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En ligne depuis le 11 décembre 2017 - modifié le 21 décembre 2017

Sarah (nom d’emprunt) est originaire de la République démocratique du Congo (RDC) où elle a exercé durant quatre ans le métier d’avocate. Elle est contrainte de fuir son pays en 2004 et vient demander l’asile en Suisse, dans le cadre d’un regroupement familial. Commence alors une course de longue haleine pour une recherche d’emploi, suivie d’une période de chômage ponctuée de formations multiples et de quelques contrats à temps partiels, à durée déterminée, donc sans grande stabilité. Un marathon qui dure depuis treize ans.

Rester active durant l’attente du statut

Après le dépôt de sa demande d’asile, il aura fallu trois années aux autorités cantonales pour légiférer sur le statut juridique de mon interlocutrice Sarah. En 2004, elle rejoint son mari en Suisse et met au monde son premier enfant. Elle tente la même année de s’inscrire à l’Université de Genève, consciente que son master en droit de l’Université de Kinshasa ne sera pas reconnu en Suisse.

« Trop ambitieuse » lui explique-t-on. L’Hospice Générale refuse de prendre en charge les études d’une requérante d’asile et les multiples demandes de bourses qu’elle rédige ne recevront jamais de réponses. Déterminée à ne pas rester cloîtrée chez elle et désireuse d’acquérir de nouvelles compétences, Sarah s’inscrit au chômage et demande à suivre une formation de réceptionniste, la dimension sociale de ce type d’emploi se rapprochant étroitement du poste d’avocate qu’elle occupait à Kinshasa, la capitale de la RDC.

Trop ambitieuse toujours lui redit-on : cette formation ne peut être financée par l’Hospice Général pour les personnes titulaires d’un permis N. Qu’à cela ne tienne, Sarah refuse de rester les bras croisés. Pendant trois ans, elle multiplie les formations de trois mois accessibles pour les personnes requérantes d’asile- cuisine, service, informatique- autant de secteurs sans liens avec ses compétences préalablement acquises. Malgré ces nouvelles formations effectuées, ses recherches d’emploi restent vaines.

Tenter l’insertion professionnelle avec un permis F

En 2007, trois ans après son arrivée en Suisse, l’annonce de son statut tombe enfin: Sarah obtient une «admission provisoire», appelée permis F.

«Au début je pensais que cela allait enfin changer quelque chose», me confie t- elle «Mais je me suis vite rendue à l’évidence que la mention provisoire sur le permis faisait fuir les employeurs».

Toujours motivée par la perspective d’une reconversion vers le secrétariat ou l’assistance administrative, elle commence alors une formation par correspondance de secrétaire médicale, jusqu’en 2009 où elle décroche son premier emploi. Il s’agit d’un poste de secrétaire à 50% auprès de l’une des multiples associations dont elle est bénévole. Le contrat ne dure que 7 mois. Lorsque Sarah se retrouve à nouveau au chômage, elle commence une deuxième formation intensive d’assistante administrative qu’elle parvient, à force de ténacité, à faire financer par des fondations et le Bureau de l’intégration du canton de Genève.

La difficile conciliation entre vie de famille et formation intensive

Au cours de l’année scolaire 2010 – 2011, malgré une situation familiale difficile qui conduit à une séparation avec le père de ses enfants, Sarah se consacre pleinement à cette nouvelle activité.  Le père n’étant pas en mesure de contribuer à la prise en charge des enfants, elle est obligée de réveiller la maisonnée à six heures du matin pour parvenir à effectuer le rituel matinal quotidien : déposer son fils à la crèche, puis sa fille à l’école, avant de sauter dans le tramway afin d’arriver à temps pour sa formation qui débute à 8h15.

«Cette période a été difficile pour les enfants et aussi stressante pour moi. Je voulais m’assurer de terminer tous mes devoirs avant 17h afin d’être disponible pour eux. Financièrement aussi c’était très difficile : je ne me permettais même pas l’achat d’un café pendant la pause de dix heures».

Fin 2011, Sarah obtient enfin son diplôme d’assistante administrative avec fierté : «La première étape de mon ascension sociale», me confie-t-elle.

