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Orient en migration | Du camp au Camp. Zaatari, juillet 2014

En ligne depuis le 10 décembre 2014 - modifié le 12 décembre 2014

Ecrire sur Zaatari est un exercice compliqué. Il y a de nombreux écueils à éviter. Le manichéisme des bons humanitaires et des mauvais gouverneurs. Des pauvres réfugiés et des généreux donateurs. De ces simplifications fallacieuses et inutiles, en somme. Qui n’aident ni la compréhension sociologique ni la compréhension politique du camp.

Billet publié sur le blog Orient en migration, le 17 juillet 2014. Cliquez ici pour lire le billet sur le blog.

By U.S. Department of State [Public domain], via Wikimedia Commons

Zaatari refugee camp. By U.S. Department of State [Public domain], via Wikimedia Commons

Zaatari, c’est 84’000 personnes selon le dernier recensement. Les cartes du camp, en format XXL, se trouvent dans tous les bureaux-caravanes du HCR sur place. On note les différents districts, mis en place fin 2013 dans une entreprise conjointe de rationalisation urbaine du HCR et du gouvernement jordanien. On note les différentes concentrations de population, les vieux districts où les rues s’enchevêtrent, les districts plus éloignés, plus aérés. Ouvert en aout 2012, le camp – le choix de la politique de l’encampement – s’explique par la forte présence historique de populations réfugiées sur le territoire jordanien. 2,5 millions de Palestiniens déjà, ce n’est pas rien. On me précise également que c’est un sujet plus politique que social, si la chose n’était pas encore bien claire.

Zaatari au début c’était des tentes près de la frontière, dans le district de Mazraq, sur un territoire alloué par les autorités. C’était quelques employés du HCR déjà sur place ou dépêchés pour l’occasion qui distribuaient des tentes et posaient les prémisses d’un gouvernorat humanitaire. C’était rapidement des centaines de Syriens qui fuyaient et venaient se réfugier ici. Pas de visa, pas de procédure – comme le veut cette vieille solidarité transnationalopanarabe, à double tranchant. On traversait la frontière et on marchait. C’était des millions de dollars qui n’étaient pas encore complètement arrivés. C’était un gouvernement un peu passif, qui laissait faire. Bref. C’était un camp plus ou moins auto construit, plus ou moins autogéré.

Aujourd’hui, ce sont des cartes biométriques et des fichiers informatisés sur la vie et les modalités de l’assistance de chacun. Ce sont douze districts encerclés d’une ‘ring road’. Ce sont les caravanes-bureaux des humanitaires au nord du camp encerclées de barbelés – ce dont personne ne semble s’étonner. C’est une rue principale baptisée Champs Elysées – en référence aux militaires français qui oeuvraient dans le premier hôpital alors présent au tout début de la rue – où l’on trouve des cyber cafés, des housses de téléphones par milliers, des tenues en vitrine, des frigos remplis de Pepsi, des cafés fermés en période de ramadan, des primeurs, des coiffeurs, le tout hébergé dans des caravanes rafistolées, démontées, rémontées, bricolées au point qu’on ne reconnaisse même plus l’habitacle d’origine.

D’ailleurs, au HCR, on ne sait pas très bien quoi penser de ce développement. Si la chose est exceptionnelle – rappelleront des agents ayant servis dans des camps au Soudan ou en Somalie, oui, assurément les Syriens sont définitivement bien plus entreprenants que les africains – on commence pourtant à interroger cette croissance commerciale sur laquelle personne n’a de prise et dont les bénéfices sont qui plus est générés au frais de la communauté internationale. Car les caravanes qui abritent ces magasins sont données par le HCR, comme l’électricité qui les alimente. Alors on réfléchit à un système de licence. D’enregistrement de ces commerces champignons. A Azraq, le deuxième et nouveau camp, c’est la démarche inverse: on a directement décidé d’interdire les magasins.

