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Témoignage | Trois portraits d’anciens habitants du Grütli à Genève

En ligne depuis le 22 septembre 2015

Au cours de cet été 2015, les rencontres entre requérants d’asile et habitants de Genève ont été nombreuses, lors de l’occupation du Grütli puis pendant l’hébergement au Faubourg. Ces rencontres sont parfois étonnantes et ne collent pas toujours avec l’idée que l’on se fait des requérants, en particulier les requérants déboutés. C’est pourquoi nous leur donnons la parole dans les lignes qui suivent. Viviane Luisier, sage-femme, membre du collectif d’occupation du Grütli, est allée les écouter pendant quelques heures.

Interview de S., 22 août 2015

Un migrant nommé Patience

S., 41 ans, africain, célibataire, est arrivé en Suisse en 1999.

Il habitait un village avec son père, sa mère et ses cinq frères et sœurs. Toute la famille travaillait aux champs et cultivait le maïs, le manioc et le riz. Les récoltes servaient à faire manger la famille et une partie était vendue aux acheteurs qui venaient sur place.

Le pays était en guerre. Un jour, les rebelles sont arrivés pour incorporer les habitants à leur groupe. Ceux qui refusaient étaient tués. S. a fui dans la brousse, il a marché jusqu’à ce qu’il trouve une route, il a arrêté une voiture et le conducteur l’a amené jusque chez lui et a soigné ses blessures. S. ne sait pas ce qui s’est passé pour les membres de sa famille, avec lesquels il n’a plus jamais eu de contact, si ce n’est une seule fois, en 2004, par une sœur qui a pu lui dire que les jeunes avaient fui et que les autres étaient tous morts.

Toujours aidé par la personne qui l’avait recueilli, il a pu arriver en Suisse par avion.

Bienvenue dans la rue

« La police m’a demandé un passeport, elle m’a demandé d’où je venais, comment j’avais fait pour arriver jusqu’en Suisse et si je voulais l’asile. J’ai demandé : c’est quoi, l’asile ? Et j’ai demandé l’asile. J’ai dit : il y a la guerre chez moi, c’est pourquoi je suis venu ici. Je suis resté un mois à l’aéroport. Je ne parlais pas le français, pas l’anglais. Je parlais seulement la langue de chez moi.

Ils voulaient me renvoyer et j’ai refusé. Cinq policiers m’ont attaché, ils m’ont frappé, ils m’ont appuyé sur le ventre, j’avais mal au ventre. Un médecin est venu me voir à l’aéroport et il m’a donné un médicament. Après un mois, on m’a envoyé à Champ-Dollon pendant quelques jours. C’était le mois du Ramadan. Après, je suis allé à la police à la Jonction, j’ai eu une interview, j’ai passé au tribunal quelques minutes. Le juge a accepté que je reste ici. Il fallait signer, j’ai eu peur, j’ai refusé de signer. On m’a ramené à la Jonction et on m’a laissé partir, on m’a poussé dehors.

J’étais dans la rue, je ne savais pas où aller. J’ai vu un Ethiopien et je lui ai dit : « Frère, j’ai besoin d’aide ». Il m’a dit : « Mais tu fais quoi dans le froid, mal habillé ? ». On est entré de nouveau à la police, l’ami éthiopien a fait comme une bagarre. La police nous a mis dehors. Alors on est allé (ndlr : dans une institution caritative genevoise). L’Ethiopien m’a donné 30 fr. et m’a dit : « Bonne chance, frère ! ».

La remontée de la pente

J’ai raconté mon histoire (ndlr : à l’institution), je suis allé dormir quelques jours à l’Armée du Salut. Comme j’avais un permis N, je pouvais travailler. J’ai trouvé du travail au début de l’année 2000. J’ai été garçon d’office pendant deux ans. J’ai perdu le travail parce qu’un des deux chefs ne me voulait pas. Après, je suis allé au chômage. J’ai appris le français. Je suis aussi allé à l’Ifage pour savoir mieux le français. C’est moi qui ai payé. J’ai appris à lire et à écrire. Avant je n’étais jamais allé à l’école. Après j’ai trouvé un autre travail dans un restaurant, je suis resté un an et la direction a changé alors j’ai dû partir. Après j’ai encore travaillé à l’aéroport au restaurant pendant deux ans. Et encore dans un EMS pendant plusieurs mois, je servais les personnes à table et ensuite je débarrassais la table. J’ai travaillé depuis 2000 jusqu’à 2008. Après, c’était fini.

