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Expo | La photographie pour dépasser les clichés sur l’asile

La Chaux-de-Fonds. Dix-sept reportages photos réalisés par des requérants de Fontainemelon s’invitent à la Fête de la Coquille.

«Regards de requérants», exposition dans le cadre de la Fête de la Coquille, jusqu’au 29 juin à la rue du Coq, La Chaux-de-Fonds.

Un article de Pierre Alain Heubi, paru le 28 juin 2013 dans Le Courrier. Cliquez ici pour lire l’article.

Deux couleurs différentes de peau représentant la grande diversité des gens au centre de requérants de Fontainemelon. @ Becaye Sow
Deux couleurs différentes de peau représentant la grande diversité des gens au centre de requérants de Fontainemelon. @ Becaye Sow

Emmenés par le photographe Alberto Campi, dix-sept requérants du centre d’accueil de Fontainemelon se sont livrés du 17 au 21 juin à une expérience de photographie participative. Financé par contakt-citoyenneté (programme d’encouragement du Pour-cent culturel Migros et de la Commission fédérale pour les questions de migration), le projet est né de la rencontre entre Christian Beuret, de la Joliette (centre d’insertion socioprofessionnelle du CSP Neuchâtel), et le photographe Alberto Campi, domicilié à Genève depuis trois ans et reconnu dans l’univers du reportage socio-culturel.

La photographie est l’outil au cœur de ce processus de retour sur soi, sur sa propre histoire et sur sa trajectoire récente. «Le projet avait comme but que les requérants racontent leur vie, leur passé, leur journée, ou simplement leur environnement direct, au moyen de l’image», explique le photographe, qui roule agréablement les «r». Les reporters ont reçu des appareils numériques de première génération, achetés 20 francs en seconde main. «La capacité mémoire de ces appareils est très faible, on ne mitraille pas», explique-t-il. Une limitation bienvenue pour Alberto Campi : «Il y a vingt ans, on réfléchissait davantage à son sujet, pour économiser de la pellicule.»

Des photos à décoder
Première consigne donnée aux participants: photographier le «moche». Si les images sont au début banales, comme une photographie d’escargot qualifié d’être dégoûtant par une photographe en herbe, la photo toute noire de Rajesh fait appel à davantage de décodage. «Le sombre, voilà ce qui est moche», décrit le Bouthanais, avant de poursuivre: «L’obscurité me rappelle mon enfance où tout a manqué: des joies, une famille…» Plus tard, Rajesh expliquera son réveil révolté en pleine nuit, à la suite de la demande singulière du photographe italien: «Pourquoi ce type me demande-t-il des images de laideur. Toute ma vie a été laide jusqu’ici! Et il veut que je m’enfouisse encore dans mon passé?»

Une Erythréenne a intitulé sa photo Split-personality. Elle pointe par là l’hypocrisie dans le centre: «Ceux qui vous sourient devant, et vous critiquent auprès des autres.» Pour Alberto Campi, la femme se réfère là aux tensions entre ethnies qui règnent dans tout centre de requérants. Des conflits que la promiscuité et l’incertitude face à l’avenir ne font souvent qu’attiser. Une autre femme a photographié une poubelle remplie de restes de repas. Elle s’en explique: «Certains prient pour remercier pour la nourriture. Mais ce sont parfois les mêmes qui la jettent», a-t-elle constaté.

Eveiller des émotions
Un autre jour, Alberto demande à ses «élèves» d’utiliser des images d’ici pour exprimer leur vie dans leur pays d’origine. «En Tunisie, je voulais faire du foot mon métier. Ça n’a jamais été possible. Et aujourd’hui je suis ici!» Son émotion, Mustapha, l’a fixée sur une prise de vue du terrain de football du village, visible à travers une trouée d’arbres élevés. «Ils symbolisent une barrière entre mon rêve et moi», explique-t-il. Un autre des requérants-reporters présente la photo d’un cheval, Fontainemelon étant situé en campagne. La scène lui rappelle son grand-père qui en élevait.

Désemparé depuis son réveil angoissé au début de la semaine, Rajesh raccroche le train. «J’ai soudain compris ce qu’il voulait dire. Il voulait nous voir prendre en photos des sujets qui éveillent en nous des émotions. Maintenant, quand je prends une photo, je vois ma vie, un tout petit peu de ma vie. Et peut-être que la prochaine fois, je verrai d’autres choses encore», confie-t-il.

«Le débat sur le travail du jour en fin de journée est central dans le processus pour mettre en question sa propre perception du monde, souligne Alberto Campi. A travers nos discussions, je leur explique que les images ont presque toujours une finalité, comme un mannequin sur une affiche n’a d’autre fonction que de faire vendre.» Si une nouvelle vision d’eux-mêmes leur a permis de progresser durant cette semaine, leurs reportages devraient impacter les visiteurs de l’exposition, ne serait-ce qu’en humanisant la question de l’asile.

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Le ciel et le petit oiseau, deux grandes représentations de la liberté. Photo : Rajesh Pradhan, Bouthan.
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Vue de dos de son épouse. Photo : Tsering Dorjee, Tibet.