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Amnesty | Libye : comment mettre fin aux violences à l’égard des réfugié.e.s ?

En ligne depuis le 28 septembre 2020

Dans un rapport en anglais publié en septembre 2020 Amnesty international revient sur la situation libyenne où “des dizaines de milliers de réfugié·e·s et de migrant·e·s sont pris au piège dans un effrayant cycle de violences”. L’organisation appelle également l’Union européenne, ses États membres et la Suisse a cessé de collaborer avec la Libye via Frontex.

Nous publions ci-dessous le communiqué de presse d’Amnesty du 24 septembre 2020.

Réfugié·e·s et migrant·e·s pris au piège dans un terrifiant cycle de violences

Communiqué de presse publié le 24 septembre 2020, Londres – Genève.

En Libye, des dizaines de milliers de réfugié·e·s et de migrant·e·s sont pris au piège dans un effrayant cycle de violences. Tant que les autorités libyennes ne remédient pas aux violences persistantes commises contre les réfugié·e·s et les migrant·e·s, l’UE, ses États membres et la Suisse, qui collabore également avec la Libye via Frontex, doivent cesser leur coopération avec celles-ci. Toute personne secourue ou interceptée en mer Méditerranée ne doit pas être renvoyée en Libye, mais autorisée à débarquer dans un lieu sûr.

Après avoir enduré d’inconcevables souffrances en Libye, des réfugié·e·s et des migrant·e·s prennent la mer au péril de leur vie pour trouver la sécurité en Europe, où ils sont alors interceptés, renvoyés en Libye et exposés aux violences qu’ils voulaient fuir. Le nouveau rapport d’Amnesty International intitulé ‘Between life and death’: Refugees and migrants trapped in Libya’s cycle of abuse sort alors que la Commission européenne vient d’annoncer son nouveau «pacte sur la migration», qui se fonde notamment sur une coopération encore renforcée avec des pays extérieurs à l’Union européenne (UE) afin de contrôler les flux migratoires.
Le rapport présente les récits terrifiants de réfugié·e·s et de migrant·e·s qui ont été victimes ou témoins d’un vaste ensemble de violences en Libye, notamment d’homicides illégaux; de disparitions forcées; d’actes de torture et d’autres formes de mauvais traitements; de viols et d’autres violences sexuelles; de détentions arbitraires; de travail forcé et d’exploitation aux mains d’agents gouvernementaux et non gouvernementaux, et ce, dans un climat d’impunité presque totale. Le rapport contient également des informations détaillées sur des événements qui se sont produits récemment, y compris sur le transfert de personnes débarquées en Libye dans des lieux de détention non officiels – tels que la tristement célèbre Manufacture de tabac, à Tripoli – et sur l’expulsion de plusieurs milliers de réfugié·e·s et de migrant·e·s depuis l’est de la Libye.

«La Libye, qui est un pays déchiré par des années de guerre, est devenue encore plus dangereuse pour les personnes réfugiées ou migrantes à la recherche d’une vie meilleure. Au lieu de recevoir une protection, elles sont soumises à de terribles atteintes aux droits humains, et actuellement on leur reproche aussi de façon injuste de propager la pandémie de COVID-19, sur la base de considérations racistes et xénophobes. Compte tenu du fait que les autorités libyennes ne remédient toujours pas aux violences persistantes commises contre les réfugié·e·s et les migrant·e·s, y compris par des agents gouvernementaux et par des milices affiliées au gouvernement, l’UE et ses États membres doivent totalement revoir leur coopération avec les autorités libyennes. Et toute personne secourue ou interceptée en mer Méditerranée ne doit pas être renvoyée en Libye, mais autorisée à débarquer dans un lieu sûr.»

Depuis 2016, sous la houlette de l’Italie, les pays membres de l’UE collaborent avec les autorités libyennes – en leur fournissant des vedettes rapides, une formation et une aide pour la coordination des opérations en mer – afin que les personnes qui tentent de fuir le pays par voie maritime soient interceptées en mer et ramenées en Libye. On estime qu’au cours de cette période, quelque 60 000 femmes, hommes et enfants ont été capturés en mer et débarqués en Libye par les gardes-côtes libyens (GCL) recevant une aide de l’UE, dont 8 435 entre le 1er janvier et le 14 septembre 2020. Mus par la volonté de stopper à tout prix les arrivées, les États européens ont offert leur aide à la Libye – contournant ainsi la législation internationale qui interdit les renvois forcés.
«la Suisse est particulièrement zélée dans sa coopération avec des autorités qui traitent les migrants et les réfugiés avec le plus flagrant mépris de leurs droits!» Pablo Cruchon, responsable asile et migration à Amnesty International Suisse.

