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Droit de Rester | Vaud expulse violemment une famille yézidie

En ligne depuis le 7 mai 2019

Le collectif Droit de rester rédige sur son blog le récit de l’expulsion violente d’une famille géorgienne, appartenant à la minorité yézidie, qui s’est déroulée à Leysin le 16 avril 2019. Le témoignage du voisin de cette famille, qui y figure, décrit une opération de police traumatisante et irrespectueuse des liens tissés avec sa propre famille. Il y fait le récit des cris, des larmes. Il évoque la vision de la mère et grand-mère de famille portant des entraves aux poignets et aux jambes, de même qu’un masque sur la tête. A cela s’ajoute la stupeur de savoir que les trois enfants en bas âge, dont un est atteint d’autisme, ont été témoins et victimes de ces mesures policières. Finalement, le collectif Droit de Rester reproduit leur lettre d’interpellation adressée au Conseil d’État vaudois et appelle les personnes qui le souhaiteraient, à la relayer également auprès des autorités.

Le texte est repris dans son intégralité du blog du collectif Droit de rester qui l’a publié le 4 mai 2019.

samedi 4 mai 2019

Quel est ce pays qui expulse au petit matin des familles dans la violence?

Ça s’est passé à Leysin, le 16 avril dernier. En 2019 donc. En Suisse. Dans un canton de Vaud tantôt pointé du doigt pour être à la traîne des renvois en termes de chiffres, tantôt fier d’une soi-disant exceptionnalité humaine dans ce domaine.
Le journal Le Matin a raconté cette expulsion, d’une famille de 3 enfants, vers la Géorgie, et diffusé notamment le témoignage d’un voisin, choqué par cette violence.
C’est une histoire dramatique. Mais le plus dramatique, c’est que ce n’est pas la première fois. On dénonce continuellement l’attitude des autorités face aux personnes qui viennent demander l’asile en Suisse. Des brimades, des vexations, des obstacles à l’intégration, mais aussi des renvois, de la violence, comme ici. Et ensuite? Le pire dans toute cette histoire, c’est qu’au-delà d’une émotion bien légitime, d’un sentiment d’injustice et de révolte relayés dans la presse, ça va continuer. Car pour que ce genre de violence cesse, il faudrait changer complètement la manière d’envisager la politique d’asile. Déjà juste considérer les personnes qui demandent l’asile pour ce qu’elles sont, des êtres humains en quête de refuge, et non des abuseurs-criminels-dangereux-à-expulser-par-tous-les-moyens. Déjà cela serait beaucoup. Ca permettrait de reconnaître qu’elles ont le droit d’avoir des droits. Que ça pourrait être nous ou notre voisin-e. Et puis il faudrait montrer un solide attachement à des valeurs qu’on rabâche à chaque occasion mais qu’on peine à voir concrétisées, comme le respect des droits humains, la coopération, l’humanitaire, des valeurs dites suisses qui sont surtout un super moyen de se donner bonne conscience en créant un écran de fumée devant les violations des droits fondamentaux des plus faibles. Ca voudrait dire faire connaissance avec ces “migrant-e-s” qui font si peur, ouvrir sa porte, accueillir, et cacher, désobéir. Et cela voudrait dire être conséquent à chaque défaillance: descendre dans la rue, exiger la démission en bloc du gouvernement vaudois, demander une enquête, et refuser d’être complices, par le silence et l’inaction, de ces politiques de déshumanisation.
Sans aucun doute, cela arrivera un jour, et peut-être plus tôt qu’on n’imagine. Que la population attentive et informée se révolte contre ce système et les représentant-e-s de la loi et des institutions qu’elle a elle-même élus. Qu’elle reprenne la main et sa responsabilité dans cette histoire. En attendant, on se demande dans quel pays on vit, et on n’arrive juste pas à y croire.

On publie ici l’intégralité du témoignage du voisin de la famille, Nicolas Vaudroz, puis une lettre envoyée au Conseil d’État. On vous invite à la reprendre ou à vous inspirer pour réclamer des comptes aux autorités.

