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Tesfaalem, 27 ans, en prison pour son refus d’être renvoyé en Italie

En ligne depuis le 26 juin 2015

Le témoignage d’un jeune homme Érythréen de 27 ans, recueilli par le Collectif R, est emblématique de la dérive dans laquelle la Suisse et les Etats européens se trouvent aujourd’hui en matière migratoire. L’homme est en prison en Suisse depuis 50 jours. Son seul “crime” est de refuser de retourner en Italie, premier pays européen dans lequel il a posé le pied. Il dit même préférer être renvoyé en Érythrée qu’en Italie! Alors que l’ONU vient de rendre un rapport accablant sur la situation en Erythrée, on mesure le poids de ce propos.  “Je ne suis pas venu pour chercher à manger mais pour être libre”, dit-il.  Un témoignage à lire de toute urgence.

30 juinMardi 30 juin, à 17h 30, à Lausanne, le collectif R appelle à un grand rassemblement contre les renvois Dublin Italie. Il demande à la Suisse d’examiner les besoins de protection de personnes comme Tesfaalem, plutôt que de les renvoyer vers un pays déjà débordé. Il demande également l’arrêt des mesures de contraintes et de la détention administrative de migrant-e-s. 
Rencontre avec Tesfaalem, 27 ans

«Je suis venu pour la liberté, je me retrouve en prison!»

Cinquante jours. Tesfaalem est en prison depuis le 22 avril parce qu’il refuse d’être déporté en Italie, un pays où il n’a passé que deux jours de sa vie et où il n’a ni famille, ni avenir. En gagnant la Suisse, le jeune homme aspirait à une vie libre, loin de la servitude militaire et des geôles érythréennes. Résultat: il se retrouve derrière les barreaux à Genève. Son séjour en prison réveille les cauchemars qu’il a vécus en Erythrée et sur sa route. Aujourd’hui, Tesfaalem est un homme triste et en colère. Nous l’avons visité le 8 juin à la prison de Frambois, où il nous a raconté son parcours, presque entièrement en français. «Je sais que les soucis de la vie sont faits pour nous faire grandir. Mais là, j’en ai eu trop!», s’exclame-t-il.

Je vis en Suisse depuis un an et huit mois. Depuis que je suis arrivé, j’ai rencontré beaucoup d’obstacles. Au bout de six mois, j’ai reçu une réponse négative des autorités suisses. Je suis resté sans argent ni possibilité de travailler. Au foyer, je ne supportais pas la nourriture mais j’ai finir par m’habituer. J’ai toléré cette situation en me disant que c’était normal, parce qu’on finirait par m’accepter. J’ai surmonté tous ces problèmes pour me retrouver… en prison!
Je me sens stressé et seul. La nuit, je dors mal parce que je vois ceux de mes amis qui sont morts pendant le voyage. J’ai traversé le Sahara et la mer, et beaucoup de mes amis sont décédés sur la route. Je ressens la peur à l’intérieur.
Au Sahara, j’ai frôlé la mort. Nous avons passé trois semaines dans le désert sans presque rien à boire ni à manger. J’ai des problèmes de reins, donc j’ai besoin de beaucoup d’eau. Or, nos provisions d’eau ne suffisaient que pour quelques jours. Nous étions 180 personnes dans un camion.

Je n’ai pas commis de crime, je ne suis pas sorti des lois, j’ai tout enduré, et me voilà encore en prison. En Erythrée aussi, j’ai fait de la prison. J’étais militaire, j’ai fui l’armée au bout de trois ans et je me suis caché. Là-bas, les hommes doivent tous faire le service militaire jusqu’à l’âge de cinquante ans.

Les agents du gouvernement sont venus me chercher à la maison, mais je dormais dehors pour échapper aux rafles. Ils sont venus ensuite me chercher sur mon lieu de travail. Après deux ans de vie clandestine, j’ai quitté l’Erythrée. Si j’y retourne j’aurai de gros problèmes parce que je suis parti illégalement.

Mon voyage, je l’ai payé de ma vie. Avec ce que j’endure ici, je me demande parfois pourquoi je suis arrivé en Suisse plutôt que de mourir en chemin.
Je suis venu dans ce pays pour la liberté, mais c’est encore la prison qui m’attendait. Un autre Erythréen arrivé en même temps que moi en Suisse a reçu un permis N (ce qui signifie que sa demande d’asile sera examinée ici, ndlr). Je suis en colère. A certains les autorités suisses donnent, à d’autres pas.

En Italie, il n’y a pas de lieu où dormir, pas de possibilité d’aller à l’école, d’apprendre la langue. Comment veux-tu chercher un travail dans ces conditions? Il y a des immigrés qui vivent depuis dix ans ou quinze ans en Italie et qui n’ont toujours pas de maison où dormir. Je n’ai passé que deux jours en Italie, c’est en Suisse que je voulais aller. Mais la police italienne m’a forcé à donner mes empreintes digitales. Quatre agents étaient sur moi pour m’immobiliser.

Le 22 avril 2015, à 9h30, la Police de Vevey est venue me chercher au foyer. Deux officiers m’ont embarqué et m’ont emmené au poste de police. Ils m’ont dit: «Tu vas prendre un convoi pour l’Italie». J’ai dit que je ne voulais pas, je me suis débattu et la justice de paix m’a condamné à six mois de détention pour insoumission, tout en me disant que je ne les ferais pas, puisque je serais renvoyé d’un jour à l’autre en Italie.

La police m’a emmené à la prison de Favra, où j’ai passé 36 jours. C’était dur, nous étions confinés dans un petit espace et il n’y avait aucun autre Erythréen. Je suis allé voir un docteur, il a fait un certificat pour dire que je ne pouvais pas être renvoyé à cause de mon problème de stress dû aux traumatismes que j’ai vécus. J’ai appris après coup que je devais normalement prendre l’avion le 7 mai, mais que le vol avait été annulé pour raisons médicales.

Après cela, j’ai été transféré à la prison de Frambois. Un assistant social m’a dit que je n’avais plus aucune chance, que ma demande de libération avait été refusée et que je devrais partir en Italie.

Je sais que les soucis de la vie sont faits pour nous faire grandir. Mais là, j’en ai eu trop. Au début, je me disais que ce n’était qu’un passage. J’ai tout toléré. Depuis que je suis ici, je suis toujours resté les poches vides, je ne pouvais même pas prendre le train ni le bus. J’avais à peine de quoi manger mais je me disais que je devais prendre sur moi et ne pas faire de choses illégales pour gagner de l’argent.

Je préfère encore retourner en Erythrée plutôt qu’en Italie. En Erythrée, si tu sers le gouvernement, on te donne de quoi assurer ta subsistance. En Italie, il n’y a rien. Je ne suis pas venu pour chercher à manger mais pour être libre.

J’aime beaucoup la Suisse et je n’ai pas envie de partir. J’aurais pu aller en Allemagne ou dans d’autres pays européens, comme l’ont fait plusieurs de mes compatriotes qui ont reçu une décision négative en Suisse. Mais moi je suis resté, je me suis acclimaté et j’ai appris le français. C’est ici que je veux étudier et travailler. En plus, j’ai un oncle qui habite à Genève, le frère de ma mère; il est en Suisse depuis 27 ans.

Ce dont je rêve, c’est de pouvoir enfin faire quelque chose de ma vie. J’ai un diplôme d’électricien, j’ai fait une formation en Erythrée.

Je n’aurais jamais pensé que la Suisse traite les réfugiés de cette manière. J’aime ce pays malgré tout. Je n’ai pas choisi: où d’autre pourrais-je aller? Si je suis libéré, ce sera comme une renaissance

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