La Suisse collabore avec la Libye via Frontex
La Suisse participe activement au financement de l’agence FRONTEX qui collabore, forme et donne du matériel aux garde-côtes en Libye. Elle a financé Frontex à hauteur de 14 millions par année jusqu’en 2019. Depuis, la somme a été réévaluée, et les contributions suisses augmenteront de façon échelonnée jusqu’à atteindre 75 millions en 2024. De plus, la Suisse détache environ 40 experts chaque année. À terme, elle détachera jusqu’à seize experts pour des engagements de deux ans et 59 experts pour une durée maximale de quatre mois. L’Administration fédérale des douanes, le Secrétariat d’État aux migrations et les cantons devront fournir ces effectifs. «La participation à Frontex se faisant sur une base volontaire, la Suisse est particulièrement zélée dans sa coopération avec des autorités qui traitent les migrants et les réfugiés avec le plus flagrant mépris de leurs droits!», dénonce Pablo Cruchon, responsable asile et migration à Amnesty International Suisse.

Renvoyés en Libye et livrés à la violence
Après avoir débarqué en Libye en 2020, des milliers de ces personnes se sont retrouvées enfermées dans des centres de détention de la Direction de la lutte contre la migration illégale (DCIM), placée sous l’autorité du ministère de l’Intérieur du gouvernement d’union nationale (GUN) soutenu par l’ONU, qui contrôle l’ouest de la Libye. Plusieurs milliers de personnes réfugiées ou migrantes ont aussi été soumises à une disparition forcée en 2020 après leur transfert dans des lieux de détention non officiels – y compris dans un centre appelé la Manufacture de tabac, en raison de son ancienne affectation, qui est placé sous le contrôle d’une milice affiliée au GUN et dirigée par Emad al Trabulsi à Tripoli – , et l’on éprouve de graves craintes pour leur vie et leur sécurité.
À terre, les personnes réfugiées ou migrantes sont également constamment exposées au risque d’être non seulement arrêtées et envoyées dans des centres de détention, mais aussi d’être enlevées par des milices, des groupes armés ou des trafiquants. Ces personnes sont parfois torturées ou violées jusqu’à ce que leur famille paye une rançon pour leur libération. D’autres meurent en détention des suites d’actes de torture ou d’autres violences, ou à cause de la privation de nourriture ou de soins médicaux. Plusieurs dizaines de personnes réfugiées ou migrantes ont dit à Amnesty International avoir assisté à la mort de proches pendant leur détention dans des centres officiels de la DCIM ou dans des lieux où elles étaient retenues en captivité par des trafiquants.

Homicides de Mazda
Le 27 mai 2020, des hommes armés ont ouvert le feu sur environ 200 personnes réfugiées ou migrantes détenues par des trafiquants près de la ville de Mazda, tuant au moins 30 d’entre elles et en blessant 11. Les autorités libyennes ont promis d’enquêter sur les homicides commis à Mazda et sur les autres crimes commis contre des personnes réfugiées ou migrantes, mais ces promesses n’ont pas conduit à la reddition de comptes. Deux hommes qui font l’objet d’un mandat d’arrêt délivré par le parquet libyen et qui figurent sur la liste des sanctions de l’ONU en raison de leur rôle présumé dans des pratiques de traite des êtres humains, ont toujours des liens officiels avec le GUN. Ahmad al Dabbashi, également connu sous le nom d’«al Amou», a été vu en train de se battre aux côtés des forces du GUN en avril 2020, et Abdelrahman Milad, également connu sous le nom d’«al Bija», travaille en tant que commandant des GCL à la raffinerie de pétrole d’al Zawiya.

Pris entre deux feux
Des milices et des groupes armés ont commis des violations du droit international humanitaire contre des personnes réfugiées ou migrantes, notamment avec des privations illégales de liberté, des actes de torture et des attaques menées sans discrimination apparemment. Amnesty International a vérifié des vidéos montrant des milices et des groupes armés qui paradent et qui s’en prennent à des personnes réfugiées ou migrantes. Des milices et des groupes armés ont aussi forcé des personnes migrantes à participer à des opérations militaires, mettant ainsi en danger leur vie et leur sécurité.