J’avais mon appartement, il coûtait 800 fr. Quand j’ai été au chômage, j’ai essayé de continuer à payer l’appartement, mais c’était difficile.

Le permis impossible

Mon avocat voulait que je puisse avoir un meilleur permis que le permis N. Il me disait de chercher du travail. Mais en 2008, on m’a donné un papier blanc, je n’avais plus le permis N, je ne pouvais plus travailler. Mon avocat me disait de chercher du travail, « Tu dois chercher du travail avec le papier blanc ». C’était impossible de trouver du travail avec le papier blanc, je n’arrivais pas. Alors j’ai emprunté de l’argent à tous mes amis pour payer l’appartement.

Mon avocat est parti, j’ai eu un autre avocat qui m’a dit que j’avais droit à un permis. Mais je devais payer 150 fr. chaque fois que je le voyais. Il a fait un prix, il a dit « Tu paieras 100 fr. ». Je suis allé cinq fois. Après, il a dit que je devais payer 2’000 fr. J’ai dit : « S’il vous plaît aidez-moi, je paierai petit à petit ». Il a refusé. J’ai demandé 2’000 fr. à mes amis, à tous mes amis, jusqu’à maintenant on ne se parle plus avec ces amis parce que je leur ai demandé l’argent. Après deux mois, il a dit : « Il faut encore payer ». J’ai encore demandé. Et puis il m’a envoyé à la Roseraie. Une institution a encore payé l’appartement trois mois pour moi, mais je ne pouvais plus rien payer. J’ai quitté mon appartement en 2012.

Le Contrôle de l’Habitant dit qu’il veut la preuve que je viens bien de XX. J’ai une carte d’identité qui est à Berne. J’ai aussi donné un acte de naissance. Ils m’ont demandé un passeport. J’ai fait faire un passeport dans mon pays, c’est pas ma famille directe, mais c’est quelqu’un de la parenté. Berne dit que le passeport est faux. Genève dit que le passeport est juste. L’avocat dit qu’il y a encore une vérification à faire, il veut demander un permis pour moi. Je l’appelle de temps en temps, mais il n’y a pas de réponse pour moi.

Des arrestations inqualifiables

Un jour, les policiers m’ont arrêté. Ils m’ont menotté, ils m’ont emmené, ils m’ont fouillé nu. Et après ils m’ont laissé. Deux jours plus tard, les mêmes policiers m’ont de nouveau arrêté, ils m’ont de nouveau menotté et ils m’ont de nouveau fouillé. Mais ils n’ont rien trouvé sur moi. Et quelques jours plus tard, encore une fois, avec des autres policiers. Ils m’ont dit : « Depuis 2006, tu es là et tu dois partir. Tu es africain, tous les Africains ils font la merde ici, Afrique, pays de merde ». Ils ont dit ça : « Afrique, pays de merde ». Quand ils m’ont fouillé, ils ont vu que j’avais un problème, je saignais suite aux coups reçus les jours avant, alors ils ont eu peur et ils ont dit : « Tu dois aller à l’hôpital ». Ils m’ont laissé partir. Ils n’ont jamais rien trouvé de mal sur moi, je n’ai jamais eu de problème avec la police.

Ensuite, quand je n’avais plus l’appartement et j’avais le papier blanc, je suis allé aux Tattes. C’était en 2014, après l’incendie. Et on est venu me dire que je devais aller chez le patron des Tattes. Il voulait m’envoyer au bunker. J’ai dit que je voulais voir mon avocat. Il m’a dit : « Non, c’est moi qui décide ». Je n’ai pas signé. La police et les Securitas sont venus me dire que je n’avais plus le droit d’aller dans ma chambre. On m’a dit qu’on gardait mes habits dans un sac plastique dans le sous-sol des Tattes. Je suis allé chez mon avocat. Maintenant je me présente à Châtelaine (ndlr : à l’abri PC), je reçois l’aide d’urgence.

