Amnesty | Italie-Albanie: un modèle migratoire dangereux pour l’Europe
Les pratiques de détention en Albanie se fondent sur des traitements non-respectueuses des droits humains. Pourtant, l’Italie a signé un accord avec l’Albanie, entré en vigueur le 23 février 2024, impliquant une externalisation des traitements des demandes d’asile. Deux ans plus tard, le rapport d’Amnesty International, que nous relayons aujourd’hui, confirme un modèle qui porte atteinte à l’état de droit, et aux droits humains. L’organisation appelle à préserver et renforcer des voies migratoires sûres et légales.
Le communiqué « Un modèle migratoire dangereux pour l’Europe » a été publié sur le site Amnesty Suisse le 20 août 2026.
Italie / Albanie: Un modèle migratoire dangereux pour l’Europe
La délocalisation en Albanie de la détention et du traitement des demandes d’asile de personnes migrantes ou demandeuses d’asile met gravement en péril leurs droits fondamentaux, dénonce Amnesty International dans un nouveau rapport. L’organisation appelle l’Union européenne à renoncer à l’extension de politiques migratoires fondées sur l’externalisation et à privilégier des solutions sûres, légales et respectueuses des droits humains.
Le rapport Italy: Extraterritorial migration detention and human rights obligations analyse l’accord conclu en 2023 entre l’Italie et l’Albanie, qui prévoit la création en Albanie de deux centres de détention administrés par les autorités italiennes. Cet accord a conduit au transfert forcé de plusieurs centaines de personnes, placées en détention loin du territoire italien, souvent avec un accès limité à une assistance juridique effective et aux garanties procédurales nécessaires. Les conditions de vie dans ces centres, ainsi que le coût humain des politiques de délocalisation migratoire de l’Italie, ont conduit plusieurs personnes à s’automutiler ou à tenter de se suicider.
«La délocalisation de la détention vise en définitive à dissuader et à tenter de se soustraire à la fois aux responsabilités liées à la prise en charge des personnes migrantes et à l’obligation d’accorder l’asile à celles qui en ont besoin. L’accord conclu entre l’Italie et l’Albanie montre une fois de plus le coût inévitable de cette approche en ce qui concerne les droits humains.»
Eve Geddie, directrice du Bureau d’Amnesty International auprès des institutions européennes.
Amnesty International estime que ses conclusions doivent servir d’avertissement à l’Union européenne quant aux conséquences désastreuses des politiques migratoires qui s’appuient de plus en plus sur des pays situés en dehors de ses frontières pour gérer les migrations, au détriment de voies sûres et légales.
Entre octobre 2024 et janvier 2025, l’Italie a mené trois opérations en mer et procédé au transfert forcé de 73 personnes directement depuis les eaux internationales vers l’Albanie. À la suite de plusieurs décisions de justice annulant ces placements en détention, elle a mis fin à ces transferts depuis la haute mer. Cependant, en mars 2025, le gouvernement italien a modifié l’accord afin d’autoriser la détention en Albanie d’hommes faisant l’objet d’une décision d’expulsion en Italie. En conséquence, plus de 500 hommes, pour la plupart racisés, ont été transférés de force vers le centre de détention de Gjadër au cours des 15 derniers mois. Entre le 11 avril et le 16 mai 2025, 42 faits graves y ont été recensés, dont au moins deux tentatives de pendaison, une manifestation ayant fait trois blessés et plusieurs cas d’automutilation.
Le gouvernement italien a entravé le suivi indépendant de l’accord, notamment en restreignant le contrôle parlementaire et en limitant l’accès des observateurs·trices indépendant·e·s des droits humains aux centres. Par ailleurs, l’éloignement géographique de l’Italie, associé à un accès limité aux avocat·e·s, aux tribunaux et à d’autres garanties procédurales, compromet gravement le droit des personnes détenues à demander l’asile et à accéder à la justice.
«Les personnes détenues en Albanie sont traumatisées, ce qui est tout à fait compréhensible. Certaines ont traversé le désert, subi des violences en Libye et survécu à une dangereuse traversée maritime avant d’être transférées en Albanie. D’autres, déplacées depuis des centres de détention en Italie, sont arrachées à leur entourage et à leurs réseaux de soutien pour être placées dans un environnement isolé. Ce qu’elles sont contraintes de subir est intolérable et inutilement cruel», a déclaré Eve Geddie.

Atteintes à l’état de droit
Les tribunaux italiens et la Cour de justice de l’Union européenne ont estimé que les règles italiennes applicables aux demandes d’asile déposées par des ressortissant·e·s de pays désignés comme «sûrs» étaient incompatibles avec le droit de l’Union européenne et n’offraient pas de garanties suffisantes aux demandeurs·euses d’asile. Malgré plusieurs décisions ordonnant la libération de personnes détenues en Albanie, le gouvernement italien a poursuivi la mise en œuvre de l’accord. Il a également tenté de limiter le contrôle judiciaire sur la désignation des «pays sûrs» en recourant à des dispositions prévues pour les situations d’urgence. Des personnes faisant déjà l’objet d’une décision d’expulsion en Italie ont en outre été soumises à des transferts extraterritoriaux illégaux, en dehors du cadre prévu par le droit national et européen.
«Il est absolument clair que le modèle italo-albanais est impossible à mettre en œuvre dans le respect des obligations de l’Italie en matière de droits humains. Cela doit servir de signal d’alerte afin que l’UE gèle définitivement tout projet visant à étendre le recours à la délocalisation de la détention et à d’autres outils d’externalisation»
Eve Geddie.
«Les autorités italiennes doivent immédiatement mettre fin à l’accord avec l’Albanie, mettre en œuvre des solutions autres que la détention des personnes migrantes qui, aux termes du droit international, doit rester une mesure de dernier recours, et garantir à toutes les personnes en quête de protection internationale l’accès à une procédure d’asile efficace et non discriminatoire ainsi qu’à un accueil digne sur le territoire italien. Tous les réfugié·e·s et migrant·e·s devraient pouvoir bénéficier de garanties juridiques efficaces et d’un contrôle indépendant.»
Complément d’information
L’accord entre l’Italie et l’Albanie est entré en vigueur le 23 février 2024 pour une durée de cinq ans, au terme de laquelle il sera automatiquement renouvelé. Le gouvernement italien aurait alloué plus de 670 millions d’euros à son fonctionnement jusqu’en 2028.
Le ministère italien de l’Intérieur ayant rejeté à plusieurs reprises les demandes d’accès d’Amnesty International aux centres de détention situés en Albanie, en invoquant des raisons de sécurité et d’ordre public, les recherches de l’organisation s’appuient sur la correspondance échangée avec le ministère, l’examen de documents judiciaires, les informations partagées au sein du réseau de la société civile Tavolo Asilo e Immigrazione, les rapports de parlementaires et de médiateurs·trices, ainsi que sur des entretiens menés avec des agences des Nations unies et deux avocats représentant des personnes détenues à Gjadër.
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