top menu

Plateforme d’information sur l’asile

Actualités et documentation sur les réfugiés en Suisse et dans le monde

Comptoir des médias

Une veille médiatique sur les questions d’asile, pour une information sans préjugés

Réfugiés | Préjugés et réalité

Des faits et des chiffres pour lutter contre les idées reçues

Revue Vivre Ensemble

Bulletin de liaison pour la défense du droit d’asile

Migr’asile

Des ateliers pédagogiques proposés par des acteurs de terrain

Association Vivre Ensemble

Service d'information et de documentation sur le droit d'asile

Glossaire de l’asile

Mémo[ts] pour parler d'asile et de migrations

Témoignages video

Exilia Films – Voix d’asile. Donner la parole aux actrices et acteurs de l’asile

Le Courrier | Côme ou la fin de la route

En ligne depuis le 13 juillet 2017

Un an après l’apparition d’un camp sauvage de réfugiés dans la ville lombarde, comment la situation a-t-elle évolué? Reportage dans une cité qui vit au rythme de la crise migratoire.

Article de Mohamed Musadak, publié dans Le Courrier, le 12 juillet 2017. Cliquez ici pour lire l’article sur le site du Courrier.

Impossible de ne pas ressentir un sentiment de gêne en arrivant dans la vétuste gare de Côme. Le spectacle qu’on peut y observer propose un curieux mélange de genres. Ici, des groupes de touristes en sandalettes attendant leur car à la sortie de la station. Là, une grappe de carabiniers en faction, postés nonchalamment dans le hall d’entrée. Et surtout, ces migrants africains, ombres furtives qui rasent les murs. Qu’ils retournent à Milan ou qu’ils tentent témérairement le passage vers Chiasso et la Suisse, la méfiance et la peur se lisent sur leur visage. Une image finalement banale dans cette ville qui vit, depuis un an, au rythme de la crise migratoire.

Carte de Philippe Rekacewicz, publiée sur visionscarto.net pour illustrer l’article de Cristina Del Biaggio “Touristes et migrants: collision en gare de Côme” (26.08.2016)

Mi-juillet 2016, la cité lombarde attire l’attention des médias européens. Le parc situé juste en contrebas de la gare est occupé par des centaines de réfugiés. Symbole des difficultés que connaît l’Italie pour accueillir les migrants, ce camp sauvage, où s’entassent 500 personnes, défraie la chronique pour l’indignité des conditions de vie qu’il offre. Aujourd’hui, plus de traces de migrants. En lieu et place, stationne un fourgon de la «guardia di finanza», la police douanière italienne. Le campement a été démantelé à l’automne qui a suivi son apparition. Il a été remplacé par un camp d’hébergement temporaire de 400 places, géré par la Croix-Rouge locale. Le centre serait presque plein. Mais impossible de vérifier sur place: il est interdit au public et les responsables ne répondent pas aux sollicitations.

Pas assez d’hébergements

Mais cet hébergement est loin de suffire. Malgré les précautions prises pour rendre la présence des migrants la plus discrète possible, ces derniers seraient plus de 1500 à être arrivés au cours de l’année écoulée, dont environ 600 ces deux dernières semaines, selon des associations qui œuvrent sur place. Outre celui de la Croix-rouge, deux «centres d’accueil extraordinaires» gérés par la commune, de 60 et 40 places, existent.

Le reste de l’accueil est pris en charge par des initiatives privées, parfois financées en partie par l’Etat. A l’image de celle prise par don Giusto della Valle. Ce prêtre italien, lauréat du Prix suisse des droits de l’homme, a transformé sa paroisse du quartier populaire de Rebbio, au nord de la ville, en véritable centre pour migrants. Samedi après-midi, dans la chaleur étouffante d’un mois de juillet italien, on entend la paroisse avant même d’en distinguer le clocher.