Témoignage

“Le 16 avril vers 6 heures du matin, nous entendons des cris provenant de la maison. Je monte voir et rencontre un grand nombre de policiers à l’entrée et dans l’appartement de la famille Davrishyan. Ils me disent de redescendre dans mon appartement. Je leur demande s’ils ont un mandat de perquisition. Un des policiers qui à l’air d’être en charge, sort trois feuilles où, après avoir demandé mon nom, l’écrit sur une d’elles et signe lui-même, sans que j’aie pu lire quoi que ce soit. Est-ce que ce papier aurait dû être donné aux Davrishyan le 5 avril pour qu’ils aient ces 10 jours mentionnés pour faire recours? Si c’est le cas, aucun d’eux n’a rien reçu. Toujours est-il qu’il est mentionné que le soussigné, (moi-même), certifie avoir notifié la présente ordonnance à Erik Davrishyan alors que je n’ai ni pu lire ce papier et qu’il a été signé par ce policier et que je n’ai pu ni voir ni parler à Erik. Lorsque je demande justement à voir Erik Davrishyan, on me l’interdit. J’entend ensuite les cris de Marina Davrishyan qui appelle mon nom avec dans sa voix une telle détresse qui me pousse à aller voir ce qui se passe. La police me prend avec force. Un ordre est donné à deux policiers de me ramener dans mon appartement.
Lorsque je demande au moins de pouvoir leur dire au revoir après 6 années d’amitié entre nous, ils me l’interdisent à nouveau. J’entrevois passer Erik, tout ensanglanté et groggy, puis Marina et sa belle-mère, en pyjama, criant à la mort. Ligotée aux jambes et aux poignets, un masque sur la tête, Marina restera ainsi jusqu’à Genève où elle sera attachée sur une chaise roulante. Les 3 enfants, dont l’un d’eux atteint d’autisme, sont témoins de cette scène de violence digne de l’arrestation des plus grands meurtriers de la planète, envers leurs parents dont le plus grand crime est celui d’éviter qu’un autre crime soit commis contre eux, comme ils en ont déjà été victimes et qui hantent leurs cauchemars au point de préférer ôter leur vie plutôt que de retourner dans l’enfer qu’ils ont connu et qui les attend là-bas.

Les Davrishyan sont d’une extrême gentillesse, ils sont toujours prêts à rendre service. Nos 3 enfants mutuels ont grandi ensemble, les 2 plus grands étant dans la même classe d’école.
Ils sont Yézidis, minorité religieuse persécutée. Ils ont un système de castes et n’ont pas le droit de se marier hors caste. Ce qui a été le cas d’Erik qui se marie par amour et s’enfuie pour ne pas avoir de problèmes. Sa femme est tellement mise sous pression par sa propre famille qu’elle rentre à la maison. Divorce. Lui se fait tabasser et fait de la prison. Lorsqu’il rentre en relation avec Marina, son épouse actuelle, elle se fait elle même tabasser par les membres de la famille de l’ex femme, elle perd l’enfant qu’elle avait en elle et ils lui disent qu’elle n’aura jamais de descendance.
C’est pour ça qu’elle a vécu un tel stress depuis, avec cette peur constante d’être renvoyée à l’horreur, et cette angoisse que ses enfants subissent le même sort que son premier.
Lorsqu’elle reçoit récemment l’information à nouveau qu’ils vont être renvoyés, elle passe 2 semaines à Nant, en hôpital psychiatrique.
Les médecins de famille sont consultés au niveau de leur santé et les 2 préconisent de ne pas les renvoyer au vu de leur santé. Ils suspectent que le cas d’autisme d’un de leur enfants se soit aggravé lors du renvoi de la grand-maman, et que le renvoi de la famille lui fait risquer une décompensation. Les rapports médicaux de médecin de l’institut psychiatrique de « Nant » stipulent qu’Erik suite à ses problèmes d’anxiétés dû à ce qu’il a vécu en Géorgie et à la peur de devoir y retourner, risque de passer à l’acte suicidaire s’il devait être déporté.

Ils n’ont ni famille ni maison en Géorgie. Trois enfants en bas âge qui ont vécu uniquement en Suisse depuis 8 ans. Leur seule famille est à Leysin, le frère d’Erik et sa famille qui sont en situation légale, réfugiés pour les mêmes raisons, mais ayant pu avoir le statut avant le durcissement des lois.

Erik a été rembarqué, les bras lacérés, et c’est seulement à Genève qu’ils lui ont recousu sommairement les bras. Ils sont arrivé en Géorgie et un médecin lui demande qui lui avait fait un aussi mauvais travail et que la plaie était déjà infectée…Un avion spécial attendait leur famille et une autre de 4 personnes à destination de la Géorgie « Tout le reste du Boeing était rempli par des policiers… »

Lettre adressée au Conseil d’Etat

(et si vous voulez aussi le faire, voici l’adresse: Conseil d’Etat vaudois, Rue du Château 4, 1014 Lausanne)

Mesdames et messieurs les Conseillèr-e-s d’Etat,

Nous avons lu avec horreur dans Le Temps et sur le site du Matin le récit du renvoi de la famille D. Aucune de vos réponses ne permettra de soulager le dégoût et la colère que nous ressentons, surtout après la lecture, en sus, du témoignage de leur voisin. Mais peut-être pourrez-vous dissiper notre incompréhension ? Nous vous serons gré de répondre à ces quelques questions, pour que nous puissions comprendre comment vous avez pris cette décision de renvoi.

