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Regards du terrain | Ces murs invisibles qui blessent et nous aveuglent / Résister, en silence, à l’indifférence

En ligne depuis le 12 décembre 2016 et publié dans - modifié le 14 décembre 2016

Inès Calstas et Nicole Andreetta  ont lancé à Genève les Cercles de silence. Elles ont organisé la journée «Frontières: Halte à la déshumanisation» en novembre 2014 avec Bernard Rordorf. Elles nous livrent ce qui, chez elles, motivent ces formes de résistance.

Ces murs invisibles qui blessent et nous aveuglent

Fille de quatre grands-parents de différentes nationalités, j’ai l’impression que les frontières géographiques que mes aïeux ont traversées font partie de mon être. Comme si elles s’étaient transformées pour faire partie de mon ADN: «Tu as le droit à une vie meilleure, tu peux tenter cette opportunité de te «refaire ailleurs».

Dans mon travail, je rencontre quotidiennement des personnes qui ont traversé des frontières géographiques visibles pour arriver à Genève, leur destination. Très rapidement, ces personnes qui se croyaient au bout du voyage se rendent compte qu’elles doivent faire face à des murs invisibles. Ces barrières sont seulement connues et vues par des initiés. Il n’y a pas de cartes. Les lois et les règlements changent. Impossible de s’en sortir seul. Il faut demander des informations et personne n’a une réponse exhaustive. Il faut toujours chercher et franchir des étapes: tout est obstacle…

L’origine de chacun et chacune peut déjà être en soi le premier grand malheur. Une personne roumaine vivant dans la précarité va devoir franchir une vraie montagne de préjugés. Et, surtout, elle devra développer une résistance incroyable aux insultes et à des injustices quotidiennes.

Une gigantesque barrière sociale exclut les Roms et cela est vécu comme “normal ”. Je suis toujours impressionnée quand en racontant mon travail auprès de la population rom qui mendie à Genève, on me demande: «Tu connais celle qui mendie devant tel supermarché? Cela fait 6 ans qu’elle est là»… Mais rarement un nom. Les mendiants devant les centres commerciaux et les églises n’ont pas droit à des liens sociaux comme les autres. Le mur qui les sépare du reste de la population est trop épais!

On me dit souvent: «On ne peut pas accueillir toute la misère du monde», mais fréquemment, en rentrant chez moi, je me demande si nous ne sommes pas devenus une fabrique de misère humaine et morale. Notre société génère des fonctionnaires qui doivent obéir et ériger encore et toujours des murs. Une assistante sociale a dit devant moi à un Sénégalais, pour justifier le non-paiement d’un traitement médical: «Vous savez, vivre dans la rue est très mauvais pour la santé. Rentrez chez vous». Egalement ce policier qui nous a expliqué lors d’une rencontre: «Quand nous sommes mandatés pour le renvoi d’une personne, nous devons nous faire une telle violence intérieure… laquelle devient du coup notre seul outil».

Je pense souvent à mes grands-parents…

INÈS CALSTAS

Suisse et Uruguayenne, diplômée en communication, Inès Calstas travaille pour l’Eglise catholique romaine de Genève (ECR) depuis 2010. Elle est la coordinatrice du Pôle Solidarités et a créé avec une équipe oecuménique l’OASIS, un espace d’accueil pour des sans-abris à Genève.


Résister, en silence, à l’indifférence

«Les Cercles de silence s’élèvent contre les atteintes à l’humanité des étrangers en situation irrégulière et à celles des exécutants recevant des ordres incompatibles avec leur propre dignité. Ce silence veut être un moyen d’action à la portée de tous, une interpellation adressée à nos concitoyens et aux pouvoirs publics, un temps d’intériorité pour une prise de conscience et une invitation à déboucher sur d’autres actions». (Alain Richard)

Les premiers Cercles de silence se sont formés à Toulouse, en automne 2007. Depuis, quelque 150 se sont constitués dans différentes villes de France. Une fois par mois, des citoyens de tous horizons se rassemblent en cercle silencieux pendant une heure pour s’élever contre l’enfermement systématique des personnes «sans-papiers» dans des centres de détention administrative et appeler à des alternatives. Des pancartes et quelques banderoles renseignent les passants sur le but de leur démarche. Deux ou trois personnes donnent des informations complémentaires.