Apparemment, c’est jour de fête. Les enceintes des salles communes du bâtiment jouxtant la paroisse, réglées sur leur maximum, crachent des tubes africains, tantôt de l’afropop nigériane tantôt de la rumba congolaise.

L’endroit est une véritable ruche où tout le monde vaque à ses occupations dans un joyeux brouhaha. Des enfants jouent au loup, tandis que des femmes aux vêtements flamboyants cuisinent au barbecue dans la cour. Au sous-sol, où se trouve le magasin de vêtements gratuits, Johnson, un couturier nigérian, raccommode des vêtements donnés pour les prochains arrivants. Ce jour-là, des bénévoles genevoises de l’association Petit pied (lire ci-contre) sont venues étoffer son stock. Dans le réfectoire, au rez-de-chaussée, Giorgia Bonderi, unique employée de don Giusto della Valle, tient à jour des cahiers où elle documente les parcours des résidents.

La jeune femme explique que «la paroisse accueille de manière permanente 20 femmes, 25 hommes et 12 familles dans des bâtiments différents». Pour loger ce petit monde, le prêtre met même à sa disposition son propre logement, où 10 personnes se succèdent toutes les trois nuits. La paroisse a dû en effet réduire sa capacité d’accueil. Depuis début mai et une décision du Conseil pastoral, l’homme de foi a dû enlever les matelas de «l’oratorio», un bâtiment attenant à la paroisse, réservé en temps normal aux rencontres entre jeunes du quartier.

Rester en Italie

La cohabitation n’est pas aisée entre les habitants de Rebbio et les nouveaux résidents du lieu de culte. Certains paroissiens ont cessé de venir à la messe, se sentant lésés. Mais don Giusto ne compte pas cesser son action de solidarité. «Pour moi, c’est la seule chose juste à faire. C’est mon devoir», affirme-t-il les traits tirés et l’air préoccupé.

S’il s’inquiète, c’est peut-être parce que le profil des migrants à Côme a beaucoup changé en un an. Alors que les Erythréens constituaient l’essentiel du contingent, ce sont désormais les Africains de l’ouest qui sont largement majoritaires. Considérés comme provenant de pays «sûrs», ils n’ont aucune chance de poursuivre leur parcours migratoire. La Suisse est en effet devenue une forteresse imprenable. Selon les associations sur place, deux cents passages par semaine avaient lieu chaque semaine il y a un an. Aujourd’hui, il n’y en aurait que deux cents par mois.

Alors, contraints, beaucoup d’entre eux commencent à imaginer un futur en Italie. Comme Bahomé, un jeune Burkinabé qui ne rêve que de travailler. Avec ses quelques notions d’italien, le jeune homme fraîchement arrivé, demande du «lavoro, lavoro» (travail, travail). Il faudra d’abord qu’il suive les cours d’italien donnés par les nombreux bénévoles de don Giusto.

Encore des camps de fortune

Le sort des jeunes femmes célibataires de la paroisse, nigérianes et ghanéennes pour la plupart, est encore moins enviable. Endettées pour payer le voyage jusqu’en Europe, «elles doivent rembourser jusqu’à 35 000 euros», estime don Giusto della Valle. «Elles ne peuvent s’acquitter de ces sommes qu’en tombant dans l’esclavage qu’est la prostitution», explique pudiquement le prêtre. S’il tolère, les yeux fermés, la pratique, il ne la cautionne pas et ne participe donc pas à la prévention contre les maladies sexuellement transmissibles et la distribution de moyens de contraception. Sa paroisse met en revanche régulièrement à disposition les services d’une ethnopsychologue pour soutenir les jeunes femmes.

