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La construction de l’invisibilité

En ligne depuis le 10 février 2012 et publié dans - modifié le 1 juin 2017

«La construction de l’invisibilité», voici comment Margarita Sanchez-Mazas, psychologue sociale et professeure à l’Université de Genève, qualifie la politique d’asile helvétique de dissuasion. Une politique reposant sur deux piliers: restriction d’entrée et dissuasion de rester. L’enquête (1), menée entre 2004 et 2007, s’est attachée à examiner un groupe ciblé initialement par la suppression de l’aide sociale: les demandeurs d’asile frappés d’une décision de non-entrée en matière (NEM). Une mesure touchant surtout des hommes jeunes et célibataires (2). L’ouvrage montre une réalité occultée par les statistiques.

Dans votre étude, vous vous mentionnez des absurdités induites par la politique de dissuasion instaurée avec le régime de l’aide d’urgence.

Oui, deux exemples frappants. La décision de NEM repose sur des critères facilement observables, tels la non possession de papiers d’identité et la provenance d’un pays sûr ou de transit. Ils fonctionnent comme des écrans aux réels motifs d’asile. Ils induisent aussi des paradoxes: sans documents d’identité, pas de renvoi possible dans les pays d’origine! L’exclusion de l’aide sociale, justifiée par des arguments budgétaires (3), a permis la mise en place du régime d’aide d’urgence dont le but est de susciter des départs volontaires. Or, elle a également créé des obstacles rendant le retour impossible. Ceci, indépendamment des questions liées à la réalité de la persécution et des situations de risques dans les pays d’origine.

Quels sont ces obstacles?

On veut agir sur la volonté des gens. Pour qu’ils partent, on leur impose des contraintes et des conditions de vie difficiles. Une situation dans laquelle dire non! ou choisir la clandestinité est la seule liberté qu’ils possèdent. Rester coûte que coûte devient pour certains leur unique but, au détriment, hélas, de leur santé physique et mentale. Autre obstacle, l’inactivité forcée à laquelle ils sont astreints les rend complètement dépendants. Ils perdent leur capacité d’agir et de se projeter dans l’avenir. Planifier un retour devient impossible.

Le retour au pays ne serait-il pas moins destructeur, s’il était envisageable?

Ils ne peuvent rentrer sur un tel échec. C’est en fait le troisième obstacle. Leur estime d’eux-mêmes a été démolie. Sous le régime d’aide d’urgence, ils doivent demander l’aide chaque semaine et demeurer à ne rien faire alors qu’ils sont capables de travailler! Ils ont honte de leur situation. Nombreux sont ceux qui coupent tout contact avec leur famille et leur communauté d’origine. En fait, ils vivent une double mort sociale: ici et là-bas.

Cette politique est donc un échec?

Tout à fait, elle ne dissuade nullement de partir, mais par ses effets pervers elle bloque les gens sur place. Seul un petit nombre est rentré «volontairement» au pays. La grande majorité des personnes (les deux tiers au moment de l’enquête) s’est fondue dans l’invisibilité. Elles ont disparu des statistiques mais pas du territoire. Ce déplacement de l’asile vers la clandestinité entraîne l’apparition de nouveaux problèmes au niveau du droit, de la santé publique, de la sécurité… La situation de ces personnes provoque également des dilemmes et du désarroi chez les professionnels: assistants sociaux, médecins, juristes, policiers… Elle interpelle l’éthique et remet en cause le sens de leur travail.

Que proposez-vous alors?

Je n’ai pas de solutions toutes faites. Il est important de dénoncer la responsabilité institutionnelle dans la fabrique de clandestins et la politique d’occultation de cette réalité. Mais surtout, il faut ouvrir plus largement le débat. Notre économie crée de grands déséquilibres. Les motifs de départ du pays sont souvent intriqués dans des raisons politiques et économiques difficiles à démêler. Mais si les personnes concernées ne reçoivent pas l’asile ou ne peuvent ouvrir une procédure, cela ne signifie pas pour autant qu’il n’y ait aucun problème dans leur pays d’origine et qu’il faille les considérer comme des «faux réfugiés».

Propos recueillis par Nicole Andreetta


Notes:

(1) Margarita Sanchez-Mazas, La construction de l’invisibilité. Suppression de l’aide sociale dans le domaine de l’asile, IES, 2011, 304 p.

(2) Depuis 2008, et l’extension de la suppression de l’aide sociale à tous les déboutés de l’asile, la mesure touche davantage qu’auparavant des familles vivant en Suisse depuis longtemps.

(3) “Incitations individuelles et institutionnelles dans le domaine de l’asile“, Berne 9/3/2000

 

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