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Voix d’Exils | Il échappe à Daesh mais pas au SEM

En ligne depuis le 22 août 2016

Témoignage saisissant de Saïd ⃰, un jeune Erythréen qui raconte son périple jusqu’en Suisse. Emprisonné dans son pays pour avoir déserté l’armée, il s’enfuit et gagne la Libye. Traité comme du bétail par les passeurs qui lui promettent la traversée de la Méditerranée, il croise le chemin des troupes de Daech. Il leur échappera de justesse et continuera sa route jusqu’en Suisse où il espère enfin trouver la paix. Ses espoirs seront vite déçus: le SEM (Secrétariat d’Etat aux migrations) prononce à son encontre une décision de non entrée en matière.

Inteview parue sur le site Voix d’Exils, le 15 juillet 2016. Cliquez ici pour lire l’article sur Voix d’Exils.

Saïd. Photo: rédaction vaudoise de Voix d’Exils.

Saïd. Photo: rédaction vaudoise de Voix d’Exils.

Voix d’Exils (VE): Voulez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Saïd: Je suis né en septembre 1993 à Asmara, en Érythrée, où vivent encore deux de mes frères; le troisième est au Soudan. J’ai une sœur, également requérante d’asile,  qui vit à Saint-Gall. Ma mère est en Israël et mon père est militaire en Erythrée.

VE: Quand est-ce que vous avez quitté votre pays? Et pourquoi l’avez-vous fait?

Saïd: En Erythrée, le service militaire est obligatoire. En 2011, j’ai été appelé. Comme j’avais eu un accident et reçu une balle dans la main gauche, je pensais que je serais dispensé. Mais ils m’ont retenu et j’ai dû continuer jusqu’à la fin. Après cela, j’ai été affecté à un régiment du renseignement militaire. Une semaine après, j’ai quitté mon poste et je suis rentré chez moi. Les autorités se sont mises à ma recherche. J’ai essayé de m’enfuir en traversant la frontière avec l’Ethiopie, mais j’ai été vite rattrapé et jeté en prison. C’est là-bas que j’ai rencontré ma femme. Dès que je suis sorti de prison, j’ai essayé à nouveau de quitter le pays et cette fois-ci j’ai réussi en passant par la frontière soudanaise.

VE: Comment s’est déroulé votre périple?

Saïd: Je suis parti seul; ma femme m’a rejoint plus tard au Soudan. A ce moment-là, elle était déjà enceinte. En compagnie de neuf amis d’enfance, nous avons traversé la frontière libyenne sans aucun problème jusqu’à Ajdabiya, une ville contrôlée par les trafiquants qui vous retiennent en otage jusqu’au paiement des frais de traversée de la mer. Ma femme n’ayant pas assez d’argent pour continuer le voyage, ils ont décidé de nous séparer. Ils m’ont envoyé vers un lieu où étaient regroupés ceux qui s’étaient déjà acquittés de leurs frais. Mes nuits se sont alors peuplées de cauchemars et de toutes sortes de frayeurs. Au mois de mars 2015, à Tripoli, un certain Monsieur Aman nous a conduits chez lui, nous informant qu’il y avait un groupe de personnes prêtes à faire le voyage en mer. Comme je n’avais aucune nouvelle de ma femme, j’ai refusé d’embarquer. Après un mois environ, j’ai pu la joindre. Nous sommes alors partis dans le même bateau pour l’Italie. Après deux jours, nous avons continué notre voyage pour la Suisse.

VE: Avez-vous été retenu par Daesh⃰⃰  ⃰  en Libye?

Saïd: Je n’ai pas été capturé personnellement par les terroristes. Mais le lendemain de mon arrivée à Ajdabiya, les trafiquants, profitant de notre détresse, nous (138 personnes) ont entassés dans de gros containeurs sur des camions remorques. Ils ont d’abord fait entrer les femmes en rangs bien serrés et, enfin, les hommes, en nous obligeant à rester debout. Il n’y avait ni eau ni nourriture; certains ont perdu connaissance à cause du manque d’air. Nous avons crié pour faire arrêter le camion mais en vain. A environ trois heures du matin, ils ont décidé de nous transborder du camion vers des véhicules plus petits. Au bout d’un certain temps, nous sommes arrivés à une route montant sur une colline au bas de laquelle, nous ne l’avions pas remarqué, la route était bloquée par Daesh. Nous descendions, lorsque soudain, des coups de feu éclatèrent, accompagnés de cris nous intimant l’ordre de nous arrêter. Les véhicules étant lancés à toute vitesse, ils ne pouvaient plus s’arrêter. Nous avons essuyé des tirs; certains d’entre nous furent blessés. Soudain, notre voiture s’est arrêtée, j’ai sauté dehors avec quatre autres compagnons et nous avons couru aussi vite qu’on pouvait. Tout le monde criait et pleurait; notre voiture a explosé sous un tir de roquette en une boule de feu gigantesque. Caché derrière de gros rochers sur le sommet de la colline, j’ai essayé de voir ce qui se passait mais je n’entendais que les cris «Allahou Akbar, Allahou Akbar» des terroristes. Tous les véhicules étaient en flammes. Ce souvenir reste encore vivant dans mon esprit et continue à me hanter. J’étais sûr que j’allais mourir là-bas.