Pour la quelque centaine de migrants qui n’ont pas trouvé un toit, la nuit devient l’occasion d’une petite course contre la montre pour trouver un abri. Avec le risque de pluie dans la nuit du samedi au dimanche, le parking de Val Mulini, un peu plus au sud de Rebbio, est prisé. Vers 23h, le lieu couvert est déjà occupé par une quarantaine de personnes équipées de baluchons de misère en guise de bagages. On s’y dispute les quelques draps mis à disposition. Il règne une tension certaine dans le lieu. Certains boivent de désespoir, d’autres prient sur des bâches en plastiques. La morosité est palpable. Une maraude distribuant du lait chaud, du thé et des produits d’hygiène est conduite par des bénévoles de Rebbio pour les réconforter. Par petits groupes, on discute.

Ce soir-là, la discussion tournait beaucoup autour d’un possible retour au pays, encouragé par les bénévoles, tant les perspectives en Italie semblent compromises. Certains s’énervent, lassés des palabres avec «ces occidentaux qui ne proposent rien de concret». D’autres, à l’image de Kwasi*, qui affiche sa détermination, espèrent changer d’air. «Quoi qu’il arrive, je tenterai ma chance pour passer la frontière ce soir, j’ai de la famille en Suisse. Avec l’aide de Dieu, tout est possible», s’encourage le jeune homme. Avant de retourner à ses occupations, il promet d’écrire un sms lorsqu’il sera arrivé à destination. Il ne l’a toujours pas fait.

* Prénom d’emprunt

Une association genevoise au secours des réfugiés

Bien que moins présente dans les médias, la situation des migrants de Côme continue de susciter des élans de générosité et de solidarité. Dernier exemple en date: l’association Petit pied, basée à Genève. Créée en 2014 pour venir en aide à des orphelinats en Afrique, l’association a complètement changé de raison d’être. «A la découverte du camp sauvage de Côme, nous avons été particulièrement choqués. Savoir qu’à quelques pas de la frontière suisse, des êtres humains sont obligés de vivre avec moins que le minimum dans des conditions particulièrement indignes nous a révoltés», s’indigne Eric Amato, président de Petit pied. «Surtout, poursuit le jeune homme, nous savons que des personnes qui en avaient parfaitement le droit ont été privées de faire une demande d’asile en Suisse. Nous ne pouvions pas rester les bras croisés.»

Depuis novembre 2016, l’association, composée essentiellement de jeunes de moins de 30 ans, essaie de se rendre toutes les six semaines en Italie voisine. Avec pour but d’apporter, en collaboration avec la paroisse de don Giusto della Valle, vêtements, nourritures et biens de première nécessité. Avec l’augmentation du nombre de femmes, Petit pied est à la recherche d’habits féminins et de produits d’hygiène. MMK

Pour plus d’informations: http://association-petitpied.ch/

L’Italie face au manque de solidarité

Union européenne : Le dispositif d’accueil de l’Italie est dépassé. Malgré les mesures annoncées par l’Union européenne, la situation reste compliquée.

A l’image de l’arrivée de 600 personnes migrantes à Côme ces deux dernières semaines, l’Italie ressent sur tout son territoire le retour des traversées estivales de la Méditerranée. Environ 85’000 personnes ont débarqué sur la péninsule depuis le début de l’année, selon les chiffres officiels du gouvernement italien. Une augmentation de 18% par rapport à la même période l’an passé. L’Italie a en effet accueilli plus de 181’000 personnes en 2016. A lui seul, le pays reçoit les trois quarts des arrivants en Europe. Le système d’accueil national en prévoit environ 200’000 pour 2017.

Face à cette situation, l’Italie a récemment exigé plus de solidarité de l’Union européenne et demandé notamment l’ouverture des autres ports européens de la Méditerranée. En réponse, Bruxelles a concocté la semaine dernière un plan d’aide pour «soulager» la péninsule. Il prévoit notamment l’augmentation du nombre de «hotspots» pour accélérer les procédures d’enregistrement, l’augmentation du nombre de renvois pour les personnes non protégées, une aide financière pour les pays d’origine des migrants, le soutien aux garde-côtes libyens, la mise en place d’un code de conduite pour les ONG réalisant des sauvetages (lire ci-dessous) et la relocalisation de 106’000 personnes sur le territoire de l’UE.

