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Témoignage | Angèle, ou le récit radio d’un renvoi Dublin

En ligne depuis le 2 août 2017 et publié dans

Moi, Angèle, requérante d’asile, renvoyée vers l’Italie, c’est le titre de la série de reportages radio que nous avons diffusée du 8 au 14 mai 2017 dans l’émission Vacarme de RTS-La Première. Au début de cette série, il y a une envie, celle de raconter au plus près du terrain la réalité des requérants d’asile ayant reçu une décision de non-entrée en matière selon les accords de Dublin. Les «dublinés» comme ils se nomment parfois entre eux. Ces hommes et ces femmes forcés de retourner dans le pays par lequel ils sont entrés en Europe pour y déposer leur demande d’asile. Depuis 8 ans, depuis l’entrée en vigueur des accords, on compte 26’569 «dublinés» renvoyés de Suisse… Mais qui sont-ils? Que vivent-ils? Comment se passe un renvoi?

Ces questions en tête, j’élabore un scénario de reportage. Avec cinq épisodes (c’est le format de Vacarme) prévoyant des rencontres variées auprès de différents acteurs du terrain dans plusieurs cantons romands. Une construction classique, avec bon nombre de situations et d’intervenants. Et puis il y a la rencontre avec Angèle. Ce n’est pas son vrai nom, c’est celui qu’elle a choisi de prendre pour témoigner publiquement. Cette rencontre, initiée par Anne-Madeleine Reinmann, diacre à l’AGORA (Aumônerie genevoise œcuménique auprès des requérants d’asile et à l’aéroport), va tout bouleverser.

D’abord parce que l’histoire d’Angèle est forte, tragique, qu’elle la raconte avec la grâce des griots de son pays, et puis parce que les événements vont se précipiter… Le jeudi 30 mars, alors que je viens de la quitter, Angèle est interpellée devant l’Office cantonal de la population et des migrations (OCPM), menottée, emmenée dans une voiture de police, et disparaît des écrans radars. Son renvoi vers l’Italie semble se concrétiser brutalement. (dans le même numéro, lire le témoignage de Véronique Egger)

Je décide alors de modifier radicalement mon scénario initial, de partir à sa recherche et de consacrer l’entièreté de ma série de reportages à l’histoire de cette jeune femme dont l’expulsion se déroule sous mes yeux. Mais son téléphone est coupé et personne n’est en mesure de me donner la moindre information sur sa destination. Ni la police, ni l’OCPM, ni les associations… Il faudra attendre deux jours avant que la communication soit rétablie: elle répond enfin. Elle est à la gare de Milano Centrale.

En une journée, elle est devenue SDF

Quand je retrouve Angèle dans la foule du hall de la gare, elle n’est plus la jeune femme soignée que j’ai quittée à Genève. Elle porte un survêtement gris, ses cheveux sont en bataille, elle tient à la main un petit sac en plastique avec son téléphone, des papiers et son portefeuille. C’est tout ce qui lui reste de ses bagages qui n’ont pas suivi depuis Zurich. Elle a quitté seule l’aéroport de Malpensa. Elle est devenue SDF.

Nous avons passé deux jours ensemble en Italie. Je l’ai aidée dans ses démarches, mais je l’ai aussi laissée faire.

Dessin de HERJI

J’ai observé, enregistré, documenté les difficultés auxquelles elle devait faire face. Une position délicate, étant à la fois témoin et actrice de la situation. Mais c’était évidemment surtout difficile pour elle. A sa descente d’avion, elle avait reçu un document lui indiquant de se rendre dans les trois jours au poste de police de Varèse (à 50 km au nord de Milan). Ce que nous avons fait.

Là, la réponse est tombée comme un couperet:

«Il n’y pas de place pour vous aujourd’hui, revenez demain».

Où dormir? Avec quel argent? Des 400 francs suisses d’économie que possédait Angèle à Genève, 350 avaient été saisis par la police au moment de son arrestation. Combien de temps pouvait- elle tenir avec 50 francs (1)?

Entre disparition et abandon

Le lendemain je devais rentrer en Suisse. Angèle s’est rendue à nouveau au poste de police de Varèse, la réponse a été la même que la veille. Au troisième jour, dépitée, elle est retournée à Milan.

Aujourd’hui, elle dort «de gauche à droite» comme elle dit. Pour réactiver sa demande d’asile, il lui faut un logement, mais l’Italie n’a pas suffisamment de places d’accueil. Et de nouveaux arrivants arrivent chaque jour dans le pays. Les «dublinés» seraient-ils relégués au dernier rang de l’urgence de l’asile?

Il faut écouter les mots d’Angèle. Elle est un des visages de Dublin. Un être humain visible derrière les chiffres. Son cas n’est certainement pas le plus scandaleux et son renvoi est sans doute conforme au droit. Mais c’est justement dans la « banalité ordinaire » de son histoire extraordinaire qu’apparaît toute la brutalité du système Dublin.

Véronique Marti
Vacarme, RTS


Note:

(1) Le trajet aller-retour en train Milan – aéroport de Malpensa coûte 26 euros; Milan – Varèse 12 euros.

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