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Délit de solidarité | Des gestes nécessaires, avant d’être militants

En ligne depuis le 8 mars 2017 et publié dans

HERJI – herji.ch

En France, le Code des étrangers (CESEDA) prévoit que l’aide à l’entrée ou au séjour irrégulier est passible de 5 ans d’emprisonnement et 30’000 euros d’amende. Censée lutter contre les passeurs, la disposition légale se retourne aujourd’hui contre des citoyens qui viennent en aide aux réfugiés. Pierre-Alain Mannoni est l’un d’entre eux. Il a été arrêté par la police pour avoir covoituré le 17 octobre 2016 trois réfugiées érythréennes en détresse secourues dans la vallée de la Roya. Ce territoire enclavé situé à proximité de la frontière franco-italienne est devenu un lieu de passage pour les réfugiés venus de Vintimille. Dans un témoignage saisissant dont nous publions ci-dessous des extraits, Mannoni revendique un acte humaniste et citoyen. Il a été relaxé le 6 janvier 2017, le tribunal correctionnel de Nice ayant reconnu qu’il avait agi « pour préserver la dignité et l’intégrité » des personnes, bénéficiant de l’immunité accordée par l’article L. 622-4 du CESEDA. Christian Estrosi, président de la région PACA (Provence Alpes Côte d’Azur), n’a pas manqué de commenter cette décision de justice : «Chaque fois que quelqu’un contrevient à la loi pour faciliter le passage de clandestins, c’est un mauvais message adressé à l’extérieur de nos frontières», ajoutant que «certains djihadistes se sont fait passer pour des migrants pour rentrer sur le territoire national» ( sic!). Même si le parquet a fait appel, le cas pourrait faire jurisprudence à l’heure où d’autres citoyens solidaires sont toujours poursuivis pour avoir porté secours à des personnes réfugiées dans la Roya, ou ailleurs : Cédric Herrou, Eric et Marie-Rose, Francesca Peirotti, etc. (Alexis Thiry / Vivre Ensemble)

J’ai 45 ans et 2 enfants. Je suis fonctionnaire de l’Education Nationale, Ingénieur d’Etude dans un laboratoire de recherche du CNRS / Université Nice Sophia Antipolis et enseignant à la Faculté des Sciences. Je n’étais pas jusqu’à présent militant politique ou associatif.

Dans ma famille on est Corse. J’ai passé toutes mes vacances au village de Pero-Casevecchie dans la maison de mon grandpère, le médecin du canton qui faisait ses visites à cheval. Au village, presque 50 ans après sa mort, les gens en parlent encore car que ce soit en pleine nuit à l’autre bout du canton, que ce soit un bandit blessé ou un paysan qui n’ait pas de quoi payer, il soignait. Dans les récits que me racontait mon père et dans les expériences que j’ai vécues là-bas, j’ai appris […] qu’on ne laisse pas quelqu’un en danger sur le bord de la route, d’abord parce que c’est la montagne mais aussi parce que c’est une question de dignité. Ou d’honneur comme on dit.[…]

Le dimanche 16 octobre en rentrant en voiture de la fête de la brebis à la Brigue avec ma fille de 12 ans, nous avons secouru quatre jeunes du Darfour. La Brigue est un village français dans la vallée de la Roya qui est frontalière de Vintimille en Italie. […] Ces jeunes étaient complètement perdus et se dirigeaient à pied, certains en bermuda, vers les montagnes enneigées. Alors que nous nous rendions à la fête, nous nous sommes arrêtés et leur avons proposé de nous attendre sur le bas côté de la route. Au retour de la fête, nous les avons ramenés à Nice, ils ont mangé et dormi avec nous dans mon appartement […]. Le lendemain […] ils sont venus avec moi déposer ma fille à l’école puis je les ai déposés dans une petite gare peu surveillée par la police […]. Ils devaient retrouver leur famille à Marseille.

C’était ma première action de secours envers ces “migrants”. Pourquoi je l’ai fait ce jour-là ? Jusque-là, j’avais déposé des vêtements à la Croix-Rouge à Vintimille, des chaussures, un sac à dos, pour aider mais aussi pour montrer à mes enfants qu’il y a des injustices dans le monde et que chacun de nous peut faire quelque chose… Là c’était la deuxième fois que je voyais un groupe sur le bord de la route. La première, j’avais hésité, je n’avais pas eu le courage, mais cette fois-ci, il y avait ma fille et j’ai pu lui montrer l’exemple.

Le lendemain, après une soirée chez des amis dans cette même vallée, sur le retour vers Nice, je décide de m’arrêter dans ce camp pour migrants à St Dalmas de Tende, un bâtiment désaffecté pour colonies de vacances de la SNCF ouvert en urgence, sans autorisation, par un collectif d’associations. Je sais bien que mon retour est une opportunité d’en sortir quelques-uns de ce lieu sans eau ni électricité et où la température en pleine nuit ne doit pas dépasser 10 degrés. […]

Ce sont 3 filles qu’on vient d’aller chercher à l’étage. Elles sont contentes de ma proposition me dit-on car elles sont attendues par une association à Marseille pour être soignées. Quand je les vois mon coeur se déchire. Elles ont peur, elles ont froid, elles sont épuisées, elles ont des pansements aux mains, aux jambes. L’une boîte en faisant des grimaces de douleurs et l’autre ne peut pas porter son sac avec sa main blessée. J’apprendrai plus tard que l’une d’elles est la cousine de la jeune fille tuée sur l’autoroute vers Menton quelques semaines avant. Elles ne parlent ni français, ni anglais. […] J’en profite pour essayer de savoir de quel pays elles sont. Erythrée.[…] Elles n’ont pas peur de moi mais dans leurs yeux je lis qu’elles savent que rien n’est gagné. Il ne faut pas être un génie pour comprendre qu’au long des 6’000 km qu’elles ont faits pour arriver jusqu’ici, elles ont fréquenté la mort et le cortège d’horreurs qu’on n’ose imaginer. Je démarre avec à mon bord ces filles dont je dois prendre soin et que je dois amener à bon port. […]

Nous n’arriverons pas à Nice. Au péage de la Turbie, les gendarmes nous arrêtent et nous conduisent à la Police de l’Air et des Frontières. Ils m’ont séparé des Érythréennes. Ce n’est pas clair ce qu’ils ont fait d’elles mais je ne crois pas qu’elles aient été soignées. Les deux majeures auraient été renvoyées au sud de l’Italie comme cela se fait souvent. Les policiers m’ont dit qu’au moins l’une d’elles était mineure. Je n’ai pas réussi à les protéger.

Après 36h de garde à vue, j’ai été libéré sous contrôle judiciaire. Ma voiture a été saisie ainsi que mon téléphone et je n’ai pas le droit de quitter Nice sauf pour emmener mes enfants à l’école […].[…]

Mon geste n’est ni politique, ni militant, il est simplement humain et n’importe quel citoyen lambda aurait pu le faire. Que ce soit pour l’honneur de notre patrie, pour notre dignité d’hommes libres, pour nos valeurs, nos croyances, par amour ou par compassion, nous ne devons pas laisser des victimes mourir devant nos portes. L’histoire et l’actualité nous montrent suffisamment que la discrimination mène aux plus grandes horreurs. Pour que l’histoire ne se répète plus, nous devons valoriser la solidarité et éduquer nos enfants. Par l’exemple.

Pierre-Alain Mannoni

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