Parmi toutes ces mesures, celle de la relocalisation réjouit en particulier les Italiens. Pourtant, elle n’est pas nouvelle mais son application s’est révélée particulièrement difficile jusqu’ici: alors que l’UE prévoyait en 2015 la relocalisation de 6000 personnes par mois en 2015, moins de 8000 personnes en tout ont rejoint d’autres pays européens deux ans plus tard. La Suisse, quant à elle, s’est engagée à en accueillir 1500, mais seulement 715 personnes sont arrivées sur le territoire helvétique en provenance d’Italie.

Pour Cristina Del Biaggio, spécialiste de la migration en Europe et chargée de projet pour l’association Vivre ensemble, «les relocalisation permettraient en effet de soulager Rome mais sont en réalité un mirage: les pays associés au Règlement Dublin continuent à renvoyer des migrants vers l’Italie, pays d’entrée sur le territoire de l’UE. Rappelons que pendant la seule année 2015, l’Italie a reçu 24 990 demandes de transferts Dublin.»

D’une manière générale, la spécialiste  reste dubitative sur le plan de l’UE. «Toutes les mesures proposées, sauf les relocalisations, consistent en des restrictions aux frontières qui n’arrangent pas vraiment le cas de l’Italie.» Selon elle, «Rome est isolée trois fois: une première fois avec le refus des autres pays européens d’ouvrir leurs ports aux bateaux de sauvetage, une seconde fois avec les fermetures très strictes des frontières au nord du pays (France, Suisse, Autriche), enfin une troisième fois avec un plan de relocalisation inefficace.» Et de conclure que face à cette situation, «l’Italie n’est plus une péninsule mais une île isolée.» MMK

Pas de collusion entre ONG et passeurs

Sauvetage > Parmi les mesures urgentes que l’UE a promis de prendre pour aider l’Italie, l’une d’entre elles a créé la polémique dans les milieux de défense des droits des migrants. A l’initiative de Rome, un «code de conduite» sera demandé aux ONG participant à des missions de sauvetage en Méditerranée.

Cette demande d’adhésion à «un cadre de règles» fait suite à un article du Financial Times datant de décembre 2016 dans lequel le journal publiait un rapport confidentiel de l’Agence européenne pour la gestion des frontières extérieures (Frontex) soupçonnant de collusion avec les passeurs les ONG de sauvetage.

Cet article a entraîné dans son sillage une succession de déclarations d’officiels italiens. Le procureur de Catane, par exemple, émettait il y a quelques mois l’hypothèse que les ONG pourraient être financées par les trafiquants. En mai dernier, il avouait ne pas avoir de preuve pour étayer son propos.

Fin mai, la commission de défense du Sénat italien a toutefois rejeté l’idée d’une complicité entre les ONG et les passeurs et a rappelé que «les secours en mer des migrants sont nécessaires et incontournables». Le 21 juin, Frontex elle-même signe une lettre dans laquelle elle assure que «contrairement aux affirmations sorties dans la presse», elle n’a «jamais accusé les ONG de collusions avec les passeurs libyens».

Pour les milieux de défense des droits des migrants, plusieurs interrogations reviennent. «Pourquoi demander un code de conduite si on ne reproche rien aux ONG? Pourquoi vouloir améliorer la coordination avec les ONG opérant en Méditerranée centrale, alors que les sauvetages en mer sont déjà chapeautées par le Centre de coordination des secours maritimes (MRCC) de Rome, conformément à la loi maritime internationale?» s’interroge Cristina Del Biaggio. Et de regretter que «ces soupçons alimentent le mythe de l’appel d’air». MMK

Voir aussi le décryptage, réalisé dans le cadre du Comptoir des médias:

Polémiques en Méditerranée: des clés pour comprendre

,