VE: Comment avez-vous échappé aux griffes de l’EI ⃰  ⃰  ⃰ ?

Saïd: Nous n’étions que quatre survivants et les terroristes n’ont pas tardé à se mettre à notre recherche à l’aide de lampes torches. Finalement, ils sont retournés à leurs voitures et sont partis en nous laissant sous le choc. Vite ressaisis, nous avons poursuivi notre course dans le sens opposé à celui pris par les terroristes de l’EI. Le lendemain, nous avons rencontré des fermiers; lorsque leur patron est venu, il nous a donné à boire et à manger. Nous sommes restés trois jours chez lui et nous avons pu joindre Tripoli en taxi avec son frère.

VE: Qu’arrivait-il à ceux qui se faisaient prendre par Daesh?

Saïd: Ceux qui ont eu le malheur de se faire prendre m’ont raconté les sévices qu’ils ont subis. Au début, il y avait un grand nombre de prisonniers aux mains de l’Etat islamique. L’un des geôliers a commencé à marquer certains avec des signes sur le bras. Il a pris ceux qu’il n’avait pas marqués et a laissé les autres. Il y avait deux frères parmi ces victimes de l’EI, qui étaient mes amis. Un a été marqué et l’autre non. Ceux qui n’avaient pas été marqués étaient très jeunes et subissaient un endoctrinement intensif de Daesh (changement de nom, apprentissage du coran, entrainement à la décapitation,…). Un jour, ils ont décapité le groupe dans lequel se trouvait le frère qui avait été marqué. L’autre frère ne pouvait pas pleurer ni montrer son chagrin devant ses geôliers. Il a fait comme s’il n’était pas du tout affecté par l’exécution de son propre frère. Bien sûr, la nuit, aucun d’entre eux ne pouvait s’empêcher de laisser sortir sa peine en pleurant. Cependant, le fait d’avoir apparemment accepté leur sort leur a fait gagner la confiance de leurs bourreaux et une certaine liberté de mouvement. Dès que la chance s’est montrée, ils se sont échappés. Malgré les moyens que les terroristes ont déployés pour les capturer, ils ont pu s’éloigner. La décapitation du frère de mon ami et de ses compagnons d’infortune s’est passée le 7 mars 2015.

VE: À l’issue de ce périple de tous les dangers, quels sont vos sentiments?

Saïd: La seule chose que je souhaite dire c’est que ma femme a accouché, il y a de cela cinq mois. Mais notre demande d’asile, à tous les trois, a été rejetée. J’ai fait tout ce chemin, bravant tous les dangers, dans l’espoir qu’en arrivant en Suisse notre enfant puisse avoir une vie moins tumultueuse que la nôtre. Hélas, jusqu’ici, on ne m’a même pas donné la chance de dire ce que j’ai vécu. J’étais au centre d’enregistrement de Bâle et pendant la première interview on ne m’a questionné que sur le moment où j’ai quitté mon pays, sur les routes que j’ai empruntées et sur les circonstances de mon arrivée en Suisse. Je n’ai pas eu l’opportunité d’exposer les conditions qui m’ont poussé à quitter mon pays. Je voudrais profiter de cette tribune pour dire que j’ai réellement besoin d’être aidé car nous souffrons énormément. Au moment où je vous parle, ma femme et moi avons un statut de NEM (Non Entrée en Matière).

La rédaction valaisanne de Voix d’Exils

⃰ Nom d’emprunt

⃰⃰  ⃰ l’Etat Islamique en arabe

⃰  ⃰  ⃰ Acronyme de l’Etat Islamique

LibreChoixVoir aussi le préjugé “Libre choix?” de notre brochure

Il y a ce qu’on dit sur les réfugiés. Et il y a réalité.

Vous y trouverez, en cliquant ici, plus d’information sur les décisions de non-entrée en matière.

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