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Témoignage | Trois ans et demi à l’aide d’urgence: Une épreuve traumatisante

En ligne depuis le 8 février 2008 et publié dans - modifié le 14 décembre 2016

Jean-Patrick Iya dépose une demande d’asile en Suisse en mai 2004. Journaliste originaire de la République démocratique du Congo, engagé en faveur des droits humains, il reçoit alors une non-entrée en matière (NEM) pour absence de papiers. Après un recours et deux demandes de révision rejetées, son avocat adresse en juin 2006, une plainte au Comité de l’ONU contre la torture (CAT). Le 26 novembre dernier, le CAT lui donne gain de cause. En n’examinant pas son cas et en voulant le renvoyer dans son pays, la Suisse viole l’art. 3 al.1 de la Convention européenne contre la torture qui interdit le refoulement d’une personne «vers un Etat où il y a des motifs sérieux de croire qu’elle risque d’être soumise à la torture». Jean-Patrick Iya nous raconte ici, comment il a survécu pendant ces trois ans. (Réd.)

Les autorités du canton de Soleure où j’avais été envoyé, ont décidé en juin 2004 de mettre tous les «NEM» à la rue et de leur donner 21 francs par jour pour se loger et se nourrir. Ça a été le début d’un cauchemar, qui a duré plus de trois ans. Nous sommes nombreux à avoir vécu cette situation: une fois par semaine, le mardi ou le vendredi, nous devions nous rendre au service social cantonal (dans le même bâtiment que la police des étrangers) pour toucher une aide d’urgence.

Au bout de deux semaines, on a vu deux personnes qui attendaient devant le service. C’étaient deux collaboratrice de l’association IGA SOS Racisme et elles nous ont demandés si nous faisions partie des personnes avec une NEM et comment on était traités. On a été au café du coin et décidé de se réunir tous les mardis pour voir ce qu’on pourrait faire ensemble, c’était un soulagement d’avoir trouvé quelqu’un pour lutter avec nous.

Du cauchemar à l’enfer

On passait la nuit dans des parcs et la journée dans les rues de Soleure. Parfois vers minuit pendant que le gardien du foyer dormait, on frappait aux fenêtres de nos anciens collègues requérants, et on dormait quelques heures chez eux. Vers 4 heures du matin, il fallait repartir, parce qu’on avait peur que la police nous trouve là. En septembre 2004, le cauchemar est devenu l’enfer. On nous a tout supprimé, même l’aide d’urgence, parce qu’on ne coopérait pas. Même en plein hiver 2004-2005. J’ai pu alors dormir dans le bureau de IGA, avec deux autres collègues. La nuit on sortait des matelas qu’on cachait la journée dans un petit réduit. Mais comment vivre? Sans ressources, traqués par la police, on ne pouvait même pas circuler librement, par peur d’être arrêté. La journée, quand on avait reçu un peu d’argent, souvent remis par IGA ou par des gens qui venaient nous soutenir, on courait au restaurant Migros tout près de là, pour acheter un demi-poulet avec du pain et on rentrait vite le manger dans ce bureau. Les jours passaient et le désespoir s’installait. Puis, j’ai eu la chance d’être hébergé par des personnes suisses solidaires et ce sont d’autres collègues qui ont habité au bureau. En mars 2005, un recours au Tribunal fédéral contre la pratique de l’aide d’urgence dans le canton de Soleure a abouti et nous avons pu de nouveau toucher l’aide d’urgence.

Des mesures humiliantes

Une des premières fois où nous sommes allés chercher notre argent du Service social, il y avait huit policiers dans le hall d’entrée, près du guichet où on touche notre aide. Trois d’entre eux nous ont empêchés de ressortir en bloquant la porte d’entrée. Les autres nous ont obligés à aller au fond du hall, dans des grands WC pour handicapés. On était plus de vingt entassés là-dedans pendant une bonne heure. A un collègue qui demandait à aller aux toilettes, un policier a dit «mais tu y es, aux WC». Je me suis avancé et ai demandé des explications, j’ai dit que c’était contraire aux droits de l’homme. Ils m’ont pris, menotté, mis dans un fourgon cellulaire qui attendait devant une autre entrée du service. On a roulé un peu, on s’est arrêté quelque part, pour finir on est revenu devant le Service social. J’ai entendu alors la voix d’une collaboratrice d’IGA, juste à côté du fourgon et je me suis mis à cogner contre les parois en appelant au secours. L’auto est alors repartie, mais les policiers m’ont relâché presque tout de suite à environ 300 mètres, sans explication.

Une vie dans l’indigence

Une autre fois, j’ai été arrêté à Bâle (où j’étais hébergé pour quelques temps) et après quatre jours, ils m’ont laissé sortir, avec une amende de 1’180 francs et une peine de deux ans de prison avec sursis, parce que j’étais illégalement en Suisse. Ils m’ont interdit d’aller à Bâle. Un an après, je me suis de nouveau fait arrêter et j’ai passé un jour en prison. C’est le Mouvement jurassien de soutien aux sans-papiers qui a payé cash les mille francs d’amende, pour le même délit. Depuis mai 2006, parce que je n’ai pas voulu aller au centre d’urgence isolé du Balmberg (voir VE no 111, février 07, p. 13), où le canton a finalement décidé de placer tous les «NEM», j’ai dû signer que je renonçais à l’aide d’urgence et depuis là, et jusqu’au 26 novembre 2007, lorsque le CAT a ordonné à la Suisse de ne pas m’expulser, j’ai été totalement indigent et entretenu par ceux qui m’ont hébergé.

Une victoire non sans séquelles

C’était vraiment un grand soulagement, une grande victoire. Mais pour moi ces trois ans et demi sont restés une des étapes les plus difficiles de ma vie. Etre dans un pays comme la Suisse sans toit, sans argent, sans papiers d’identité, vivre dans la clandestinité avec la peur au ventre d’un côté de l’expulsion au Congo, de l’autre de la police qui est ici sur place… C’était tellement dur, que je suis maintenant en traitement chez un psychiatre qui m’aide à supporter le traumatisme que j’ai vécu ici.

Jean-Patrick Iya

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