Manque de reconnaissance des diplômes et déqualification

L’année suivante, elle enchaîne un emploi à durée déterminée à 25% puis un stage à 50%. Le premier dans une structure institutionnelle d’accueil familial de jour, le second en tant que secrétaire médicale. C’est à ce moment-là qu’elle commence enfin à quitter l’aide sociale. En 2013, elle obtient un nouveau contrat de six mois à 90% dans une institution communale, mais se retrouve ensuite sans emploi.

Sarah tente d’élargir son réseau de connaissances, notamment au sein du tissu associatif, tout en effectuant de nouvelles formations pour améliorer son CV. Le chômage perdure.

En 2015, elle signe un contrat d’emploi de solidarité, une mesure mise en place dans le canton de Genève pour les personnes arrivées en fin de droits. Il s’agit d’un poste d’assistante administrative au sein d’une des associations dans laquelle elle est impliquée.

Ironie du sort, le chômage lui attribue un salaire qui correspond à celui versé pour les personnes sans formation spécifique. Sarah tombe des nues.  Qu’en est-il de son diplôme d’assistante administrative, acquis au prix d’une année de travail acharné ?
«L’IFAGE est une institution privée. Par conséquent votre diplôme ne correspond pas à celui d’une formation de type CFC (certificat fédéral des capacités), seul reconnu par le chômage», lui explique-t-on.

Il semble que Sarah n’ait pas vraiment le choix. L’acquisition d’un tel certificat est nécessaire pour lui permettre un jour de se réinsérer sur le marché du travail ordinaire. En accord avec son employeur et avec sa conseillère en emploi, elle entame donc un CFC qui viendra s’ajouter à la longue liste des diplômes de formations acquises. Celui-ci occupe 20% de son taux d’activité qui est de 80% au sein de l’association.

En 2016, après un échec essuyé deux ans auparavant, elle obtient finalement que son master en droit de l’Université de Kinshasa soit reconnu comme équivalent à un niveau bachelor en Suisse. Son statut passe alors de celui de “personne sans formation spécifique” à celui de “personne titulaire d’un bachelor”. Dès lors, son salaire est immédiatement modifié.

Mais Sarah n’est pas arrivée au bout de ses peines. Elle apprend en 2017 qu’en raison d’une croissance exponentielle des activités de l’association pour laquelle elle travaille, son poste d’assistante administrative nécessite désormais un taux de travail de 100%. Sa condition de femme seule à charge de deux enfants et le temps qu’elle doit consacrer à sa formation du CFC ne lui permettent pas de souscrire à ces nouvelles conditions de travail. Sarah se sent affaiblie physiquement et mentalement mais si elle veut obtenir un profil professionnel qui soit reconnu et valorisé par les employeurs, elle doit donner la priorité à cette formation. Elle est donc contrainte d’accepter la résiliation de son contrat d’emploi de solidarité.

Résilience?

Quand je lui demande où elle puise ses ressources pour faire face à toutes ces difficultés, Sarah ironise : « Je cherche à saisir chaque opportunité: Si j’obtiens une réponse négative, je vais chercher ailleurs ». Philosophie positive et joie sont donc les maîtres-mots qui lui permettent de prendre du recul sur sa situation et de voir le chemin parcouru : « Nous sommes en 2017, je suis à nouveau au chômage mais, au moins, grâce au travail au sein de l’association, j’ai obtenu une équivalence de niveau bachelor et j’ai pu transformer mon permis F en B !».

Je la contemple, à la fois outrée par ce récit que je viens d’entendre et admirative du courage de cette femme. Une femme qui jamais ne semble tomber dans une forme de victimisation.

Certes, comme le dit Sarah, les épreuves « font partie de la vie ». Reste que le statut de mère seule avec des enfants à charge s’ajoute aux obstacles touchant l’ensemble des personnes migrantes : celui de la déqualification et de la discrimination à l’embauche. Peut-être le temps est- il venu de valoriser le potentiel de ces personnes qui ne demandent qu’à trouver leur place au sein d’un monde du travail qui aurait tout à gagner de leurs compétences ?

L’annonce par les autorités fédérales de la suppression de la taxe de 10% sur les revenus des personnes admises provisoirement est un premier pas. Mais la route est encore longue pour toutes ces personnes qui, à l’image de Sarah, ont obtenu- où sont en attente- d’une protection en Suisse. Quand cesseront-elles de voir leurs compétences gaspillées et leur situation se précariser?

Camille Giraut  / Vivre Ensemble

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