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Livre | Les ambigüités du régime d’aide d’urgence

En ligne depuis le 9 décembre 2019 et publié dans - modifié le 2 décembre 2019

«Vous êtes désormais en situation illégale sur le territoire suisse. Vous n’avez plus le droit de travailler, vous êtes exclus de l’aide sociale et vous devez déménager dans un centre collectif. Toutefois, en vertu de l’art. 12 de la Constitution fédérale, vous pouvez demander une aide d’urgence. Celle-ci vous sera accordée pour un court laps de temps : une semaine, 15 jours ou un mois. Une fois ce délai terminé, vous pourrez renouveler votre demande ».

Ce double discours, entre assistance et rejet, s’adresse, depuis janvier 2008, aux personnes qui ont obtenu une réponse négative à leur demande d’asile. Avant de recevoir cette décision, certaines vivaient en Suisse depuis de nombreuses années.

Giada de Coulon, L’illégalité régulière. Ethnographie du régime de l’aide d’urgence en Suisse, éd. Antipodes, 2019.

Plus de dix ans ont passé depuis la mise en place du régime d’aide d’urgence. Parmi les hommes, femmes et enfants déboutés, quelques-uns ont été renvoyés de force ou ont choisi de rentrer dans leur pays avec une aide au retour, un grand nombre a préféré disparaître dans la clandestinité. D’autres, enfin, se sont résignés à accepter cette vie de précarité pendant 5, 6 voire 10 ans, avec l’espoir d’obtenir, enfin, un permis de séjour. Le parcours de ces personnes « hors norme » a fortement interpellé l’anthropologue Giada de Coulon. Elle en a fait le thème de sa thèse de doctorat. Les résultats de son enquête viennent de paraître dans un ouvrage au titre évocateur: « L’illégalité régulière ».

L’auteure a voulu comprendre de l’intérieur ce que représentait une existence où les repères qui balisent toute vie sociale demeurent en zone grise. Sa posture est celle d’une chercheuse engagée, désireuse de donner la parole à celles et ceux qui ne peuvent s’exprimer. Pour ce faire, elle a côtoyé, pendant plusieurs années, des personnes déboutées au sein d’un foyer d’aide d’urgence. Au fil des entretiens qu’elle a menés, elle a découvert comment certaines parvenaient, envers et contre tout, à se projeter dans le futur, bien que tout ait été conçu pour qu’elles n’en aient aucun.

À leur arrivée en Suisse, les requérant-e-s d’asile ont le souci de collaborer avec l’État en faisant enregistrer leur demande de protection de manière légale. Lorsque leur requête est rejetée, ils et elles entrent dans un processus d’illégalisation, d’exclusion et de des-intégration. Une véritable descente aux enfers.

Toutefois, l’exclusion n’est jamais totale. La manière dont l’aide d’urgence est octroyée, particulièrement le fait de devoir se présenter à échéance serrée et régulière aux autorités pour y avoir droit, les renvoie à chaque fois dans un espace où les frontières entre un statut légal et une situation illégale demeurent floues. Le lien avec les autorités est alors régulièrement maintenu. De ce fait, les personnes déboutées ne se considèrent pas comme hors la loi. Installées dans une attente sans fin, fortement dominée par la peur du renvoi, plusieurs nourrissent l’espoir que leur cause est juste et finira par être reconnue. Plus le temps passe, plus cette croyance devient tenace.

De même, au fil des ans, certains fonctionnaires et employés du foyer d’aide d’urgence, conditionnés à faire comprendre aux requérants qu’ils n’ont rien à faire en Suisse, finissent eux aussi par penser: «Si après tant d’années ils sont encore là, c’est peut-être bien qu’ils en ont le droit ? »

Ce type de commentaires qui peuvent aussi s’accompagner dans les faits de menaces de renvoi exprimés par les mêmes agents de l’État, de l’obtention de statut de séjour de camarades à l’aide d’urgence ou encore de changements législatifs, génèrent une certaine «conscience de la légalité» chez les personnes déboutées rencontrées. Une marge de manœuvre leur paraît alors possible. Des conseils s’échangent, des réseaux se mettent en place, des négociations commencent. Malgré de nombreux obstacles administratifs à contourner, un processus de régularisation peut être espéré, imaginé.

De manière plus générale, « L’illégalité régulière» s’inscrit dans une réflexion sur les représentations de la loi et de la compréhension que l’on s’en fait dans la durée. A travers son analyse très fine, Giada de Coulon souligne la force de l’espoir qui habite les personnes déboutées. Elle décrit avec empathie leur combat acharné pour accéder à une vie digne, autonome et libre. Un ouvrage inspirant pour toutes les situations touchant à l’exclusion. Respect pour elle et pour celles et ceux à qui elle prête sa voix.

NICOLE ANDREETTA

N.B. Giada de Coulon a rejoint l’équipe de Vivre Ensemble en novembre 2017,où elle est en charge du Comptoir des médias (cf. dossier média p. 3-9)


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