NCCR | Comprendre les perceptions du public sur l’immigration
On pourrait supposer que la plupart des individus entretiennent des perceptions erronées sur l’immigration. Pourtant, selon une étude, bon nombre de ces idées relèvent moins de convictions profondément ancrées que d’estimations approximatives ou hasardeuses. En intégrant une « échelle de confiance » à leur sondage, Bitschnau et Lutz démontrent que la majorité des erreurs proviennent d’un manque de connaissances précises plutôt que d’une posture idéologique. Une distinction cruciale qui nuance l’idée d’une désinformation délibérée. Dès lors, si les erreurs relèvent davantage de l’incertitude que de l’idéologie, les auteurs estiment que la diffusion d’informations factuelles simples pourrait être plus efficace que prévu pour éclairer le débat démocratique.
Nous relayons l’article de Marco Bitschnau et Philipp Lutz ci-dessous. Ce billet de blog publiés sur le site du nccr-on the move est une adaptation d’un article initialement publié sur The Loop.
Croyances erronées ou simples approximations ? Comprendre les perceptions du public sur l’immigration
Par Marco Bitschnau et Philipp Lutz
On pourrait penser que la plupart des personnes entretiennent des perceptions erronées sur l’immigration. Pourtant, nombre de ces croyances erronées relèvent davantage d’estimations hasardeuses que de convictions solidement ancrées. De nouvelles données issues d’une enquête menée en Suisse montrent que cette distinction a des implications importantes pour la compréhension de l’opinion publique et pour la qualité du débat démocratique.
Le débat public tend souvent à considérer que de nombreuses personnes entretiennent des représentations erronées et profondément ancrées sur l’immigration. Qu’il s’agisse d’estimations exagérées du nombre de personnes immigrées ou de représentations amplifiées concernant la criminalité ou le recours aux prestations sociales, les perceptions erronées sont fréquemment considérées comme répandues et politiquement déterminantes. Ce constat n’est pas totalement infondé. Mais nos dernières recherches, publiées dans Political Science Research and Methods, suggèrent une explication différente et bien plus banale : nombre de ces prétendues perceptions erronées résultent avant tout d’estimations hasardeuses.
Cette distinction est essentielle. Une croyance erronée soutenue avec certitude n’a pas la même portée politique qu’une estimation prudente et peu assurée formulée par une personne qui ne s’est guère intéressée à la question. Pourtant, la plupart des approches d’enquête qui mesurent les perceptions ne font pas cette différence. Elles tendent à traiter ces deux types de réponses comme équivalents, avec des conséquences considérables. En ne distinguant pas les perceptions erronées du manque d’information, nous risquons de surestimer l’ampleur du problème tout en méconnaissant les causes et les effets.
Un second problème, plus propre à ce sujet, se pose également. Depuis longtemps, les chercheur·e·s s’appuient sur une seule question pour mesurer les perceptions de l’immigration : demander aux répondant·e·s d’estimer la part de personnes immigrées dans la population locale ou nationale. Cette approche constitue certes un point de départ pertinent, car ce chiffre est facile à communiquer et politiquement pertinent.
Cependant, elle a fini par jouer le rôle de béquille conceptuelle. L’immigration est un phénomène multidimensionnel, alors que la mesure des perceptions demeure étonnamment étroite. Elle confond les véritables perceptions erronées avec une difficulté plus générale à interpréter les informations chiffrées, ce qui peut fausser notre compréhension de ce que le public croit réellement.
Une batterie de questions élargie et une question simple
Pour répondre à ces deux enjeux, nous avons développé un nouveau module d’enquête administré dans le cadre d’un sondage auprès de la population suisse. Celui-ci élargit non seulement le contenu des questions posées, mais aussi la manière dont les perceptions sont saisies.
Premièrement, nous dépassons la question classique sur la part de personnes immigrées en incluant six questions de perception couvrant trois dimensions : la culture, l’économie et la sécurité. Ces trois dimensions correspondent à des thèmes récurrents du débat public, allant du taux de chômage des personnes immigrées à la proportion de celles titulaires d’un diplôme universitaire. Nous obtenons ainsi une vision plus complète de la formation des opinions citoyennes sur l’immigration. Notre module permet de distinguer les croyances réellement erronées des estimations non informées, contribuant ainsi à combler l’écart entre la conceptualisation théorique des perceptions erronées et leur mesure empirique.
Deuxièmement, chaque question de perception est associée à une échelle de confiance. Après avoir fourni leur estimation, les répondant·e·s étaient invité·e·s à indiquer dans quelle mesure ils étaient sûr·e·s de leur estimation. Cette démarche nous permet de construire deux indicateurs distincts : les perceptions erronées proprement dites (réponses inexactes assorties d’un fort degré de certitude) et les estimations hasardeuses (réponses inexactes associées à une faible certitude). Autrement dit, nous pouvons séparer les fausses croyances des simples estimations au hasard.