Quelle était l’urgence à renvoyer la famille D. ? Les trois enfants n’ont jamais vu la Géorgie et n’en parlent même pas la langue. Par contre, deux d’entre eux vont à l’école à Leysin et les trois se sont fait des copains et copines. Alors que les parents se remettaient des traumatismes subis dans leur pays d’origine, ils entretenaient des relations sociales avec leurs voisin-e-s et co-habitant-e-s. Le papa avait même obtenu une promesse d’emploi, son frère, sa seule famille, vit en Suisse. De plus, de graves problèmes psychiques, attestés par des rapports médicaux rendaient leur renvoi dangereux. Pourquoi donc cette précipitation à les expulser ? Représentaient-ils un danger pour la Suisse ?

Peut-être justifierez-vous ce renvoi en termes économiques. Dès lors, nous nous posons la question des moyens mis en place pour cette opération. Il a fallu mobiliser (apparemment beaucoup) de policier-e-s, un-e médecin, un-e traducteur/ice, faire le trajet avec plusieurs voitures jusqu’à l’aéroport, engager des personnes pour mettre des menottes, ramasser les affaires de la famille, les menacer. Une fois à l’aéroport, il a fallu mobiliser un avion, apparemment rempli uniquement de quelques personnes expulsées et de policier-e-s. Il a fallu un-e pilot-e, du personnel de bord, du kérosène. Une fois sur place, les collaborateurs et collaboratrices suisses ont dû rentrer, un trajet en plus, encore du kérosène. Il a fallu donner 800 CHF à la famille comme aide au retour, il faudra réparer la serrure fracturée, payer le nettoyage des gouttes de sang. Combien va coûter cette opération aux contribuables ?

Nous en venons maintenant à nos questions les plus brûlantes, sur la violence inouïe dont il a été fait démonstration durant cette expulsion. Comment se fait-il qu’après que monsieur D. a tenté, sous les yeux des agent-e-s, de mettre fin à ses jours, personne ne s’est dit qu’il serait peut-être respectueux et humain de suspendre le déroulement du renvoi ? Ou alors, vidé de son sang, était-il plus docile ? Et madame, était-elle si dangereuse qu’il a fallu la ligoter aux mains et aux pieds ? Pourquoi refuser au voisin de dire au revoir à ses ami-e-s ?

Selon vous, quelles seront les conséquences de cette expulsion sur les enfants ? Combien d’années de thérapie sont-elles nécessaires pour se remettre d’avoir assisté à la tentative de suicide de son père ? Quelles images auront-ils des adultes, alors que certain-e-s d’entre eux ont fait irruption à 6h du matin dans leur appartement pour attacher leurs parents et les enlever à tout ce qu’ils connaissaient jusqu’ici ? En admettant qu’un tel traumatisme est surmontable, pensez-vous que les enfants D. auront accès en Géorgie à une thérapie ? Est-ce pour cela que vous leur avez donné 800 CHF ?

Est-ce que les agent-e-s qui ont procédé à l’arrestation dans l’appartement avaient peur de rater l’avion ? Est-ce pour cela que les bras lacérés de Monsieur D. n’ont pas été soignés correctement ? Est-ce que l’ours en peluche du plus petit, laissé à Leysin, risquait de faire dépasser le poids réglementaire des bagages autorisés sur un vol d’expulsion ?

Comment s’est déroulé le vol ? Est-ce que les parents ont pu prendre leurs enfants dans leurs bras pour les consoler ? Ou les petits ont-ils crié et pleuré sans arrêt, ne comprenant pas ce qu’il se passait ? A votre avis, que ressent-on quand on entend pleurer son enfant sans ne pouvoir rien faire ?

Quel sera l’impact de cette opération de renvoi sur les agent-e-s qui y ont procédé ? La raconteront-ils le soir à leur famille, devant le souper avant de regarder le téléjournal ? Quels termes vont-ils utiliser pour décrire l’horreur qui leur a été demandé d’exécuter ? Est-ce possible de ne plus entendre les cris de toute une famille que l’on expédie vers l’enfer ? Ont-ils la possibilité de parler de leur vécu à des professionnel-le-s ? Combien de temps un-e agent-e effectue ce genre de mission avant de demander à être muté ailleurs ? Quel est le taux de burn-out et de suicide dans ces services ?

Et vous, comment vous sentez-vous ? Les conséquences des décisions que vous prenez sont-elles aussi difficiles à supporter qu’il est pour nous de les lire dans le journal ? Combien d’autres renvois, dans les mêmes conditions atroces, ou pire, ont eu lieu cette année ? Et les précédentes ? Combien allez-vous encore en commanditer ?

En vous remerciant de l’attention portée à notre lettre, et impatient-e-s d’y recevoir réponse, nous vous transmettons, Mesdames et Messieurs les conseiller-e-s d’Etat, nos salutations consternées.

Le collectif droit de rester


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