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Fermeture des frontières | Main d’œuvre saisonnière bloquée: une opportunité pour les réfugié-e-s?

En ligne depuis le 3 août 2020 et publié dans - modifié le 15 septembre 2020

Qui pour récolter les fraises ou effeuiller les vignes ? La fermeture des frontières ordonnée au printemps 2020 par les autorités européennes pour contenir la crise du Covid-19 a provoqué des incertitudes dans le monde agricole. Celui-ci craignait une pénurie de main-d’œuvre saisonnière joignant généralement la Suisse par la route depuis le Portugal, la Pologne ou la Roumanie[1] et considérée comme indispensable par les exploitant-e-s. Des avions négociés par AgriGenève ont été spécialement affrétés en avril pour faire venir des travailleurs du Portugal. Des plateformes d’annonces d’emplois[2] ont été ouvertes pour favoriser le recrutement de personnel temporaire local dans les exploitations. Et les personnes issues de l’asile ? Rares sont celles à s’y être inscrites. Elles sont pourtant employables à court et long terme. Certaines connaissent bien le domaine agricole, mais manquent d’expériences en Suisse et un emploi stable leur permettrait notamment de s’affranchir de l’aide sociale. Des mesures spécifiques ont-elles été adoptées afin de promouvoir leur participation dans l’agriculture suisse ?

Les initiatives précoronavirus

En 2015, le SEM et l’Union suisse des paysans ont lancé un projet-pilote sur 3 ans intitulé «Travailler chez le paysan». 17 exploitations agricoles ont été sélection- nées et 30 personnes issues de l’asile ont été placées. Le bilan 2018 s’est avéré positif pour l’intégration sur le marché de l’emploi, puisque 71% des participants ont trouvé une solution durable, «dont un peu plus de la moitié au sein de l’exploitation où ils avaient accompli leur mission»[3]. Et le bilan de souligner « la forte volonté des exploitants d’engager à nouveau des réfugiés reconnus ou des personnes admises à titre provisoire, et de recommander à d’autres agriculteurs de faire de même. » De plus, dès 2018, le secteur agricole a été intégré au projet-pilote du SEM de préapprentissages d’intégration dans une dizaine de champs professionnels. En marge de ces projets, des initiatives régionales et cantonales ont aussi vu le jour. Elles sont marquées par de grandes disparités.

Dans le canton du Jura, un programme structuré existe depuis plusieurs années, fruit d’initiatives coordonnées entre Terre d’Accueil, l’Association jurassienne d’accueil des migrants (AJAM) et les partenaires de l’agriculture, soit la chambre d’agriculture AgriJura et la Fondation Rurale Interjurassienne. Tout d’abord occupationnel, il a ensuite permis de créer des emplois rémunérés au terme d’une formation aux personnes titulaires d’un permis F et B – qui ont un accès inconditionnel au marché du travail. Les agriculteurs bénéficient ainsi toute l’année d’une main-d’œuvre formée et les personnes issues de l’asile d’un tremplin pour leur intégration en Suisse.

À Neuchâtel, une mesure spécifique d’emploi dans l’agriculture, destinée aux détenteurs de permis B réfugiés et de permis F, a été lancée en 2016,mais n’a pas été reconduite pour des raisons de diversification des projets d’intégration, entre autres. Le Service de la cohésion multiculturelle (COSM) souligne que ces mesures, largement soutenues par le secteur agricole, ont contribué à ébranler certaines idées reçues, témoignant de la volonté des personnes issues de l’asile à être actives. « Les agriculteurs et viticulteurs ont fait part d’une certaine responsabilité sociale, pas que professionnelle», ajoute le COSM.

© Nahuel Berger / World Bank

Canton peu agricole, Genève a tenté d’appliquer le programme fédéral avec quelques engagements avant la crise sanitaire, mais sans grand succès. L’habitude de collaborer avec les mêmes travailleurs saisonniers ou les qualifications des personnes réfugiées peuvent constituer des obstacles à l’embauche. «Pour avoir des mesures spécifiques, il faut qu’il y ait une demande spécifique », souligne Metin Turker, du Bureau de l’Intégration des étrangers (BIE). François Erard, directeur d’AgriGenève, relève quant à lui la pénibilité des travaux agricoles, qui requièrent investissement et constance, des qualités difficiles à trouver sur le marché du travail. En préapprentissage d’intégration (PAI),pourtant,les personnes issues de l’asile démontrent souvent plus de motivation que les autres, observe-t-il.

