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Les “patronnes” veillent au train à Cordoba, au Mexique

En ligne depuis le 27 janvier 2014 - modifié le 5 août 2014

Article de Emmanuelle STEELS, envoyée spéciale à Cordoba (Etat de Veracruz, Mexique), paru dans Libération, le 25 décembre 2013. Cliquez ici pour voir l’article sur le site de Libération.

Au Mexique, des femmes du village de La Patrona lancent des vivres aux migrants qui filent vers les Etats-Unis sur le toit des wagons. Un temps contesté, le mouvement est maintenant soutenu par l’Etat.

Elles se tiennent au bord de la voie ferrée, brandissant à bout de bras des sacs de nourriture et des bouteilles d’eau. Eux sont accrochés aux wagons qui défilent dans un grondement infernal. Leurs vies se croisent un bref instant, le temps d’un échange éclair : ils attrapent les colis au vol en criant «Que Dieu vous le rende !» et leurs bienfaitrices anonymes leur sourient. Ce petit miracle se reproduit quotidiennement dans le village de La Patrona, dans l’Etat de Veracruz, où un groupe de femmes, touchées par le sort de ces migrants centraméricains qui traversent le Mexique sur les toits des trains de marchandises, s’organise pour leur apporter un peu de réconfort, sous forme de colis-repas.

«Ces frères centre-américains ont faim, il faut leur donner à manger» : en 1995, Norma Romero a rassemblé ses voisines, ses amies et ses sœurs autour de ce simple constat. Une quinzaine de femmes ont répondu à l’appel et se réunissent tous les matins dans la maison de Norma, dont un mur porte, en lettres bleues sur fond rose, l’inscription «las patronas» (les patronnes), surnom donné par les migrants. Pendant plusieurs heures, elles couperont des légumes, tourneront riz et haricots dans de grandes marmites, emballeront des pains et des boîtes de thon. Elles entasseront plus d’une centaine de colis dans des brouettes, alignées sur le pas de la porte, non loin des rails. Puis elles attendront, guettant le sifflement de ce train qui n’a pas d’horaires et qui peut passer deux ou trois fois par jour, chargé de centaines de migrants.

Elles ont bravé toutes les difficultés pour remplir la mission qu’elles se sont imposées il y a dix-huit ans, consacrant leurs maigres ressources aux aliments. Lorsqu’elles ont commencé, la loi interdisait d’aider des migrants sans papiers, sous peine d’être accusé de trafic. Mais elles ont tenu tête aux gens du village qui les critiquaient et à la police qui les harcelait. «Les policiers nous disaient : “Ils vont vous violer, et quand cela arrivera, ne venez pas vous plaindre chez nous”», raconte Norma alors qu’elle épluche une montagne de patates. «Nous étions très inquiètes, se souvient Bernarda, sa sœur, car nous craignions d’être jetées en prison. Mais nous ne comprenions pas : nous donnions simplement à manger à des personnes qui avaient faim. Quel mal y a-t-il à cela ? Nous savions au fond de nous-mêmes qu’il fallait continuer.»

Des Gangs. Les patronas ont toutes plusieurs enfants et un mari qui travaille dans les plantations de cannes à sucre. Mais elles trouvent le temps. 365 jours par an, elles vivent au rythme de «la Bestia», ce train qui réserve bien des mauvaises surprises à ses passagers de fortune centre-américains : chaleur, froid, faim, soif et attaques des gangs criminels. Proies faciles, ils sont kidnappés par groupes entiers pour réclamer une rançon à leurs familles ou alors sont dévalisés sur place. Luis Romero, un jeune Guatémaltèque qui s’apprête à monter sur le train à Tierra Blanca, au sud de La Patrona, tremble encore de ses mésaventures de la nuit précédente : «Deux hommes sont montés sur le train et ont pointé leurs armes sur moi. Ils m’ont volé le peu d’argent que j’avais, puis ils m’ont frappé. J’ai peur, mais je vais continuer.» Les migrants ne peuvent céder au sommeil, sous peine de tomber et d’être tués ou mutilés par la Bestia. La majorité d’entre eux ont entre 14 et 30 ans, et 13% sont des femmes, une proportion en baisse ces dernières années, du fait des agressions sexuelles.

Récemment, le gouvernement mexicain a salué le courage des patronas en leur décernant le prix national des droits de l’homme. Les médias s’intéressent à elles et les supermarchés de la région leur donnent des invendus. Une fondation française a financé la construction, derrière la maison de Norma, d’une cuisine et d’une petite bâtisse pour héberger les migrants de passage. Le jeudi 12 décembre, elles ont reçu la visite de la caravane des mères centraméricaines qui recherchent leurs enfants disparus. Pour la neuvième année consécutive, ces femmes parcourent le Mexique durant deux semaines en suivant l’itinéraire de la Bestia pour tenter de localiser des migrants dont elles ont perdu la trace, parfois depuis des années. L’an dernier, la piste de six personnes avait ainsi été retrouvée.

Solidarité. Entre ces deux groupes de femmes, la solidarité est instinctive. «A chaque fois, quand le train passe, je pense aux mères des migrants, qui ne peuvent pas s’occuper d’eux. Je me dis qu’aujourd’hui au moins ils auront eu à manger», explique Norma. Deux jours plus tôt, quelques patronas avaient reçu leur prix des mains du président mexicain, Enrique Peña Nieto. Toutes n’ont pas assisté à la cérémonie à Mexico car ce jour-là aussi, le train passait. «Je reste préparer à manger», nous expliquait peu auparavant Julia Ramírez, le sourire aux lèvres. Autour d’elle, toutes semblaient d’accord pour dire que rester à La Patrona, c’était en réalité la vraie récompense.

 

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