Il est vrai que les commerces alimentent et sont alimentés par différents trafics, eux mêmes très largement orchestrés par ceux que l’on regroupe sous l’appellation de ‘street leaders’. Une famille qui s’en va, c’est une carte de rationnement récupérée, soit une portion de nourriture vendable. Tout commencerait plus ou moins comme cela – même s’il serait bien naïf de laisser croire qu’une tente revendue 30 dinars (environ 30 euros) permette d’ouvrir un commerce. Face à ces manipulations certaines mais dont la mesure semble surévaluée, les moyens biométriques mis à disposition du HCR et réclamés par le gouvernement jordanien, réduisant à zéro les trafics, se trouvent alors pleinement justifiés. On sait exactement qui vit où, depuis quand, qui a pris quoi, quand et comment. Cela facilite les choses quand une famille vient réclamer son dû, me dit-on. Si on sait qu’elle a déjà eu sa ration, on peut la débouter sans remords.

Cette modernisation date en partie de janvier 2014 et du début la ‘vérification’ entreprise par le HCR. L’exercice après un ou deux ans d’existence du camp, consiste à recompter les populations présentes, les familles, les enfants. Il a été l’occasion également d’introduire des moyens à la pointe de la technologie. La grande nouveauté, le ‘eye scan’, a permis à l’organisation internationale et au gouvernement jordanien de relier chaque pupille à son dossier. Un coup de scan oculaire et on ressort l’historique du bénéficiaire.

On estime qu’environ 40’000 habitants auraient quitté le camp depuis son ouverture, une baisse qui s’explique par l’ampleur des retours spontanés depuis plusieurs mois. Quand on essaie d’imaginer ce que peut vouloir dire rentrer en Syrie aujourd’hui, on reste quand même un peu interloqué. Si les déplacés ont toujours l’espoir de retrouver rapidement leurs foyers d’origine, la décision est également alimentée par le manque d’alternative. Le nombre des réfugiés urbains en Jordanie ainsi que la part croissante des Syriens au sein de la population totale – environ un huitième – favorise le maintien de la politique d’encampement et pousse à une bureaucratisation de plus en plus poussée des entrées et des sorties.

Deux moyens donc existent pour sortir aujourd’hui de Zaatari. La première option, celle d’un retour en Syrie, se fait sur une base volontaire, sans aide autre que celle du transport jusqu’à la frontière par des bus affrétés pour l’occasion – les départs, actuellement, sont quotidiens. La deuxième option consiste à trouver un homme jordanien de plus de 35 ans, n’ayant jamais eu de problèmes avec la justice. L’homme en question devient alors sponsor, en référence au système de la Kafala, que l’on associe plus spontanément à la péninsule arabique, mais qui se retrouve aussi au Liban ou encore en Jordanie. Ce système serait largement utilisé par des femmes syriennes se faisant épouser dans des conditions obscures – quoique le nombre de Syriens réussissant à trouver un tel sponsor soit relativement marginal.

Pour les autres, il n’y a plus de sortie de Zaatari. S’ils ont pour la plupart récupérés leurs papiers d’identité – à quoi ne se substituent pas leurs cartes de résidence temporaire – confisqués par les autorités jordaniennes à leurs arrivées, ceux-ci leurs sont absolument inutiles. Cette impossibilité de sortir – comparable donc à un enfermement – est une préoccupation et une source d’angoisse majeures pour les Syriens. La modernité du camp ou la profusion de toutes sortes de produits accessibles à ceux qui en ont les moyens n’enlèvent rien à la frustration que génère une telle privation de liberté.

Par ailleurs, il n’est pas seulement question d’accès à la mobilité. 150 élèves par classe, cela ne donne pas envie à Rim d’aller réviser sa grammaire. ‘C’est impossible d’apprendre quoi que ce soit’ me dit-elle. Et sa mère d’ajouter ‘Mes filles savaient lire et écrire. Maintenant j’ai peur qu’elles oublient’. Elle parle des écoles, là bas, de leur sud originaire. Elle dit ce n’était pas le grand luxe, mais qu’il y avait un accès à l’éducation pour tous. Je pense à cette réflexion entendue plus tôt dans la matinée, qui justifiait la non assiduité scolaire par l’emploi des enfants dans les commerces du camp. Comme toujours, il y a deux faces d’une même histoire.

