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Portrait | Mohammad, journaliste soudanais, membre de stopbunkers

En ligne depuis le 4 août 2015 et publié dans - modifié le 13 août 2017

Souvent, les demandeurs d’asile, en raison de leur statut administratif précaire en Suisse et de l’incertitude quant à leur avenir, font profil bas, n’osent pas témoigner, revendiquer certains droits pourtant élémentaires. Ils se glissent dans l’attente d’une société d’accueil qui estime bien trop souvent qu’à partir du moment où ils ont un toit et la sécurité physique, ils n’ont rien à demander de plus. Alors quand certains sortent de l’ombre revendiquent une dignité, de l’humanité ou tout simplement une normalité dans les conditions de vie, il est urgent de les écouter, d’amplifier leurs propos.

Nous avons voulu rencontrer Mohammad, connaître qui il est, d’où émane son engagement. Le jeune homme est de toutes les réunions et événements organisés autour du mouvement Stopbunkers. Un mouvement composé de demandeurs d’asile et parti d’une revendication: ne plus loger dans des abris de protection civile, être traité avec humanité (lire Vivre Ensemble, n°151).

Des convictions…

Photo: Alberto Campi

A son arrivée à Genève le 5 décembre dernier, Mohammad s’est retrouvé dans l’abri PC de Châtelaine, logé avec d’autres hommes célibataires, dont probablement certaines victimes de l’incendie des Tattes. Même si depuis peu, il a été relogé au foyer du Lagnon, il reste actif au sein de Stopbunkers. Lorsqu’on lui demande s’il craint des conséquences personnelles du fait de s’engager ainsi publiquement, il répond:

«Je sais que je suis dans un Etat démocratique et que j’ai le droit de m’exprimer.»

Logique. Mohammad a 32 ans. Il vient de Shendi, au Soudan. Il y a été enseignant, traducteur et journaliste indépendant avant de fouler le sol helvétique.

«Durant mes études, je faisais partie d’une association d’étudiants critique à l’égard du gouvernement. La seule indépendante du pouvoir de Khartoum. Nous essayions de faire prendre conscience aux étudiants de l’ampleur de la corruption du pays, du besoin de nous mobiliser.» Révolutionnaire? Il nuance: «Pour faire changer les choses, il faut faire comprendre à la majorité comment la société fonctionne. Après ils peuvent décider.» Son association d’étudiants sera élue pour envoyer des délégués auprès des instances universitaires. A la clé, pouvoir peser sur des décisions touchant aux conditions de vie des étudiants et avoir son mot à dire sur d’autres décisions académiques. Pas au goût du gouvernement. Leur campus sera fermé durant l’entier de leur mandat, soit un an. Son engagement lui vaudra une première arrestation. Et des séquelles dans l’usage de sa main gauche. Il ne s’étalera pas sur les détails. Juste qu’il est gaucher et qu’il doit s’habituer à écrire avec la main droite.

… Au-delà des frontières.

L’intérêt pour la chose publique semble ancrée en lui.

«Je m’intéresse aux thématiques importantes pour les gens. La politique est importante parce qu’elle touche aux questions économiques et sociales», explique Mohammad.

Chroniqueur indépendant dans un journal, ses articles passeront quelques temps entre les mailles de la censure du fait d’être rédigés en anglais. Jusqu’à ce qu’il dénonce l’implication d’un groupe paramilitaire dans un événement «qui s’est déroulé en juillet 2014, semblable à ce qui s’est passé à Charlie Hebdo». «J’ai été arrêté. C’est là que j’ai découvert qu’ils étaient au courant de tout ce que j’avais fait durant les 5 dernières années. J’ai pris conscience que je devais faire attention, que je n’étais pas en sécurité.» Relâché, Mohammad estime qu’il doit quitter le Soudan. Même si pour sortir de prison, son frère s’est porté garant. «Il a été arrêté deux jours après mon arrivée en Suisse.» Et justement, comment est-il arrivé en Suisse et pourquoi la Suisse? «Le comment explique le pourquoi», rigole Mohammad, qui raconte: «J’ai réussi à me faire inviter à la 13ème conférence internationale sur les Nubian Studies. J’avais traduit beaucoup de textes de l’arabe vers l’anglais en archéologie, et après avoir passé quelques interviews, j’ai obtenu un visa.» Et d’expliquer comment Khartoum s’applique à arabiser l’ensemble du système académique soudanais, une pratique qu’il estime «dangereuse en terme de compétitivité et pour la relève».

La suite? Mohammad dépose sa demande d’asile à Vallorbe et est envoyé à Perreux, centre fédéral de procédure tout beau tout neuf. «Une place éloignée où sont envoyés les célibataires», souligne Mohammad. Ils ne sont alors que treize à y loger. «Tout était tranquille.» Une tranquillité à double visage: «On est comme dans une prison. Tu ne peux pas entrer et sortir comme tu veux. Tu reçois 21 francs par semaine, tu ne peux pas te préparer à manger. Tu ne reçois que ce que l’on te donne. Tout est réglé, soumis à des obligations. C’est comme si tu avais fait le choix d’être là. Or tu n’as pas le choix. Tu es là parce que tu veux vivre.» Il y passera trois mois avant son attribution au canton de Genève. Avant de se retrouver sous-terre. Des conditions qui le conduiront logiquement à répondre présent à une réunion de protestation initiée par des habitants d’un autre abri PC à Genève. Journaliste et défenseur de la liberté dans son pays, il n’a pas laissé au pays ses convictions ni son courage. Mohammad attend depuis octobre d’être fixé sur sa demande d’asile. « C’est une torture psychologique, et pas que pour moi. Je suis très content de savoir qu’une nouvelle loi vise à accélérer ces décisions.» Mohammad ne parlera pas des conditions de vie au foyer du Lagnon. «C’est une autre histoire.» Son futur, ses rêves? «Je continuerai à participer à la vie de ma communauté, de mon pays, et du pays dans lequel je vis.» Mohammad a déjà commencé. Il a fait des progrès fulgurants en français, «le français de la rue» comme il dit, acquis à force de ces rencontres que le mouvement Stopbunkers l’a amené à faire. Et puis, sourit-il, «j’ai ma propre bicyclette!»

Comme un début de liberté…

Sophie Malka