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Grèce | Témoignage d’un médecin bénévole à Samos

En ligne depuis le 31 mars 2020 - modifié le 14 avril 2020

“Tous les patients que j’ai vus sont des victimes “

Samos, une des îles grecques de la mer Egée, paradis touristique selon les publicités des tours opérateurs ou de la compagnie zurichoise Edelweiss, mais aussi “hotspot” sur lequel sont bloqués les personnes migrantes depuis 2016. Le docteur Pierre Alain Schmied raconte son expérience de médecin bénévole à Samos, île proche des côtes turques où il se rend depuis 2019.

Source: Mary Wenker

Sur la côte sud de l’île, à quelques kilomètres de l’aéroport où se posent les charters de Zurich, Amsterdam, Francfort, fleurissent les espaces touristiques à l’est et à l’ouest du centre touristique : la ville de Pythagore du nom du célèbre mathématicien natif de l’endroit. Au-delà d’un bras de mer de 2 kilomètres à peine, les collines de la côte turque sont visibles. Elles ressemblent à celles de Samos, qui séparent le sud de l’île, touristique, de la partie nord avec Vathy sa petite capitale dont les maisons s’étalent le long d’une crique et du port au pied d’une colline envahie par les habitations. La route principale menant à l’aéroport borde le nord de la ville, véritable frontière qui sépare les habitations qu’elle surplombe du camp de réfugiés au-dessus.

Samos Ville ou Vathy est une ville triste, sinistrée par la crise économique de 2015. Chômage élevé. 6000 habitants et 7000 migrants en janvier 2020.
Petit port, avec quelques bateaux de pêcheurs cachés par le bateau de Frontex, venu d’Allemagne, qui patrouille toutes les nuits pour débusquer les embarcations illégales.

Les rues voient déambuler des réfugiés et des bénévoles d’ONG qui permettent aux supermarchés alimentaires d’éviter fermeture et faillite.

Depuis 3 ans, une petite ONG française MedEqualiTeam, seule structure de soins ouverte à tous, accueille les migrants 6 jours sur 7. Entre 100 et 200 consultations sont menées chaque jour (traitement de plaies, séances de physiothérapie, sans compter la fourniture de lunettes médicales) grâce à des bénévoles venant de France, d’Allemagne, de Hollande, d’Angleterre, des USA, d’Australie, et bien sûr de Suisse. Bénévoles vraiment puisque chacun paie son voyage, son hébergement, sa nourriture.

Avantage de la retraite pour moi : avoir du temps libre pour deux séjours d’un mois en 2019 et un troisième séjour en janvier/février 2020, en attendant de repartir fin avril, si la pandémie actuelle le permet.

Les consultations ont lieu de 7h à 16-17 h le soir : en anglais, généralement avec des traducteurs ou traductrices pour les patients syriens, irakiens, afghans, iraniens, pakistanais, palestiniens ; parfois en français pour les africains francophones.

Tous les patients que j’ai vus sont des victimes : victimes civiles de la guerre, victimes de conflits ethniques, victimes du despotisme de dirigeants politiques ou religieux, victimes de lois ne respectant pas les droits humains.

Je pense à Khaled* victime d’un bombardement : paraplégique sur chaise roulante à cause d’une lésion de la moelle épinière, moitié du visage emportée par la même bombe ; cicatrices vicieuses empêchant d’ouvrir la bouche pour manger et parler.

Je pense à Salem* victime de torture. Mutilé pour avoir refusé l’enrôlement dans Boukou Aram en Afrique de l’ouest : amputation de 4 doigts de la main droite et fracture de tous les doigts de la main gauche.

Je pense à toutes les femmes, et aux hommes aussi, victimes de cette arme de guerre qu’est le viol. Je revois Amin*, anglophone persécuté dans un Cameroun francophone avec des lésions sévères due à des viols répétés par des canons de fusil.

La majorité des femmes africaines que j’ai vues en sont victimes : viols répétés ou viol en bande. Je les vois devant moi, dévastées, prostrées. Plusieurs sont accompagnées de leur époux, plein de sollicitude et d’amour, mais dont le regard montre une douleur infinie car ils n’arrivent pas à consoler, ni même apaiser leur compagne.

Les réfugiés ont dans leur tête et leur chair les tortures, les traumatismes vécus dans leur pays d’origine, puis sur la route de leur fuite, puis dans l’étape turque, et enfin dans les derniers kilomètres du voyage, de nuit, dans une embarcation de fortune sur une mer hostile. Toutes ces blessures fragilisent en nourrissant peur, cauchemars. Il faut aussi compter avec l’angoisse due à l’incertitude du futur bien sombre.

Et rien ne change pour ces victimes, démunies, avec les conditions de survie dans le camp.

Comme me l’a répété Raoul*, camerounais, « Samos : c’est l’enfer et la torture qui continuent ».

La survie dans la jungle de Samos (7000 réfugiés pour 650 places), c’est :

– Souffrir de lésions cutanées à cause des parasites : gale et poux
– Risquer des morsures de rats pour les petits enfants
– Être déshydraté car l’eau distribuée est insuffisante (1 ½ litre/jour)
– Être dénutri et perdre 5 à 20 kilos en un temps record
– Souffrir de troubles digestifs à cause d’une nourriture inadaptée, parfois avariée, sans légumes ni fruits
– Vivre nuit et jour dans l’insécurité, l’insalubrité et la violence

Pour le médecin, le plus difficile est l’impossibilité d’aider correctement les souffrances psychiques et de traiter les pathologies psychiatriques. Impossible même de les soulager un peu car la prescription de médicaments psychotropes est strictement réservée aux médecins grecs.

J’ai vu les souffrances provoquées par le stress post traumatique, les attaques de panique, les troubles du sommeil, les dépressions, les troubles dissociatifs, les troubles du comportement.

J’ai vu des adolescents qui, pour se faire entendre, s’automutilent à coup de rasoir ou de couteau.

Tous ont besoin de psychothérapie, seul traitement efficace. Mais à Samos, il n’y a ni psychologue, ni psychiatre disponible. Il faut attendre plusieurs mois pour une simple évaluation de l’état psychique qui n’aura pas de traitement.

Je pense à Henri*, jeune africain, avec une pathologie psychiatrique préexistante dont la médication antipsychotique a été confisquée par la police à son arrivée. Il a reçu en août 2019 par le médecin grec du camp un rendez-vous avec le psychiatre fixé 6 mois plus tard. Message désespéré de sa part après avoir reçu le matin de la consultation prévue un message annonçant que son rendez-vous est reporté à une date ultérieure… sans autre précision.

Autre violence psychologique : attendre jusqu’à 3 à 4 ans l’interview qui accorde ou refuse l’asile, sans pouvoir quitter le camp…

Face à ces drames, il y a les rencontres humaines extraordinaires : celles des patients, avec leur sourire et leurs remerciements parce qu’on les a écoutés et respectés, celles des traducteurs dont plus de la moitié sont des réfugiés vivant dans le camp.

Et voir cette rage de vivre qui illumine de bonheur le visage d’un couple lorsque le test de grossesse est positif.

Je remercie du fond du cœur tous les migrants rencontrés. Ils donnent sens à ma vie et à ma retraite.

Dr Pierre A. Schmied


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