Cela fait deux ans que cette famille syrienne de quatre enfants entre 13 et 4 ans, vit à Zaatari. Les matelas sont poussés contre le mur pour faire de place dans la caravane. On ne parle pas de pourquoi on est là. On parle de comment en sortir. On parle aussi des problèmes d’alimentation. En eau. En nourriture. Parfois les produits ne sont plus bons. En gaz. Deux semaines déjà qu’il n’y en a plus. C’est difficile en cette période de ramadan. L’électricité, fournie gratuitement par le HCR, ne semble pas être un problème. Un petit ventilateur fonctionne, et le bruit sourd de la télévision nous rappelle qu’elle est là, dans un coin. Elle ajoute que les gens de l’agence ne viennent jamais les voir. Elle trouve qu’ils les fuient, comme s’ils en avaient peur. Je repense aux barbelés autour des caravanes des employés du HCR. Je repense à leur petit nombre face à des dizaines de milliers d’habitants, souvent en colère. Je me dis que personne ne se comprend ici, et qu’à force de se barbeler, on finit par se perdre.

Assurer la sécurité des réfugiés, assurer la sécurité de l’Etat jordanien, assurer la sécurité des humanitaires? Plus que jamais la question se pose. Les barbelés continuent d’interpeller. Il faut dire que le camp a pu être agité. Il y a quelques mois un policier a trouvé la mort dans des affrontements qui portaient sur l’approvisionnement en eau, les conditions de vie, l’encampement en général. Les humanitaires ont failli être évacués, avant que l’on arrive à calmer le jeu. On sait aussi que Zaatari est la base arrière des forces syriennes libres. Quoiqu’ils n’aient pas officiellement droit ni à la résidence temporaire ni à la protection du camp. Alors on reste un peu sur ses gardes.

Celui qui se fait appeler le maire de Zaatari, employé du HCR, est actuellement en négociation pour trouver des investisseurs pour la construction d’un moulin à vent. On parle aussi de faire importer des vélos pour permettre aux Syriens de se déplacer facilement dans le camp. Véridiques ou non, ces ouï-dire soulignent l’urbanisation du camp et de fait sa pérennisation. Ils soulignent également le décalage pharamineux entre les sommes allouées à la crise syrienne et d’autres conflits actuels. Les humanitaires eux mêmes n’en reviennent pas. Dans les camps dans lesquels il leur a été donné de travailler, il n’y avait pas de cafétéria avec des canapés en sky, ni d’écrans plats aux murs. Il n’y a avait pas non plus de tablettes pour faire les visites à domicile des réfugiés urbains. Il n’y avait pas de eye scan. Pas d’iphone systématique.

Il n’est pas question de juger des sommes et des moyens mis à disposition. Il n’est pas question de dire que des dossiers en papier étaient préférables à des dossiers informatisés. Que les humanitaires sont logés à trop bonne enseigne. Et certainement pas que les Syriens n’ont pas le droit à avoir de l’électricité 7 jours sur 7, 24h sur 24h parce que d’autres n’ont pas ce privilège. Mais il est question de s’interroger sur le rôle et les conséquences qu’auront ces politiques publiques et les intérêts auxquels elles répondent aujourd’hui.

Plusieurs fois, on m’a répété ‘nous nous ne pouvons rien faire de plus, nous n’avons pas de territoire’. Le HCR comme Etat dans un Etat. Un semi-Etat. La compétence administrative mais le territoire en moins. Savoir qui, où et comment. Organiser, étiqueter, compter et mettre à disposition. Mais les réfugiés n’ont pas d’intérêt au eye scan, que l’on soit clairs. De quoi dépoussiérer peut être un peu le concept d’humanitaire.

Il n’y a pas de bons et de méchants. Pas de position claire à prendre ou de blâmes à donner. Un seul constat à faire: il n’est d’asile que provisoire et de réfugiés que juridiques. Et pourtant, à la question ‘tell me something about yourself’ posée par écrit lors d’un atelier collectif, la plupart n’ont plus que cette réponse à la bouche, ‘I am a refugee’. Cette étiquette qui colle, sans qu’on sache trop comment. Une étiquette qui encombre, et dont les habitants de Zaatari n’arrivent plus à se débarrasser.

On remonte dans son bus comme on est venu. On reprend la longue bande asphaltée jusqu’à l’entrée du camp. On passe les gardes, les postes de contrôles. On sort. On laisse derrière soi Zaatari et ses 84’000 habitants. Jusqu’au lendemain matin.

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