Dans les cantons de Vaud et Fribourg, les premières initiatives sont aussi restées au stade de projet. Les habitudes, à nouveau, la loyauté envers le personnel saisonnier, les obstacles liés aux déplacements ou à la communication. Lionel Gfeller, de Prométerre dans le canton de Vaud, souligne qu’il y a pourtant eu «de belles histoires parmi les agriculteurs qui ont engagé des personnes réfugiées ».

Le secteur reste un petit employeur pour les personnes issues de l’asile à Fribourg: parmi celles qui travaillent, seuls 5% sont dans le domaine agricole, loin derrière les 35 % de la restauration. En outre, Frédéric Ménétrey, directeur de la Chambre fribourgeoise d’agriculture, fait part d’un manque de connaissances claires sur la législation suisse: qui peut travailler exactement ?

Selon lui, un programme bien structuré, chapeauté par les autorités ou les services d’intégration et proposant des solutions aux obstacles légaux, linguistiques ou administratifs, permettrait aux agriculteurs d’envisager cette option de manière plus globale et durable.

Et à l’heure de la crise sanitaire ?

La crise sanitaire n’a finalement eu qu’un faible impact sur l’engagement de personnes issues de l’asile. Dans la plupart des cantons, les anciens schémas ont prévalu, privilé- giant le recours aux saisonniers habituels. À Genève, l’Hospice général a été sollicité par AgriGenève pour combler d’éventuels manques, sporadiques. Ces démarches n’ont pas abouti dans le cadre de la pénurie, mais « des discussions sont en cours pour établir une collaboration, hors période de crise sanitaire » assure Bérengère Gautier,responsable du Pôle insertion intégration de l’Hospice général. Le canton de Fribourg a continué à se baser sur les contacts déjà existants afin de promouvoir l’emploi de personnes issues de l’asile. Cela a permis l’implication de près de 20 personnes pendant la crise du Covid-19. Idem dans le canton du Jura, où ce résultat est significatif pour la taille du canton. Et dans le canton de Vaud, l’EVAM a identifié les personnes susceptibles de s’insérer dans le monde professionnel agricole et a contacté des exploitations, mais les quelques manques de main-d’œuvre ont vraisemblablement été rapidement comblés par les résidents suisses sans emploi et les réseaux des agriculteurs.

Une occasion à ne pas manquer ?

Cette période a été révélatrice d’un manque d’information dans certains secteurs économiques,et peut-être d’engagement des différents acteurs pour favoriser l’emploi des personnes résidentes en Suisse. La période post-crise pourrait être l’occasion d’offrir un souffle nouveau aux habitudes des chambres d’agriculture – et d’autres secteurs économiques – et de nouvelles pistes de travail aux acteurs de l’intégration…

ORPHÉE MOUTHUY
[1] Le Temps, « Le sort incertain des saisonniers dans la pandémie », Richard Etienne, 15 mai 2020
[2] www.agrix.ch – voir aussi www.sbv-usp.ch/fr/service/placement-de-la-main-doeuvre
[3] Haute école spécialisée bernoise, Évaluation globale 2018 – Projet-pilote « Travailler chez le paysan 2015-2018», 8 mai 2018
QUI A LE DROIT DE TRAVAILLER ?
TOUT LE MONDE !
Les demandeurs d’asile (permis N) sont autorisés à travailler dès leur attribution à un canton. Ils doivent obtenir une autorisation cantonale de travail. Si l’accès à certaines branches économiques peut être limité, l’agriculture n’en fait pas partie.
Tous les autres permis (F et B réfugiés) ont un accès inconditionnel au marché du travail.
> asile.ch/memots/ 

 

Illustration: Ambroise Héritier / Vivre Ensemble n°178 | juin-juillet 2020

Également dans ce numéro, sur le sujet de la fermeture des frontières – bilan post Covid-19 : Les personnes en besoin de protection victimes des frontières verrouillées, Aldo Brina


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