L’initiateur de ce mouvement est le moine franciscain Alain Richard, membre des Brigades de paix internationales. Il était l’un des intervenants de la journée «Frontières: Halte à la déshumanisation». Cet adepte de l’action non-violente appelle à réagir au manque de respect subi par les personnes étrangères victimes de lois déshumanisantes. En devenant une pratique routinière, le mépris pour la dignité de ces personnes crée de nouvelles références culturelles où l’application mécanique de la loi prend le pas sur la réflexion et la prise de conscience.

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Cercle de silence, Genève, 20 juin 2016. Les passants sont invités à inscrire les noms des personnes décédées lors de leur tentative de rejoindre un pays sûr, d’après une liste répertoriée par l’ONG UNITED for Intercultural Action depuis 1988. Le nom, l’âge, l’origine, la situation familiale, lorsqu’ils sont connus, redonnent une identité et une histoire à ces morts jusqu’ici anonymes, et une visibilité à la réalité des frontières découlant des politiques migratoires.

Pourquoi le silence?

Alain Richard souligne que le silence, avant d’être une action, est une expérience personnelle, vécue en groupe, qui s’inscrit sur le long terme.
Le silence permet d’unir des personnes qui seraient facilement divisées par des paroles, des idéologies ou des croyances. Il permet de dépasser les justifications juridiques, en refusant la banalisation, pour se mettre à l’écoute du questionnement de sa propre conscience: «Que faisons-nous subir à nos semblables?», «Jusqu’où va notre désir de justice?», «Quelle part de responsabilité nous appartient?».

En Suisse aussi

Détention administrative pendant plusieurs mois, séjours prolongés indéfiniment en abris de la protection civile, arrestations policières musclées, renvoi Dublin de personnes vulnérables… En Suisse aussi, la dureté avec laquelle la loi est appliquée déshumanise la société tout entière.

Les juristes œuvrant auprès des exilés n’ont plus la marge de manœuvre consentie par un Etat de droit envers des personnes fragiles. On demande aux médecins des rapports justifiant qu’un renvoi est possible. Plus exactement: on leur demande si le patient est en état de supporter la durée du voyage ; aucune préoccupation concernant l’état de santé du malade ou le suivi du traitement. Fonctionnaires et policiers exécutent des ordres devenus banaux que leur conscience désapprouverait si la possibilité leur était donnée d’exprimer leurs états d’âme.

En Suisse, les Cercles de silence ont fait une timide apparition en 2011. Le Cercle de Genève se réunit 5 à 6 fois par an.

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Cercle de silence, Genève, 20 juin 2016.

D’autres rassemblements silencieux se sont également créés dans les cantons de Vaud, Valais et Berne.

En six ans la situation ne s’est pas améliorée, mais le Cercle de Genève continue vaillamment son travail de dénonciation, d’information et de sensibilisation.

En vivant collectivement un moment de silence, nous pouvons réaliser que nous partageons tous la même humanité et signifions publiquement que son non-respect porte atteinte à chacune et chacun d’entre-nous, au plus profond de nous-mêmes. Les réactions positives des passants, leurs questions et leurs paroles de soutien représentent un encouragement à poursuivre cette démarche.

NICOLE ANDREETTA

Nicole Andreetta est aumônière depuis 2004 à l’AGORA, située au Foyer des Tattes. Elle accompagne quotidiennement des personnes relevant de l’asile dans leurs démarches administratives ou simplement par une présence humaine, favorisant la création de liens. Nicole Andreetta est co-présidente de Vivre Ensemble.

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