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Le Courrier | Apatride à Rangoon: déprime et débrouille

En ligne depuis le 21 octobre 2014

Seuls quatre-vingt-deux Etats ont adhéré à la Convention sur les apatrides, signée il y a soixante ans à New York. Plus de dix millions de personnes vivent dans le monde sans nationalité, dont un million en Birmanie (ou Myanmar).

Article de Rémy Favre, publié le 21 octobre dans Le Courrier. Cliquez ici pour lire l’article sur le site du Courrier.

Mohamed* a acheté sa liberté. «Je suis arrivé à Rangoon par avion avec des faux papiers, se souvient-il. Je voyageais officiellement pour des raisons médicales afin de suivre un traitement. J’ai dû payer presque 2500 dollars aux services de l’immigration pour faire faire ces faux.» Le jeune homme avait passé toute son enfance et son adolescence dans l’Etat de l’Arakan, la région frontalière du Bangladesh située à l’ouest de la Birmanie. Là-bas, la plupart des musulmans sont apatrides, considérés par les autorités comme des immigrés illégaux bangladais. «Je jouis de plus de libertés à Rangoon, confie-t-il, assis à la terrasse d’un café. Je vais à la piscine, au parc, boire un thé. C’est la première fois que je peux profiter de ces distractions.»

Dans l’Arakan, les Rohingyas n’ont quasiment aucun droit lié à la nationalité. Ils ne peuvent pas se déplacer librement. Ils doivent payer les autorités pour aller d’un village à l’autre. Près de 150’000 d’entre eux vivent dans des camps de déplacés depuis les violences de 2012 qui les ont opposés à la minorité arakanaise bouddhiste. Ils n’ont pas le droit de sortir des camps, même pour travailler. Ils dépendent de l’aide d’organisations internationales régulièrement prises pour cible par des groupes extrémistes bouddhistes qui accusent les humanitaires de n’aider que les Rohingyas. D’après le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, plus de 86’000 musulmans ont fui l’Arakan par la mer depuis juin 2012, souvent au péril de leur vie, sur de frêles embarcations. Ils espèrent trouver une vie meilleure en Malaisie ou en Indonésie. Ceux qui se réfugient dans la plus grande ville de Birmanie sont rares.

Ruser pour pouvoir exister

«J’étais autorisé à rester à Rangoon 45 jours, poursuit Mohamed. Je ne suis pas rentré dans l’Arakan. J’ai fait faire une fausse carte d’identité que j’ai payée 700 dollars pour rester à Rangoon.» Il ne sait d’ailleurs pas vraiment s’il doit considérer la pièce comme originale ou fausse. Elle lui a été délivrée par un officiel des services de l’immigration, moyennant le dessous-de-table. Des amis rohingyas réfugiés à Rangoon lui ont donné le contact de ce fonctionnaire qui leur a tous fourni des papiers. L’exemplaire que porte Mohamed semble parfaitement imité. Il s’agit d’une carte verte, qui se plie en trois, un modèle très courant au sein de la communauté musulmane de Rangoon. Elle mentionne une date et un lieu de naissance factices. La police n’a jamais remarqué la supercherie lors de contrôles de routine. «Si les autorités savaient la vérité, ce serait très risqué pour moi, s’amuse-t-il. Elles pourraient me condamner à sept années de prison.»

Mohamed utilise la ruse et ses économies pour compenser la privation de ses droits liée au fait qu’il n’a aucune nationalité. Désormais, il peut par exemple louer un logement et acheter un billet de bus pour se déplacer où il veut en Birmanie. Il a même pu obtenir un passeport birman et voyager à l’étranger. Mais il ne peut toujours pas décrocher un emploi dans une société ou une Organisation non gouvernementale car il n’a pas de certificat de naissance. Il doit se contenter de petits travaux rémunérés au jour le jour.

Déchirée entre Rangoon et l’Arakan

Tous ne trouvent pas les ressorts, comme l’a fait Mohamed, pour s’adapter à leur nouvelle vie à Rangoon. Zafria*, par exemple, est rongée par des sentiments contradictoires. Cette jeune Rohingya veut se bâtir un avenir meilleur en tentant sa chance dans la capitale économique mais elle s’y sent mal. «Quand je marche dans la rue, ça va. Il y a tant de gens dans la même situation que moi, explique-t-elle. Quand je croise des policiers, ça va aussi car ils ne me connaissent pas. Mais j’ai particulièrement peur que quelqu’un informe le bureau de l’immigration. J’essaie de cacher mon identité.» Elle éprouve une envie irrésistible de rentrer auprès des siens restés dans l’Arakan mais elle ne supporte pas la vie dans les camps de déplacés. Au fond, cette jeune musulmane n’est bien nulle part. «Ma famille me manque, confie-t-elle. Mais je ne peux rien y faire. Je me dis constamment que la situation est terrible, là-bas [dans l’Arakan]. ‘Tu ne peux pas y retourner, tu ne peux pas y retourner’. Mon esprit n’est pas en paix.»

