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Michel Porret | Réfugiés, les barbelés de la honte

En ligne depuis le 20 septembre 2015

La guerre et le terrorisme déversent quotidiennement des cohortes de malheureux en Europe. Ces réfugiés légitimes heurtent les murs de ferrailles dressés en Hongrie… demain peut-être en Macédoine. Les barbelés de la honte font un spectaculaire retour sur le sol européen, en des régions longtemps enfermées derrière le limes1 communiste.

Article de Michel Porret, publié le 20 septembre 2015 sur son blog, hébergé par le site du Temps. Cliquez ici pour lire l’article sur le site du Temps.

Né au XIXe siècle, le fil de fer barbelé se banalise en temps de paix. Outil sécuritaire, il encercle des champs, des pâturages, des friches industrielles, des usines, des bâtiments officiels, des prisons, des ports, des pistes d’aéroport. Il  serpente sur les frontières contre  l’immigration clandestine et la «masse des réfugiés». Son histoire cadre trois lieux de la modernité économique, guerrière et oppressive – la prairie nord américaine, la tranchée de la Grande guerre et le camp de concentration.

De la prairie au camp de concentration

En 1874, J.-F. Glidden, fermier de l’Illinois, brevette un objet banal: deux fils de fer torsadé avec des barbes effilées et biseautées. Contrairement au filin nu, le barbelé est indestructible. Produit industriel à vil prix (vers 1897, clôturer un hectare revient à 5 dollars; en 1901, 135’000 tonnes de barbelé sortent des usines nord américaines), le barbelé colonise l’ouest du Mississippi. Il clôture les cultures contre les troupeaux. Agriculteurs sédentaires contre éleveurs itinérants: la «guerre du barbelé» illustre l’histoire brutale du grand Ouest et son imaginaire conquérant. Sur le mode burlesque, en atteste  Des barbelés sur la prairie (1967), tome 29 des Aventures de Lucky Luke par Morris.

La conquête de l’Ouest repousse la «frontière» et décime les Indiens. Le cloisonnement métallique de la prairie est ségrégationniste et génocidaire. Les Indiens sont parqués dans des réserves ceintes de barbelés… comme le bétail d’abattoir. Un adage de l’Ouest dit que le barbelé éloigne les «loups» et les «Indiens voraces»! («wolfes», «wolfish Indians»).

Le conflit mondial de 1914-1918 se brutalise avec la guerre des tranchées… couvertes de barbelés. Légers, souples, quasi invisibles, mobiles, acérés: ils déchiquètent les fantassins à l’assaut sous la mitraille de l’ennemi. Des deux côtés de la ligne de front, le barbelé est le cauchemar éveillé du soldat de ligne. Celui qu’évoque la «littérature des tranchées» –  Henri Barbusse (Le Feu, 1916), Roland Dorgelès (Les Croix de bois,1916), Joseph Delteil (Les Poilus, 1926), Erich Maria Remarque (A l’Ouest, rien de nouveau, 1929) notamment.

Depuis Dachau en 1933, le régime hitlérien repose sur le camp de concentration (antécédent anglais, seconde Guerre des Boers, 1899-1902), puis d’extermination. Baraquements, barbelés électrifiés, miradors avec mitrailleuse et projecteurs: le camp de la mort nazi reste l’archétype du paysage concentrationnaire. Le barbelé en symbolise l’économie politique jusqu’à la «solution finale». Selon l’écrivain italien Primo Levi (1919-1987 ), après la libération d’Auschwitz, «La brèche dans les barbelé nous donnait l’image concrète [de la liberté]». Depuis la Libération, le barbelé focalise la mémoire traumatisée du déporté, car il matérialise le crime contre l’humanité.

Photo: Waugsberg (Wikimedia)

Photo: Waugsberg (Wikimedia)

Symbole du mal politique

«Symbole du mal politique», le barbelé est un succès planétaire. Il simplifie l’exclusion politique et la surveillance sociale. Portail électronique, œil infrarouge, caméras de surveillance, signal optique: aujourd’hui,  la vidéo-surveillance le concurrence dans le contrôle social virtuel.

Clôturant la prairie de l’Ouest, parquant le bétail puis les Indiens, bordant les tranchées de la Grande Guerre, étouffant l’espace concentrationnaire, «rideau de fer» en Europe jusqu’en 1989, check-point dans les zones de conflits (Sahara occidental, Chypre, Liban, Gaza, Kosovo, Tchétchénie), cloison du camp de «rétention», le barbelé de la honte territorialise maintenant le nouveau  limes des peurs sociales. Celles que l’Europe démocratique peine à exorciser.


  1. Le limes est le nom donné par les historiens  aux systèmes de fortifications établis au long des frontières de l’Empire romain contre les «barbares».
  2. Une lecture essentielle: Olivier Razac, Histoire politique du barbelé, Flammarion, 2009.

 

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