Les estimations hasardeuses dominent
Pour l’ensemble des questions, les estimations varient fortement : certaines surestiment, d’autres sous-estiment les chiffres officiels. À première vue, cette dispersion semble confirmer le récit familier de perceptions erronées largement répandues. Toutefois, lorsque l’on tient compte du degré de confiance exprimé, une image différente se dessine. Pour la plupart des items, une proportion importante de répondant·e·s déclare avoir peu ou pas de confiance en sa réponse. Dans l’ensemble, les niveaux de certitude sont faibles : les réponses inexactes relèvent donc majoritairement d’estimations incertaines plutôt que de véritables perceptions erronées.
Il est également essentiel de souligner que les perceptions erronées et estimations hasardeuses présentent des structures différentes du point de vue des attitudes. Les personnes ayant des opinions plus négatives à l’égard de l’immigration affichent généralement des scores plus élevés de perceptions erronées, conformément aux théories établies du raisonnement motivé. Les estimations hasardeuses, en revanche, ne suivent aucun schéma comparable : elles correspondent essentiellement à une erreur aléatoire.
Cela souligne que seules les perceptions erronées — et non les estimations hasardeuses — portent l’empreinte des prédispositions politiques. Même des estimations très éloignées de la réalité ne traduisent donc pas nécessairement une position idéologique. Elles reflètent plus souvent un manque d’information, un faible intérêt pour ces données ou des difficultés à traiter des informations numériques. Ces inexactitudes résultent fréquemment du caractère improvisé des réponses : les individus donnent leur meilleure estimation simplement parce que l’enquête exige une réponse.
Perceptions erronées et estimations hasardeuses en moyenne selon les items

Repenser le récit d’un public aux perceptions erronées
Ces résultats invitent à reconsidérer la manière dont nous interprétons l’ampleur et la nature des perceptions erronées concernant l’immigration. Il est possible, tout d’abord, que le problème soit mal posé. Si seule une minorité de réponses inexactes correspond à des convictions exprimées avec certitude, l’idée largement répandue selon laquelle les citoyen·ne·s seraient profondément et durablement mal informé·e·s mérite d’être nuancée. Dans bien des cas, les répondant·e·s ne rejettent pas la réalité empirique : ils/elles naviguent simplement dans cette réalité avec une connaissance partielle des informations pertinentes.
Dans le même temps, le niveau de connaissance peut lui aussi être surestimé: certaines réponses correctes ont été données avec un faible degré de confiance. Cela suggère que l’exactitude peut tout autant résulter d’un coup de chance que d’une conviction éclairée. La figure du citoyen bien informé — longtemps centrale dans la théorie démocratique — demeure ainsi difficile à cerner. Cette confusion entre connaissance et incertitude complique encore la manière dont on infère la compétence politique à partir de données d’enquête. Fournir des informations simples et accessibles pourrait dès lors s’avérer plus efficace qu’on ne le pense, en particulier lorsqu’elles ciblent les personnes qui doutent de leurs propres estimations.
Cette distinction a des implications importantes pour l’action publique et la communication politique. Si toutes les réponses inexactes relevaient de perceptions erronées, toute tentative de correction devrait composer avec le raisonnement motivé et des croyances identitaires. Mais si nombre d’erreurs découlent de l’incertitude, une diffusion d’informations factuelles peut s’avérer nettement plus efficace, notamment auprès des publics qui doutent de leurs propres estimations.
En définitive, nos résultats suggèrent que de nombreuses erreurs souvent attribuées à la désinformation ou à l’idéologie reposent sur des bases fragiles. Plutôt que de refléter des visions du monde solidement établies, elles ressemblent souvent à des châteaux de sable: elles s’effondrent dès lors qu’on tient compte du faible niveau de confiance des répondant·e·s. Ne pas distinguer les perceptions erronées des estimations hasardeuses revient à combattre des fantômes et à interpréter à tort l’incertitude ou la confusion comme un engagement politique.
Marco Bitschnau est chercheur postdoctoral à l’Université de Constance, affilié à la fois au département de sociologie et au cluster d’excellence «The Politics of Inequality».
Philipp Lutz est professeur assistant en science politique à la Vrije Universiteit Amsterdam, bénéficiaire d’une bourse Ambizione à l’Université de Genève, et chercheur affilié au nccr – on the move.
Image de couverture : Photo de Joshua Miranda sur Pixels.