Zafria a soudoyé la police à hauteur de 4000 dollars pour quitter l’Arakan. Mais elle se refuse à bricoler de faux papiers, question d’honneur et peur de se faire attraper. Elle n’a donc aucun document valide: ni la carte rose, comme on l’appelle en Birmanie, cette pièce d’identité indispensable pour jouir de tous les droits liés à la nationalité, ni passeport, ni certificat de naissance. Elle n’a même pas emporté la carte provisoire de couleur blanche que lui avait donnée l’administration avant les élections de 2010. «Ça ne sert à rien», si ce n’est à voter. Elle ne peut ni étudier, ni travailler, ni sortir de Rangoon. «Mes frères et sœurs et moi avons demandé la nationalité. Nous avions tous les documents requis. Mais notre demande a été rejetée, sans raison», regrette-t-elle.

Les Rohingyas exclus de la loi de 1982

A l’indépendance en 1948, l’Etat birman considérait la majorité des Rohingyas comme ses ressortissants. A cette époque, toute personne dont les deux parents et les quatre grands-parents étaient nés en Birmanie pouvait accéder à la nationalité. La majorité des Rohingyas sont installés dans le pays depuis des générations. Cinq années de résidence sur le territoire birman suffisaient pour demander la naturalisation. Mais en 1982, une nouvelle loi, plus restrictive, est entrée en vigueur. Elle répertorie 135 groupes ethniques dont les membres sont éligibles pour la nationalité. Les Rohingyas ne figurent pas dans la liste. En théorie, ils peuvent toujours acquérir la nationalité par la voie de la naturalisation en prouvant que leurs ascendants sont établis en Birmanie depuis la colonisation britannique (1824-1948). Mais en pratique, les services de l’immigration ont refusé d’appliquer cette disposition et de fournir les pièces justificatives aux demandeurs. En 1989, ils ont même retiré aux Rohingyas leurs papiers. En 1995, lorsque près de 300’000 Rohingyas réfugiés au Bangladesh ont été rapatriés en Birmanie suite à un accord entre les deux gouvernements, la junte alors au pouvoir leur a délivré des papiers provisoires, avec lesquels ils ne peuvent que voter. La Birmanie n’a pas signé la Convention sur le statut des personnes apatrides du 28 septembre 1954. Le texte offre une protection aux personnes sans nationalité.

Fin 2012, sous la pression internationale, le président réformateur Thein Sein promettait dans une lettre aux Nations Unies de considérer la question de l’octroi de la nationalité aux Rohingyas. Mais il n’y a eu aucun débat dans le pays. Un seul progrès est à noter en deux ans: en septembre dernier, juste avant l’ouverture de l’Assemblée générale des Nations Unies, le gouvernement birman a donné la nationalité à 209 déplacés musulmans de l’Arakan. Le pouvoir a pour habitude de séduire la communauté internationale à l’approche de grands sommets internationaux. La plupart de ces 209 musulmans ne sont pas rohingyas. Ils ont été naturalisés. Et en tant que tels, ils ne bénéficient pas de tous les droits associés à la nationalité.

Abu Tahay, un homme politique rohingya, estime que le pouvoir souhaite en réalité maintenir le statu quo afin de conserver un climat d’instabilité dans l’Arakan. «Ainsi, les pays occidentaux ne souhaiteront pas investir là-bas, argumente-t-il. Les possibilités de faire des affaires, dans tous les secteurs de l’économie – ressources naturelles, gaz, transports et construction – appartiendront alors aux amis des gens au pouvoir. Leurs investissements n’ont pas pour but de développer la région ni de profiter au plus grand nombre.»

Mohamed le débrouillard et Zafria la déprimée ont un point commun. Ils ne partagent pas le secret de leur appartenance ethnique avec beaucoup à Rangoon. «Je me suis fait deux amis bouddhistes, témoigne le premier. Je leur ai dit que j’étais né à Taunggyi. Ce n’est pas vrai. Je ne peux pas leur dire la vérité. Ils pourraient me dénoncer. Est-ce que je pourrai dire, un jour, à tout le monde, que je suis de l’Arakan et rohingya? Je me demande combien de fois je vais devoir mentir à mes amis.»

*Les noms ont été changés à la
demande des personnes interrogées.

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