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Notre regard

Elle aimerait bien «arrêter d’être bougée tout le temps»

Marie Bonard

«Est-ce qu’il y a des gens comme vous dans le canton où je vais demain?» demande Saba*, inquiète. Le «vous» qu’elle évoque, ce sont les associations et ses compatriotes bienveillants qui l’ont accompagnée pendant son séjour à Genève.

Elle vient d’y passer 6 mois, le temps que son délai Dublin Italie soit échu. Elle entre maintenant en procédure nationale, mais a été attribuée à cet effet par le Secrétariat d’État aux migrations (SEM) à un autre canton romand par la grâce d’une distribution algorithmique. Celle-ci ne tient compte ni de sa fragilité, ni des liens qu’elle a créés au bout du Lac, ni des conséquences humaines de la multiplication des transferts.

Saba est perturbée, un peu fataliste aussi. Elle a vécu tellement pire sur le chemin de l’exil. Mais quand même, elle aimerait bien «arrêter d’être bougée tout le temps». Déjà, après son arrivée en Suisse, elle avait été transférée d’un Centre fédéral d’asile (CFA) à l’autre. Elle ne sait plus les noms, ni le nombre exact. Trois ou quatre en un peu plus de trois mois, peut-être. Dans le dernier, elle a croisé un jeune homme ayant des connaissances à Genève.

Des permanences bénévoles de conseil sont organisées autour des abris PC cantonaux par la Coordination asile.ge et devant le CFA du Grand-Saconnex par Solidarité Tattes et le collectif Non au centre de renvoi. Les bénévoles sont bienvenu·es!
Coordination asile.ge : coordination.asile.ge@asile.ch / Solidarité Tattes : info@solidaritetattes.ch

C’est grâce à lui qu’elle est arrivée vers «nous». Ce fut un enchaînement de contacts solidaires. Des Érythréen·nes établi·es depuis quelques années ont sollicité un ami, qui a appelé les membres d’une association, qui a accompagné Saba à une permanence juridique, trouvé un interprète.

La première fois que je l’ai croisée, c’était devant l’Office de la population (OCPM), en vue de son entretien de départ Dublin. Une convocation évidemment stressante: elle avait si peur d’y aller seule qu’elle avait accepté la présence d’une étrangère à ses côtés. Dix minutes dans le froid, c’est dérisoire pour créer la confiance. Le hasard a fait que je connaissais la jeune femme qui a effectué le trajet avec elle. Ça aide. L’habitude aussi, il y a beaucoup de Saba.

Le rendez-vous est annulé, ce dont Saba n’a pas été prévenue, bien qu’elle dispose d’un portable sur lequel d’autres services lui laissent des messages cryptiques dont même les natif·ves ont parfois du mal à saisir le sens.

Trois personnes se sont donc déplacées pour rien, une quatrième s’était arrangée pour prendre une pause afin d’être disponible pour traduire au téléphone. Mais que vaut le temps de Saba? Que vaut celui de ses soutiens volontaires pour l’administration? Rien, il ne fait l’objet d’aucune facturation.

On recommence la semaine suivante. L’entretien est rapide, forcément. Saba est sensée être renvoyée en Italie où elle a laissé ses empreintes, mais comme ce pays refuse pour le moment de reprendre les cas Dublin, Saba sera juste parquée ici pendant les six mois suivants. À l’aide d’urgence, sans assistance sociale ni mesure d’intégration de l’institution chargée de l’héberger. Aux associations de pallier ces manques, sans financement ni reconnaissance.

Ce jour de février, je glisse à Saba l’adresse d’une association «comme nous», dans le canton où elle ira demain. Elle remercie, c’est doux. J’aurais aimé mieux faire sa connaissance, continuer à l’épauler dans son parcours, car c’est dans cette optique que je souhaite passer mon temps qui ne vaut rien. Je suis bénévole.

Saba donne des nouvelles d’une autre jeune femme érythréenne. Même configuration. Attribuée également à un autre canton, elle a chargé Saba de dire merci. Elle est déjà partie. Ah et le gentil jeune homme qui était au foyer de T., pareil. Et puis Tedros*. Pour lui, je savais déjà. Et puis… tel, tel et tel.

L’algorithme et le réel

Tout cela donne le vertige. À cause de l’algorithme, des liens esquissés ne pourront pas se concrétiser, rognant la liberté de celles et ceux qui auraient souhaité en dessiner. À cause de l’algorithme, mon temps est contraint. Même s’il ne vaut rien, je devrai l’aménager pour en donner plus aux exilé·es attribué·es à Genève. C’est mathématique. Et pervers. L’activation de formules arithmétiques a des implications insoupçonnées dans le réel. Aurais-je dû écrire délibérées?

*Prénoms d’emprunt

La procédure Dublin

Selon le règlement de Dublin, dès que la Suisse dispose d’une indication d’un passage par un État de l’espace Schengen/Dublin – empreintes digitales saisies, récit lors de l’audition – la Confédération peut demander au pays en question de reprendre le ou la requérant·e d’asile afin que la procédure de détermination du statut de réfugié y soit menée. Si l’État accepte sa responsabilité en la matière, la personne peut y être transférée dans un délai de six mois. Et dans l’attente, les personnes sont frappées d’une décision de NEM Dublin. Une fois les six mois réglementaires écoulés, il incombe à la Suisse d’examiner les motifs d’asile. Y démarre alors la procédure d’asile ordinaire. Les personnes peuvent alors être attribuées à un autre canton, selon une répartition cantonale d’attribution fixée en fonction de la taille de la population.