Patience, espoir, résistance

J’ai beaucoup de problèmes : pas de famille, pas de travail, pas de bonne vie, pas des enfants. Et j’ai 41 ans. J’aimerais avoir une famille, c’est la vie de l’homme, sans ça c’est pas bien. J’ai mis mon histoire entre les mains de Dieu, car sinon, les choses qui m’arrivent sont une catastrophe ».

Interview de M., 22 août 2015

Intégré vite fait bien fait !

M., 28 ans, africain, célibataire, est arrivé en Suisse en 2010.

M. vient d’un village éloigné de la ville : il faut 2 jours à pied et à vélo pour arriver jusqu’en ville. Dans son village, il y a peu d’eau, pas d’électricité, pas de télévision. Il vivait dans son village d’une centaine d’habitants avec son père, sa mère et ses 7 frères et sœurs. Sa mère est décédée en 2012, une de ses sœurs a quitté le village et les autres frères y sont restés. La famille vit de l’agriculture, en cultivant maïs, manioc et racines. Elle a aussi quelques chèvres. M. a quitté le village à 21 ans, il y a donc 7 ans qu’il est parti de chez lui. Il a quitté le village suite à un accident qui a causé dommage à une personne. Il ne sait pas si sa famille a eu des problèmes suite à cela, car les contacts sont impossibles. Il est parti sans argent. Il a travaillé au fur et à mesure qu’il avait besoin d’argent.

Il est d’abord parti vers la Lybie où il est resté deux ans et demi. Il a dû travailler et économiser 1’000 dollars pour payer le prix du voyage en bateau. Il est arrivé à Lampedusa, s’est dirigé vers Milan et est entré en Suisse.

Le désert et la mer, sans téléphone

« Pour traverser le désert, c’est difficile. Il y a des bandits qui te prennent l’argent. Il y a des morts, on a faim, on a soif, il y a de la violence. Moi, j’ai eu soif, il n’y avait pas d’eau, il faisait froid. On ne savait pas dans quelle direction aller. Les bandits veulent savoir si tu as de l’argent dans les poches. Ils te conduisent vers l’eau, mais tu dois donner l’argent. Dans le sac à dos, je n’ai pas pris beaucoup de choses, juste des vêtements et de la nourriture. C’est lourd pour marcher. Je n’ai jamais eu de téléphone, c’est en Europe que j’ai eu mon premier téléphone. Pour traverser la mer, c’est allé. Et pour entrer en Suisse en train, il n’y a pas eu de problème. Il y a trop de monde en Italie, il faut aller ailleurs, on ne peut pas rester. Je voyageais tout seul.

Le chemin tortueux de l’asile

Je suis allé à Vallorbe, j’ai demandé l’asile et on m’a envoyé tout de suite à Genève. Je suis resté 3 mois sans rien faire et puis j’ai eu le permis N. J’ai commencé à travailler dans mon foyer. J’ai fait la couture, j’ai appris avec mon père, il avait une machine à coudre, il savait coudre. En même temps, j’ai appris le français. Je parle ma langue de chez moi, et j’ai appris l’anglais en Lybie, et maintenant j’ai appris le français ici.

On m’a changé de foyer, j’ai eu une deuxième interview à Berne et on m’a dit : « Négatif, il faut partir ». J’ai payé 600 fr. pour le recours, je l’ai fait tout seul avec mon assistante sociale. Mais c’est encore négatif.

Après on m’a mis aux Tattes. Quand il y a eu l’incendie, j’ai sauté du troisième étage, mais je tenais un câble, c’est allé. J’ai été accueilli par une amie, chez elle. J’ai fait ça pendant 2 mois et on m’a dit que je devais aller chaque 72 heures aux Tattes. Et après, on a voulu m’envoyer au bunker. Mais je suis malade. Je suis allé chez Santé Migrants et aussi au CAPPI, je prends des médicaments. Je n’ai pas beaucoup de contrôles de police, seulement une fois quand j’avais le permis N. Je n’ai pas eu de contrôle avec le papier blanc. Je n’ai jamais fait de bêtise, je n’ai pas de problème avec la police.

Intégré !