Aucune échappatoire hormis la mer et ses dangers
Compte tenu des violences et des terribles conditions de vie, les actuels programmes de réinstallation et d’évacuation sont insuffisants et ne permettent pas de procurer aux personnes qui en ont besoin une possibilité sure et légale de quitter le pays: à la date du 11 septembre 2020, seuls 5 709 réfugié·e·s vulnérables avaient pu bénéficier de ces programmes depuis 2017. Cela reflète le faible nombre de promesses de réinstallation faites par les pays qui accueillent des réfugié·e·s, notamment des pays membres de l’UE. Les restrictions concernant les voyages imposées en raison de la pandémie de COVID-19 ont encore aggravé la situation: seules 297 personnes réfugiées ont été évacuées de Libye en 2020, avant la fermeture des frontières en mars 2020.
Les personnes réfugiées ou migrantes n’ont donc guère d’autre possibilité viable, pour quitter la Libye, que de tenter la traversée de la Méditerranée sur des embarcations inadaptées. Ces traversées continuent d’être extrêmement dangereuses, y compris à cause du risque d’interception par les GCL et par des bandes criminelles. Des personnes ont raconté à Amnesty International que mi-août, des hommes armés navigant à bord d’un bateau appelé Captain al-Salam 181 les ont dévalisées et ont ensuite tiré sur leur bateau; le moteur du bateau a pris feu et l’embarcation a chaviré. Une quarantaine de personnes, selon les estimations, ont perdu la vie après avoir été abandonnées en mer en état de détresse.

Exploitation, violence et conditions de vie indignes
Les recherches menées par Amnesty International montrent que les personnes réfugiées ou migrantes sont souvent exploitées par des employeurs et soumis au travail forcé par des milices et des groupes armés. Nombre de ces personnes vivent dans des conditions très difficiles, sans accès à l’eau potable et sans possibilité de se laver, ce qui accroît les risques de contamination au COVID-19. Ces personnes sont également constamment la cible de voleurs. Les femmes et les filles sont exposées à un risque accru de violences sexuelles. Elles évitent d’aller porter plainte à la police ou auprès des services des procureurs, car elles craignent d’être arrêtées ou de subir des représailles de la part des agresseurs présumés.

Racisme et xénophobie
Les personnes réfugiées ou migrantes sont en butte au racisme et à la xénophobie. Les représentants du gouvernement, les membres des groupes armés et des milices, ainsi que les médias ont souvent un discours raciste quand ils font référence aux personnes noires. La pandémie de COVID-19 favorise davantage encore le racisme, des fonctionnaires et des personnes privées reprochant aux personnes réfugiées ou migrantes de propager le virus et réclamant leur expulsion du pays. Les recherches menées par Amnesty International révèlent que les autorités de facto dans l’est de la Libye ont expulsé plus de 5 000 personnes réfugiées ou migrantes en 2020 sans respecter la procédure légale et sans que ces personnes aient pu contester leur expulsion. L’une des raisons invoquées pour justifier leur expulsion est qu’elles sont accusées d’être «porteuses de maladies contagieuses».
Amnesty International a rassemblé des informations sur un cas de discrimination flagrante où un groupe armé a interdit à un bus d’entrer dans la ville de Koufra, dans le sud-est du pays, à moins que les ressortissants tchadiens qui étaient à bord n’en descendent. Les hommes armés leur ont ordonné de faire un test pour le COVID-19, et ils les ont laissés dans le désert, à l’extérieur de la ville. Les autres passagers, qui étaient tous libyens, ont été autorisés à poursuivre leur chemin, sans avoir besoin de faire un test pour le COVID-19 ou de se soumettre à d’autres vérifications.

Complément d’information
La situation très difficile des personnes réfugiées et migrantes s’inscrit dans un contexte de conflit armé, d’insécurité et d’état de non-droit persistants. Le combat pour la gouvernance et le contrôle du territoire fait rage entre le GUN, qui contrôle la majeure partie de l’ouest du pays, et l’autoproclamée Armée nationale libyenne, qui contrôle la majeure partie de l’est du pays.


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