enfants, c’est mieux, il y a des mines à proximité», affirme un Turc au regard clair, qui ne souhaite pas donner son prénom. «Le mur est une très bonne chose, depuis le début de la guerre en Syrie, il y a des passeurs et de la contrebande ici, par exemple on ne peut plus trouver une seule cigarette turque, elles viennent toutes de Syrie», renchérit un autre, tout aussi anonyme.

«Mur de la honte»

Mais pour une grande partie des 90 000 habitants de Nusaybin, majoritairement Kurdes, ce mur est une «provocation». Dans les rues pavées de cette pauvre bourgade (90% de chômage), c’est surtout le terme «Mur de la honte» qui résonne. Après l’annonce du projet, via la presse selon la municipalité, le 6 octobre dernier, les Kurdes de Nusaybin se sont élevés contre ce mur. Des manifestations ont éclaté de part et d’autres de la frontière, réprimées côté turc par des brouillards de gaz lacrymogènes. Hasni, un vendeur de lampes et d’horloges à proximité du bazar, se tenait debout dans les précédentes protestations et «ne lâchera pas tant que le projet continuera». Pour l’homme de 37 ans, ce mur cache une «volonté de diviser davantage la communauté kurde turque et syrienne [2,5 millions]». Pour lui, sur les 800 km que compte la frontière syrienne avec la Turquie, «ce n’est pas un hasard si le mur [de 7 km] se situe là, dans la partie kurde!»
Comme Hasni beaucoup de résidents ont des proches parmi leurs «frères» Kurdes de Syrie. «Avant 2011, je me rendais en Syrie souvent pour voir mon oncle de l’autre côté, parfois on se donnait aussi rendez-vous dans le champ [de mines, accessibles en raison des barbelés manquants à plusieurs endroits]», explique Hasni. «Depuis, j’ai seulement des contacts téléphoniques avec mes proches en Syrie, c’est honteux d’empêcher les gens de fuir la guerre.»
Une personne à Nusaybin alimente particulièrement cette fronde. La maire, Ayse Gökkan, promet qu’elle «détruira le mur de ses mains» s’il le faut. De la fenêtre de sa municipalité, bâtie avec d’anciennes pierres de la région, la représentante du BDP (Parti kurde présent au Parlement d’Ankara) élue avec 82% des voix en 2009, observe les soldats turcs qui commencent la construction du mur. Au loin, elle distingue les hauteurs de la ville de Qamishli. Nerveuse, Ayse Gökkan tire des petites bouffées sur ses longues cigarettes fines. «La municipalité de Nusaybin n’a même pas été mise au courant du projet!»
Connue pour sa détermination, cette cinquantenaire célibataire qui a consacré sa carrière à la reconnaissance des Kurdes de Turquie est connue pour ses actions coup de poing. Elle a d’ailleurs cent cinquante plaintes à son actif, dont plusieurs émanant de l’Etat, depuis le début de son mandat.
Le 30 octobre, Ayse Gökkan a tenu neuf jours sans manger, à proximité du terrain de construction pour afficher sa colère. Durant cette grève de la faim médiatisée, «les Kurdes de Syrie venaient aussi pour soutenir nos protestations, de l’autre côté [du champ de mines], relate la maire. Plusieurs organisations internationales se sont déplacées.»
Le 7 novembre, Ayse Gökkan stoppe sa grève de la faim: après des discussions entre les députés du BDP et le ministère de Recep Tayyip Erdogan, «les autorités ont affirmé qu’ils se contenteraient de mettre des barbelés entre la Syrie et la Turquie. Mais une semaine après, elles ont repris la construction».
Aujourd’hui, elle se dit toujours déterminée à empêcher l’ouvrage: «Nous allons faire une pétition contre le mur, d’abord nous la donnerons à la justice turque puis à la Cour européenne des droits de l’homme».

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