Moi, je me sens bien ici. On m’a donné une maison, on s’occupe de ma santé, même dans mon pays, je n’ai pas ça. Ils ne sont pas méchants avec moi. J’ai beaucoup d’amis ici, c’est comme une famille. Il y a des gens plus vieux que mon père et ma mère et ils m’ont traité comme leur propre enfant. Je fais beaucoup de choses ici, du sport, des cours, et j’essaie d’aider les gens comme je peux. Je connais ici, je veux rester ici. Mais j’ai besoin de papiers. Je n’ai pas d’avocat, je ne sais pas comment faire. J’espère qu’ils vont m’appeler à Berne.

Interview de K., 23 août 2015

« J’aime Genève ! »

K., 47 ans, vient d’une petite ville maghrébine de 60’000 habitants, située à environ 500 km de la capitale de son pays. Il vient d’une famille de 8 enfants qui ont tous étudié. Lui-même a été fonctionnaire pendant 9 ans. Il est arrivé en Suisse il y a 13 ans.

Le rêve européen…

« En 2000, dans mon pays, la vie était très difficile économiquement, même quand on avait du travail. Heureusement qu’on était une famille soudée, on s’aidait entre nous. Moi, je ne voulais pas me marier dans mon pays : je voulais aller en Europe. On rêvait de l’Europe ! Dans mon pays, s’il y a 10 portes, 9 sont fermées et une seule est ouverte. En Europe, c’est le contraire, s’il y a 10 portes, 9 sont ouvertes et une seule est fermée. En Europe, il y a le travail, il y a la santé, il y a une belle vie.

J’ai fait un visa pour aller en France. J’ai pris un congé sans solde dans mon pays, comme ça, si ça ne marchait pas, je pouvais retrouver mon travail. Je suis arrivé à Marseille. Mais à Marseille, je parlais tout le temps en arabe ! Vraiment, c’était comme si je n’avais pas quitté mon pays. Alors je suis allé d’abord à Nîmes, et là j’ai déposé une demande d’asile. J’ai fait une demande d‘asile territorial, c’est pas l’asile politique. Ensuite, je suis allé à Montpellier. J’ai tout de suite cherché du travail à peine je suis arrivé en France. Je faisais toutes sortes de choses. J’ai fait les vendanges. Quand j’ai appris la nouvelle de Ben Laden le 11 novembre, j’étais dans les champs !

Au début, on avait le droit de rester 2 mois avec un papier. Ensuite c’était « dehors » ! Alors on dormait dans une maison abandonnée, avec des bougies. J’étais en France et je n’avais pas l’électricité ! On était deux. On a réfléchi et on a décidé d’aller en Allemagne, à Cologne, on savait qu’il y avait là-bas des compatriotes. On a pris une douche (froide), on s’est préparé, mais on a raté le train ! On a décidé de retourné le lendemain un peu plus tôt. Quelqu’un est passé nous voir dans notre maison, on a discuté, et il nous a dit : Pourquoi pas la Suisse ? Il nous a mis la Suisse dans la tête. Alors on est parti pour la Suisse. On est entré à Genève, par Annemasse. Puis on est parti sur Lausanne.

…et la Suisse en hiver

Il faisait froid, tout était blanc. Je me disais : « K., tu vas vivre ici, mais c’est pas possible ! ». On n’avait pas de billet pour voyager. Un contrôleur est arrivé. Il n’a rien dit. Mais à la gare de Lausanne, on nous attendait avec les menottes. On nous a emmenés au poste de police. Quand on est sorti du poste, il faisait nuit. On nous a emmenés au bunker ! La première nuit en Suisse, c’était au bunker ! Ils avaient ouvert un bunker parce qu’il y avait des SDF qui étaient morts à cause du froid. Au bunker, il y avait un assistant. Il nous a dit de demander l’asile. Je suis allé à Vallorbe pendant 12-13 jours et ensuite on m’a envoyé à Genève, avec un billet de train.

D’abord, on nous a mis aux Tattes. Avant, c’était bien , les Tattes. Vernier, c’était loin de la ville, c’était tranquille, il n’y avait pas encore AMAG et Ikea. Je suis resté 4 nuits aux Tattes. Après, je suis allé dans un foyer. J’ai rencontré 2 compatriotes. J’ai reçu une carte de bus. Je pouvais aller à Bel-Air avec le tram. C’est calme, j’ai regardé la ville. Un monsieur faisait de la musique à 10 m. de moi dans le tram. Il a chanté le Ray. Le Ray dans un tram en Suisse ! J’allais de terminus en terminus pour connaître la ville.

S’intégrer

J’ai pensé au travail. J’ai trouvé quelque chose. On m’a dit : il faut se lever tôt, il faut être bien habillé, il faut mettre la chemise blanche, il faut travailler le week-end. J’ai dit : d’accord. J’étais resté d’abord 3 mois sans travail, parce que j’avais le permis N. Mais après 3 mois, je pouvais travailler.

J’ai travaillé dans un restaurant, à la plonge. Mais on était content de moi, alors je suis devenu aide-cuisinier. Ensuite, j’ai travaillé plus que 3 ans dans un hôtel 5 étoiles, ça c’est la Suisse ! Je gagnais bien, je payais l’impôt à la source, j’avais une assurance-maladie. J’étais même syndiqué !

Et puis il y a eu une décision de Berne : les permis N ne peuvent plus travailler. C’était en 2006. La vieille dame directrice de l’hôtel était sévère mais gentille. Elle a dû me faire partir, mais elle a encore prolongé le travail pour un mois.

Se dés-intégrer

J’avais un studio qui coûtait 820 fr. par mois. On était deux pour le payer. J’ai gardé mon studio pendant un peu de temps, mais après, je ne pouvais plus payer, j’ai dû le laisser. J’ai passé de foyer en foyer. Je recevais 400 fr. par mois. En même temps, j’ai continué de trouver du travail au noir, dans les fêtes, pour les déménagements. Mais depuis 2010, c’est devenu plus difficile de trouver du travail.

Et puis j’ai commencé à dealer. Seulement la drogue douce. Parce que je n’avais pas de travail. Mais j’ai vite compris que ça n’allait pas. J’ai fait de la prison quelques jours. On racontait à Mme la juge et elle ne comprenait pas.

Les gens sont sympas en Suisse. J’ai trouvé un téléphone, je l’ai ramassé. Le téléphone a sonné, la dame a téléphoné. J’ai rendu le téléphone, elle m’a donné 20 fr. ! Je n’ai pas accepté. Elle m’a donné quand même 10 fr.

Je me rappelle aussi : il y avait souvent des voitures ouvertes. Alors quand il faisait froid, quand il pleuvait, on entrait, on se reposait. Mais on ne touchait rien, on ne prenait rien, c’était juste pour se reposer un peu. Je ne vole pas !

J’ai toujours continué de chercher du travail, au noir. Pour le travail, il faut connaître la ville. Dans les bars, les gens commencent à te connaître, ils t’appellent par ton prénom. Pour un café, tu restes une heure au bar. Tous les jours, tu reviens, et tu commences à connaître tout le monde. Des fois, je vois des vieilles dames qui viennent boire un chocolat, je leur porte les courses. Et tu connais ces dames. Et quand tu bois quelque chose, la serveuse déchire le ticket, parce que c’est la dame qui a payé ta consommation. Il y a aussi l’ambiance avec le foot, le soir. Aussi à la Migros, je peux entrer 2-3 fois par jour. Comme ça, on te connaît, on connaît ton nom. Des fois on me dit : Vous avez toujours le sourire même que vous êtes dans la merde !

Chez moi, c’est ici !

Ça fait des années que je me sens un Genevois. J’aime Genève ! Ici, c’est mon pays. Les papiers, c’est pour aller voir mes parents et revenir. Et pour le travail. Ne me donnez pas les papiers, mais laissez-moi travailler !

A l’OCP, avant, on entrait dans le bureau et on nous faisait la morale pour qu’on rentre chez nous. A un certain moment, j’ai dit : Moi, je ne rentre pas dans mon pays, chez moi, c’est ici, ma vie, c’est ici, je reste ici ! Depuis ce jour-là, on me laisse tranquille.

Je connais la ville, les bus, les quartiers, j’oriente les étrangers ! On n’a tellement rien à faire qu’on peut connaître la ville, on peut profiter.

Quand le Faubourg a fermé, je ne voulais pas aller dans le bunker. Je pensais aller dans les boîtes de nuit. Tu vas et tu restes jusqu’à 5 heures du matin, et après c’est le jour. Mais je ne me sens pas bien physiquement et psychologiquement, ces temps. J’ai perdu des papiers, on m’a pris de l’argent »…

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